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Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom : "Il faut domestiquer le tourisme"

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La plage de la Barceloneta à Barcelone, surpeuplée le 21 août 2017 et vide le 13 mai 2020 pendant le confinement décrété pour lutter contre l'épidémie de COVID-19
La plage de la Barceloneta à Barcelone, surpeuplée le 21 août 2017 et vide le 13 mai 2020 pendant le confinement décrété pour lutter contre l'épidémie de COVID-19
© AFP - Josep Lago

Coronavirus, une conversation mondiale. Les géographes espagnols Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom étudient les impacts du surtourisme respectivement depuis Barcelone et les îles Baléares. Comment mieux répartir les flux touristiques afin de désengorger les zones embouteillées et développer les territoires ruraux ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Asunción Blanco-Romero est professeure à l’Université autonome de Barcelone et Macià Blázquez-Salom est professeur à l'Université des Îles Baléares. Ils réfléchissent depuis de longues années au processus de « développement géographique inégal » et à la façon de réformer le tourisme afin de le rendre plus solidaire et durable.

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Le tourisme de proximité devrait être privilégié pour nos prochaines vacances d’été. Pendant le confinement, la possibilité de voyager et de faire du tourisme nous a manqué plus que jamais. Avec les « plans de désescalade » mis en place pour sortir de la crise du coronavirus – c’est le terme utilisé en Espagne –, il est nécessaire d’imaginer des scénarios touristiques alternatifs. La reprise du tourisme dans cette période de déconfinement devra obéir aux exigences sanitaires mais aussi combattre le « développement géographique inégal » du pays, en compensant le « sous-tourisme » et en aidant les économies rurales de ces territoires.

Développement géographique inégal

La cité balnéaire bâtie pour le tourisme de masse répond à un modèle de production industrielle et conduit au « surtourisme ». En revanche, l’arrière-pays qui a été utilisé pour l’activité minière, le traitement des déchets et comme réserve de main-d’œuvre, reçoit peu de touristes – on parle de « sous-tourisme ». 

L’overtourism et l’undertourism montrent l’extrême polarisation inhérente au capitalisme.

En Espagne, le « développement géographique inégal » se traduit territorialement par des flux d’investissement et de population qui se dirigent du centre de la péninsule vers les littoraux, vidant l’intérieur du pays de sa population et de son attractivité. Cela est dû au développement des agglomérations et aux économies d'échelle qui entrainent une plus grande spécialisation des territoires et une division du travail, imposant la mondialisation de la mobilité. Le « développement géographique inégal » dépend donc de l'accessibilité et de la connectivité qui ont été limités par la crise sanitaire. La COVID-19 a entrainé une crise économiqueen raison de notre dépendance excessive à l'hyper-mobilité et à la mondialisation, ce qui a mis en évidence la fragilité de notre système. Un tourisme de « monoculture » nous rend vulnérables, au point de classer des espaces saturés comme les Baléares comme « zone zéro » à cause de la crise économique. Ces îles ont été peu touchées par le virus mais la pandémie a porté un coup brutal à leur économie extrêmement dépendante du secteur touristique. 

Il faut profiter de cette mise à l’arrêt de l’industrie touristique pour créer et promouvoir des réseaux de solidarité horizontale, de citoyenneté responsable et d'autonomisation démocratique, créant ainsi un tourisme plus « domestique ».

Redécouvrir le territoire

La mauvaise passe que nous avons traversée avec la crise du coronavirus a rendu impossible l'hyper-mobilité et la tendance est à la démondialisation. Mais cela nous permet d’analyser ce que le tourisme peut apporter à notre développement personnel et de redéfinir son modèle économique. En ce sens, les scénarios touristiques alternatifs de redécouverte « domestique » du territoire doivent être guidés par la proximité et la lenteur, le contrôle de la chaine de valeur par les communautés locales, l’accessibilité à l'ensemble des catégories sociales et les effets sur l’économie locale. Les activités essentielles, qui ont été maintenues pendant le confinement, sont la priorité dans une reconstruction post-crise : l’approvisionnement en denrées alimentaires, en énergie, en soins de santé, etc. Les autres activités, comme le tourisme qui s’est arrêté du jour au lendemain, nous enrichissent certes mais ne sont pas absolument nécessaires. En quoi devrait consister un retour à la normale ?

Résilience touristique

La crise actuelle peut nous offrir la possibilité de réfléchir à des scénarios pour un tourisme de résilience socio-territoriale plus soutenable, consistant à conserver la biodiversité, à lutter contre le changement climatique, à décider et à distribuer les bénéfices au niveau local. Le développement d'un « cluster de tourisme local » permettrait la coopération au sein du cluster ; et entre les différents clusters ; une vision partagée et des objectifs communs ; et une prise de conscience de l'importance d’un tourisme durable.

Dans cette perspective, les espaces peu fréquentés par les touristes doivent être les cibles des futures politiques touristiques, afin de : 1) réorienter le tourisme en faveur de ces espaces désavantagés, en contribuant à leur résilience ; 2) favoriser la proximité ; et 3) développer des axes prioritaires de financement non spéculatif (public ou solidaire). Pour cela, il est essentiel de travailler à des scénarios de résilience qui prennent en compte la multifonctionnalité des territoires, que ce soient les zones saturés de touristes ou défavorisées. Les réponses au ralentissement économique doivent guider l'industrie du tourisme vers une transition de décroissance plus juste et plus maitrisée. 

Il est donc nécessaire d'élargir le champ d'application et d’envisager des mesures plus ambitieuses : 1) garantir l'investissement public pour améliorer la connectivité de ces zones défavorisées ; 2) mettre en œuvre des politiques de discrimination positive pour soutenir les petites et moyennes entreprises qui s'installent dans les territoires de l’arrière-pays ; et 3) développer des stratégies communautaires, avec une répartition équitable du travail en fonction des besoins.

Il est essentiel de reconsidérer la « normalité » qui existait avant la crise : il faut profiter du déconfinement et des propositions qui nous viennent du terrain pour changer en profondeur le secteur du tourisme et se tourner vers le slowtourism, le tourisme solidaire ou de proximité. 

Son articulation dans des clusters intégrés facilitera un développement local durable, en reliant les agents impliqués qui contribuent à la résilience. Le nouveau tourisme doit être proche et équitable. 

Une version longue de cet article est disponible en catalan et en espagnol sur le site Albasud : http://www.albasud.org/blog/ca/1216/domesticar-el-turisme-la-proximitat-a-la-desescalada

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

43 min