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Attentats de janvier 2015 : un procès pour les victimes ?

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Août 2020 : une femme passe devant la fresque du dessinateur Christian Guerny, alias C215, en hommage aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo devant les anciens locaux du journal.
Août 2020 : une femme passe devant la fresque du dessinateur Christian Guerny, alias C215, en hommage aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo devant les anciens locaux du journal.
© AFP - Thomas Coex

Entretien. Le procès des attentats de janvier 2015 a été présenté comme l'occasion d'une catharsis pour les victimes : difficile ambition tant leur nombre était grand et leurs statuts inégaux, dans un contexte qui plus est de nouvelles attaques. Le regard du politiste Sylvain Antichan.

Quelques chiffres permettent de mieux appréhender la réalité du procès des attentats de janvier 2015 : 171 tomes de procédure, 144 témoins cités à l’audience, 94 avocats et 200 parties civiles. Ce sont les victimes elles-mêmes, les survivants, et les proches de ceux qui ont péri dans les attentats. Les premières semaines d’audience ont été consacrées à leur audition, avec souvent des paroles fortes, chargées d’émotion. Beaucoup d’entre elles ont également décrit "la culpabilité du survivant", tout en affirmant le besoin de comprendre les responsabilités de chacun, et certaines ont suivi le procès du début à la fin.

Sylvain Antichan est maître de conférences en science politique à l'université de Rouen-Normandie, membre du CUREJ (Centre universitaire rouennais d'études juridiques) et du projet victimes et associations de victimes dans les procès des attentats de 2015.

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Retrouvez notre série d'entretiens sur le procès des attentats de janvier 2015 vu par les chercheurs dans notre dossier consacré à ce sujet.

Les victimes du terrorisme ont-elles un statut spécifique, une place particulière dans le procès ? 

En France, en 2015, 872 personnes ont été tuées par homicide (selon les chiffres actualisés du service statistique ministériel de la sécurité intérieure). Or, il est certain que toutes ces personnes n’ont pas également retenu notre attention. Il y a donc bien une spécificité des victimes d’attentats. Ici, l’histoire du terme "attentat", retracée par Gilles Malandain, est elle-même significative. Selon le dictionnaire de l’Académie française de 1762, ce mot s’emploie "dans une occasion importante, dans une chose capitale". Une telle définition pourrait éclairer nos hésitations à désigner certains meurtres comme des attentats, tandis que pour d’autres le mot semble s’imposer presque de lui-même. En tous cas, il est probable que le fait de désigner ou non un événement comme un attentat nous renseigne sur ce qui est construit comme "important" ou "capital" à un moment donné.

Depuis une trentaine d’années, la "victime" est devenue une figure centrale dans nos sociétés. La justice pénale n’échappe pas à cette dynamique, alors même qu’elle s’est construite historiquement sur une mise à distance des victimes. L’importance accordée aux victimes dans le procès des attentats de janvier 2015 s’inscrit dans ce contexte plus général.

Le sentiment de la centralité des victimes durant ce procès est d’autant plus grand qu’elles étaient relativement absentes lors des récents procès liés au terrorisme, comme l’ont montré Christiane Besnier, Antoine Mégie, Denis Salas et Sharon Weill. En effet, les procès liés au terrorisme se sont multipliés ces dernières années. Cependant, il s’agissait d’abord de juger des "revenants" de la zone irako-syrienne, des "velléitaires" qui cherchaient à la rejoindre ou encore des tentatives d’attentats, déjouées avant le passage à l’acte. A quelques exceptions près, comme le procès lié aux attentats de Montauban et Toulouse de 2012, les individus jugés n’avaient donc pas (ou pas encore) occasionné de victimes sur le territoire français. D’où leur relative absence lors des précédentes audiences. Pour le procès des attentats de janvier 2015, il convient d’ajouter que les victimes n’ont pas été toujours été très nombreuses aux audiences. Les bancs des parties civiles étaient souvent clairsemés.

La revalorisation du rôle des victimes sur la scène pénale a donné lieu à de nombreuses analyses, étudiées notamment par Janine Bardot et Nicolas Dodier. On a pu y percevoir l’émergence d’un "parquet bis" renforçant le pouvoir des avocats généraux ou encore un lieu d’"empowerment" pour les victimes. Il est vrai qu’on a beaucoup parlé de la fonction cathartique de ce procès, notamment dans les semaines et les jours qui ont précédé son ouverture. Pour répondre sérieusement à une telle question, il n’y pas d’autres solutions, à mon sens, que de mener des enquêtes empiriques précises, non seulement en observant ce qu’il se passe pendant le procès, mais également en échangeant avec les victimes après et, de préférence, dans différents contextes. C’est ce que notre équipe de recherche entend faire mais il nous faudra encore quelques mois pour dégager des résultats un peu solides.

Ce procès peut-il constituer une catharsis pour les victimes ?

Selon le schéma de la catharsis, le procès aurait dû libérer la société française voire les victimes elles-mêmes de cet événement meurtrier. Le procès devait ainsi refermer l’événement. Pourtant, le moment a été plutôt marqué par la répétition et justement par l’impossibilité de clore les attaques des 7, 8 et 9 janvier. Pendant le procès, au moins deux attentats ont prolongé les actes commis en janvier, celui du 25 septembre 2020 devant les anciens locaux de Charlie Hebdo et celui du 16 octobre à l’encontre d’un enseignant d’histoire d’un collège des Yvelines. Cette répétition s’est accompagnée, me semble-t-il, d’une réduction du domaine du dicible, moins dans le procès en lui-même qu’à côté. Un seul exemple ; Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, avait déclaré le 21 novembre 2015 : "Quelqu’un sous prétexte qu’il a une barbe ou un nom à consonance qu’on pourrait croire musulmane, a quatre fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche qu’un autre. Je ne suis pas en train de dire que tous ces éléments sont la cause première du jihadisme ; c’est la folie des hommes, et l’esprit totalitaire et manipulateur de quelques-uns. Mais il y a un terreau, ce terreau est notre responsabilité". Aujourd’hui, de tels propos ne pourraient-il pas être (dis)qualifiés d’"islamo-gauchistes", y compris par les membres du gouvernement de ce même Emmanuel Macron ? Bref, le contexte ne semble guère favorable à l’émergence d’une dynamique intersubjective, d’un dialogue rationnel et serein.

Le procès constitue bien un événement significatif mais sur lequel on ne peut faire peser trop d’attentes. Sarah Gensburger le rappelait récemment, les procès de Klaus Barbie et de Maurice Papon ont été l’occasion d’une évocation publique de l’horreur de l’antisémitisme. Cependant, ces procès n’ont pas empêché le développement de crimes antisémites dans la France contemporaine ou encore la profanation de tombes juives.

Le procès a offert un temps long pour le recueil de la parole des victimes. Comme s'il y avait deux temps dans le procès, voire deux procès en un...

Votre hypothèse me semble rendre compte fidèlement du ressenti de plusieurs acteurs du procès. Certains ont pu avoir l’impression d’un procès relativement éclaté, dont la cohérence, la logique même demeurait une interrogation dans l’accumulation des journées d’audience et des témoignages. Cependant, un tel ressenti a-t-il été unanimement partagé par l’ensemble des protagonistes ? Quelles sont les autres perceptions du déroulement du procès ? Nous avons encore besoin d’un peu de temps pour analyser nos données et cartographier comment ce procès a été différemment vécu par ses acteurs.

On a craint de voir apparaître une sorte de hiérarchie entre les victimes, en fonction de leur identité, selon qu'elles appartiennent à Charlie Hebdo, à l'Hyper Cacher ou au groupe des anonymes, des "victimes oubliées"... Cela a été le cas ?

Tout d’abord, depuis 5 ans, il existe bien, pour reprendre votre expression, une hiérarchie entre les victimes, sans qu’elle soit intentionnelle, voulue ou recherchée. Prenons l’exemple de la mise en mémoire des attentats analysée par Sarah Gensburger. Il existe désormais des fonds d’archives des messages déposés suite aux attentats. Ces derniers concernent les abords du Bataclan et des différentes terrasses. Ces archives concernent également le mémorial de la place de la République, complété par le fond versé par le journal Charlie Hebdo. Cependant, ces archives ne concernent pas la mémoire du meurtre de la policière à Montrouge (le 8 janvier 2015) ou de l’attentat de l’Hyper Cacher (9 janvier). Elles ne concernent pas davantage l’attaque terroriste perpétrée aux abords du Stade de France à Saint-Denis (13 novembre). La mise en mémoire d’un événement n’est pas indépendante des structures sociales, de la centralité inégale prêtée à des lieux et à des catégories de population. S’opposent alors les 10e et 11e arrondissements au cœur de Paris aux villes de la proche banlieue parisienne (Montrouge, Saint-Mandé et Vincennes). De même, les victimes de ces trois événements ont pu être pensées comme appartenant à des groupes dits "particuliers" voire "particularistes" : les "Juifs" et les "policiers" ou, dans le cas de Saint-Denis, un espace sans cesse associé à des appartenances ethnico-religieuses liées à l’immigration, et ainsi minorisé.

Il ne s’agit, évidemment, ici que d’un indice parmi d’autres de cette visibilité inégale accordée aux différentes victimes depuis 5 ans. Compter le nombre d’occurrences dans la presse des termes Charlie Hebdo et Hyper Cacher pour les semaines ayant suivi les attentats est également particulièrement instructif, tant les écarts sont grands. Comme d’autres observateurs, il m’a semblé que l’une des ambitions du procès était justement de rééquilibrer ce traitement inégal des différents événements et des différentes victimes. Cependant, ces efforts réels ne peuvent que produire des effets mitigés. Ils peuvent en partie compenser mais sans pleinement combler cette saillance inégale qui s’inscrit dans des mécanismes sociaux puissants et non réductibles à l’intention de tels ou tels acteurs.

En effet, témoigner à un procès suppose de s’exprimer publiquement dans un cadre solennel. De plus, ce procès était filmé "pour l’histoire" comme il l’a été souvent rappelé durant les audiences. Or, en fonction des parcours de vie, des professions exercées et du genre notamment, les témoins ne se sentent pas également légitimes à prendre la parole en public et n’ont pas la même maitrise d’un tel exercice. Je me souviens, par exemple, d’une victime qui, à l’issue de son audition, a dit à l’un de ses proches, "J’ai fait mon Lançon", en référence à l’ouvrage de Philippe Lançon Le lambeau. Une telle remarque suggère une connaissance des "grands témoignages", probablement aussi une réflexion sur la mise en récit de soi que cette personne entendait porter lors du procès ainsi qu’une capacité à conserver une certaine maîtrise de son discours, au-delà des questions posées, des interactions et de l’émotion éprouvée. Tous les témoins ne disposent pas de telles compétences et connaissances. Ainsi, une forme de hiérarchie entre les victimes a pu réapparaitre durant le procès, malgré les efforts bien réels pour l’amoindrir dans cette scène judiciaire.

Dès lors, comment envisager les procès à venir, comme celui des attentats de novembre 2015, le Bataclan et les terrasses avec un nombre encore plus conséquent de victimes ?

Il est certain que le procès qui s’achève servira de précédent et va influer sur les préparations du procès des attentats du 13 novembre. On peut penser que ce procès n’aurait pas été le même, s’il n’avait pas suivi celui des attentats de janvier 2015. Plus spécifiquement, le procès du 13 novembre posera, avec plus d’acuité encore, la question de la délimitation de la catégorie de victimes du terrorisme. Dans les suites de ces attentats, il a émergé, dans une partie de la société, le sentiment que toutes les Françaises et que tous les Français ou presque étaient victimes de cette attaque. Que devient la justice quand elle touche un si grand nombre de personnes, c’est-à-dire autant de victimes directes et indirectes mais potentiellement la société toute entière ?

Qui sont finalement les victimes du 13 novembre ? Aucune réponse univoque n’émerge. Les catégories administratives sont elles-mêmes fluctuantes. Ainsi, le fond chargé des indemnisations (le FGTI) a fait varier le périmètre de la catégorie de victimes du terrorisme. Comme le relevait Georges Salines (ancien président d’une association de victimes du 13 novembre) : "Avoir été un témoin direct de la fusillade du Carillon ou de La Belle Equipe a suffi en novembre. Ceux du 14 juillet ne peuvent quant à eux se contenter d’avoir foulé la Promenade des Anglais : il fallait être sur le trajet du camion…". A partir de ce classement, le FGTI a comptabilisé près de 2 600 victimes pour le 13 novembre et plus de 2 200 pour l’attaque du 14 juillet à Nice.

On pourrait également penser aux habitants de l’immeuble de Saint-Denis pris d’assaut par la police, le 18 novembre 2015. Pendant quelques heures, ces habitants se sont crus dans une "zone de guerre". Une famille est même restée une journée cachée dans son appartement de peur d’en sortir. Certains ont eu le sentiment d’être traités comme des "terroristes". Ces habitants ont cherché à être reconnus en tant que "victimes du terrorisme" mais ce fut pour eux sans succès (ils seront finalement "victimes d’une opération policière en responsabilité sans faute de l’Etat"). Pour le procès des attentats du 13 novembre, un enjeu sera donc de penser les contours changeants de cette catégorie de victime.