Au Belarus, l’histoire comme arme contre le régime

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Au Belarus, l’histoire comme arme contre le régime

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Pour Sviatlana Tsikhanouskaïa et ses conseillers, la lutte contre l'emprise de Moscou sur le Belarus passe par l'éducation et la culture.
Pour Sviatlana Tsikhanouskaïa et ses conseillers, la lutte contre l'emprise de Moscou sur le Belarus passe par l'éducation et la culture.
© AFP - Joel Saget

En "ukrainisant" tous ses noms et en purgeant son histoire de l'emprise russe, l'Ukraine a conquis, en trente ans, une véritable indépendance. Tout le contraire de la "Biélorussie" d'Alexandre Loukachenko, dont les opposants cherchent à réhabiliter l'identité bélarussienne et le passé européen.

En visite à Paris mi-septembre, l’opposante du Belarus en exil en Lituanie Sviatlana Tsikhanouskaïa est venue exposer sa terrible lutte contre le régime Loukachenko. Dans la presse, à la télévision, à la radio, mais aussi auprès des politiques, comme Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, et Anne Hidalgo, la maire de Paris, ou encore dans la rue, au sein de manifestations de soutien. L’occasion de marquer la distance avec la Russie, et de signifier les liens historiques entre le Belarus et ses alliés polonais et lituaniens.

C’est d’ailleurs avec deux ambassadeurs, celui de la Pologne et celui de la Lituanie, que Sviatlana Tsikhanouskaïa a déposé des fleurs sur un monument parisien. Une sculpture monumentale d’Antoine Bourdelle édifiée en 1929 en hommage au poète Adam Mickiewicz dans le Jardin d’Erevan, en bord de Seine. Des fleurs rouges et blanches, comme le drapeau polonais, mais aussi comme le drapeau historique du Belarus – le seul reconnu par l'opposition – et des fleurs jaunes, vertes, et rouges pour la Lituanie.

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Un immense poète romantique, trois pays. Parce que l’artiste symbolise ces trois peuples : la Pologne pour Adam Mickiewicz, le Belarus pour Adam Mitskievitch et la Lituanie pour Adomas Mickeviĉius.

Cultures mêlées

Le poète est né en 1798 à Zavosse, près de Brest – anciennement Brest-Litovsk, c'est-à-dire Brest-"Lituanien". Cette région a appartenu à la Principauté de Pinsk, au Belarus, à partir du Xe siècle, avant de rejoindre, suite à l’Union de Brest (1596), l’union entre les Deux-Nations, le Royaume de Pologne et le Grand-Duché de Lituanie.

Mickiewicz/Mitskievitch/Mickeviĉius a grandi dans une famille "pluriethnique". Comme un petit noble du XIXe – sa noblesse était liée au Grand-Duché, donc à la Lituanie –, il parlait et écrivait polonais, mais il était issu d’une  famille de (riches) paysans bélarussiens.

Bien avant lui, l’homme le plus célèbre de l’histoire du Belarus se tournait déjà vers l’Europe centrale. Francysk Skaryna, né autour de 1486 à Polatsk au Belarus et mort vers 1540 à Prague, est le premier traducteur de la Bible en bélarussien, c’est-à-dire dans une langue slave orientale, bien avant dans le russe. Humaniste, médecin, imprimeur, il incarne une noblesse bélarussienne très en avance sur les peuples voisins.

Monument en hommage à Francysk Skaryna, premier traducteur de la Bible en bélorussien, à Minsk.
Monument en hommage à Francysk Skaryna, premier traducteur de la Bible en bélorussien, à Minsk.
© Getty - Viktor Drachev/TASS

Formé à l’Université de Cracovie et aux commandes d’une imprimerie à Prague, Skaryna travaillait pour le Roi de Bohême et pour le Grand-Duc de Lituanie. Une mélange qui illustre la fluidité des rapports entre la Lituanie et le Belarus au Moyen-Âge : les Lituaniens, forts d’une solide armée, apportaient la sécurité, en particulier face aux Russes, et le Belarus apportait la culture de sa noblesse. Une noblesse qui essaimera en Lituanie et en Pologne.

Tropisme occidental

Donc, pour une opposante politique bélarussienne comme Sviatlana Tsikhanouskaïa, le message est clair : un rapprochement de Minsk avec la Russie, tel que le défend le régime de Loukatchenko, est contraire avec l'histoire du Belarus ; seules la Pologne et la Lituanie sont susceptibles de faire le lien entre le passé et l’avenir de son pays.

Un discours qui ne doit rien au hasard : Sviatlana Tsikhanouskaïa est conseillée par des intellectuels qui connaissent parfaitement l’histoire de Belarus. Et suivent l’exemple des Ukrainiens qui, depuis leur l'indépendance en 1991, ont fait le choix d’une politique stricte : un retour sans ambiguïté à l’histoire, à la langue, aux prénoms ukrainiens, qui sont désormais connus dans le monde entier.

En Ukraine, il faut désormais dire, par exemple, Volodymir et non Vladimir – l’équivalent en russe. Idem pour les noms de villes : Kharkiv, en ukrainien, et non Kharkov, en russe. Les petits Ukrainiens ont appris à l'école l’histoire de leur pays, et non une lecture russe (ou soviétique) de leur passé.

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue biélorusse Alexandre Loukatchenko plantent un arbre près d'un mémorial aux soldats soviétiques à Khoroshev.
Le président russe Vladimir Poutine et son homologue biélorusse Alexandre Loukatchenko plantent un arbre près d'un mémorial aux soldats soviétiques à Khoroshev.
© Getty - Mikhail Klimentyev\TASS

Au Belarus, ce travail historique n’a pas été effectué. Parce que le régime Loukachenko est en place depuis vingt-sept ans, et que l’opposition n’a pas toujours été aussi forte. Actuellement, le monde connaît la "Biélorussie", une terre pas vraiment indépendante, encore un peu "soviétique" et plutôt pro-russe, mais pas le Belarus. Aujourd’hui, sur les cartes en français, la plupart des villes de Biélorussie portent leur nom russe – Grodno, Vitebsk, Moguilev… La principale opposante au régime est elle-même appelée Svetlana Tikhanovskaïa, selon l’acception russe de son nom, et pas Sviatlana Tsikhanouskaïa…

Pour en finir avec Alexandre Loukachenko – au fait, en bélarussien, on dit Alyaksandre Loukachenka –, l'opposition doit faire mieux connaître l’histoire et la culture du Belarus, très proches, donc, de celles de la Pologne et de la Lituanie, deux pays de l’Union européenne.