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Au Brésil, la boue efface les couleurs de la vie

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Un morceau de mannequin recouvert de boue dans les rues de Raposos, ville brésilienne dévastée par les inondations
Un morceau de mannequin recouvert de boue dans les rues de Raposos, ville brésilienne dévastée par les inondations
© AFP - Douglas Magno

Le monde dans le viseur. La ville de Raposos, dans l'État brésilien du Minas Gerais, a été frappée début janvier par des pluies torrentielles et des inondations. Dix personnes sont mortes. Devant des scènes apocalyptiques, le photographe de l'AFP Douglas Magno a pris un cliché insolite, incongru et presque surréaliste.

Cette image est complexe. On croit d'abord voir un corps, inerte. Puis, en s'approchant, on comprend qu'il s'agit d'un mannequin. Un mannequin sans tête. Ceux qui suivent l'actualité ont reconnu l'Afghanistan. Les talibans ont exigé de couper la tête des mannequins dans les boutiques car cela "va contre la loi [islamique] de la charia". Mais non. Cette photo ne raconte pas cette tragédie afghane car à y regarder d'encore plus près, ce mannequin est entouré de boue. La photo a été prise le 11 janvier au Brésil, dans les rues de Raposos, par le photographe brésilien de l'AFP Douglas Magno. La ville de l'État du Minas Gerais a été frappée par de fortes inondations qui ont fait 10 morts, "les inondations ont commencé le 8 janvier et je n'ai pu accéder à la ville que trois jours plus tard", raconte Douglas.

"Pas facile" d'analyser cette image, avouent les deux spécialistes que nous avons interrogés : Dimitri Beck, directeur de la photo de Polka magazine et Stéphane Brasca, directeur et créateur de la revue De l'air.

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Au premier abord, débute Dimitri Beck, la photo ne s'impose pas mais elle est intrigante car elle a un côté surréaliste. Voir ce morceau de mannequin posé sur une chaise de bureau, c'est incongru et dérisoire. La boue en fait une scène apocalyptique où on cherche à savoir ce qui s'est passé.

Lorsqu'il a vu cette image pour la première fois, Dimitri Beck a pensé à l'Afghanistan, "Cela fait à peine une semaine qu'on a vu des corps de mannequins décapités par des marchands ou des talibans. Mais avec toute la boue dans l'image, on s'échappe vite de cette première impression".

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Douglas Magno, l'auteur de l'image brésilienne contacté par France Culture, confie qu'il n'a pas pensé à l'Afghanistan lorsqu'il a pris ce cliché mais il y voit une similitude d'atmosphère, "Cela ne m'a pas traversé l'esprit même si cela ressemblait à un scénario de guerre". Le fait que le mannequin brésilien nous rappelle les mannequins afghans est un hasard de l'actualité, "L'actualité s'invite, on ne la choisit pas, on la reçoit au fur et à mesure et parfois on reçoit des choses décalées en même temps", explique Dimitri Beck.

La photo de Douglas Magno et tout le drame qu'elle raconte rappelle à Dimitri Beck une autre image, très puissante. "Lorsque j'ai vu cette photo, j'ai pensé à un autre événement. À cause de toute la boue qu'on sent très présente, j'ai repensé à cette scène terrible de la petite Omayra. Une Colombienne qui était empêtrée dans une mer de boue en 1985 après une éruption. On a suivi son agonie et elle est finalement morte malgré le travail des secouristes. Ce qui faisait la force et la situation bouleversante de cette petite fille était son regard. Sur la photo d'aujourd'hui, au Brésil, il n'y a pas ce regard mais avec la boue, on imagine un monde et une ville ensevelis". L'une des photos les plus connues d'Omayra est celle de Franck Fournier :

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Une image qui donne envie de dézoomer

Le cliché pris au Brésil cette année par Douglas Magno peut être considéré comme anecdotique. Pour Dimitri Beck, il a besoin de contextualisation : "Il a sa place dans un portfolio, dans un reportage ou une série d'images qui montrent la situation". Son côté décalé est aussi sa force. Cette image est si intrigante qu'elle donne envie de s’intéresser au sujet et de voir les autres photos pour voir ce qui s'est passé.

"Cette photo est étonnante, surprenante mais elle ne résume pas cette actualité", elle est une porte d'entrée. Ce que confirme Stéphane Brasca, directeur et créateur de la revue De l'air, un magazine de photos d'auteurs. "Quand on fait des reportages sur des situations humainement difficiles, il y a une tentation de vouloir prendre un cliché pour respirer et enrichir son sujet. Les photographes prennent beaucoup d'images quand ils construisent un sujet. Dans le cadre des inondations, la photo du mannequin permet de modérer de nuancer une réalité plus crue".

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Le mannequin de la photo est la métaphore de ce qui a pu se produire pour des êtres humains. "Elle montre à voir", reprend Dimitri Beck, "On se dit que c'est un corps, avant de comprendre que c'est un mannequin. On sent une impuissance des services de secours face à une coulée de boue qui a dû se déverser à une vitesse très importante. On prend conscience que l'être humain dans ces situations est comme une poupée de cire, un simple mannequin qui est baladé et qui n'a pas la force de résister face aux drames qui peuvent se produire".

Stéphane Brasca voit aussi dans ce mannequin "une façon de symboliser la mort, le désarroi et la perte :

Le photographe a vu un contre-point avec ce mannequin, le côté décalé. Si on allait plus loin, on pourrait imaginer que c'est le cadavre d'un robot, d'un clone qui existera peut-être un jour. Dans un pays aussi religieux que le Brésil, on peut aussi voir un aperçu de l'apocalypse où les hommes seront remplacés.

Un monde sans couleur

Douglas Magno, photographe depuis quinze ans dont dix en tant que freelance auprès de l'AFP, laisse chacun libre d'imaginer l'histoire qu'il veut avec sa photo :

Chacun d'entre nous a sa propre interprétation. Ce que j'ai voulu montrer, c'est que la boue a effacé la couleur de la vie des gens qui vivaient ici.

L'absence de couleur est également ce qui a frappé Dimitri Beck :

On est presque dans un monde sans couleur. Celles qui sont présentes sont effacées. On devine la chaise bleue mais comme elle est couverte de boue la couleur disparaît. Le sceau a l'air d'être rouge mais cette boue ocre recouvre tout et la vie est ensevelie

Cela donne un caractère dramatisant à la scène.

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La composition de l'image est simple. Le cœur de la photo c'est la chaise et le mannequin qui s'imposent à nous. "Il y a aussi des lignes directrices avec les accoudoirs, les choses posées au sol et peut-être un trottoir que l'on devine. Cela contribue à donner une dynamique graphique à l'image", détaille Dimitri Beck.

Et si il y avait autre chose derrière ce mannequin, quelque chose de plus pragmatique ? Après avoir marché dans les rues de Raposos son appareil photo à la main, il s'est imposé à Douglas Magno :

Ce qui a attiré mon attention, c'est que normalement, un mannequin symbolise les projets, il vous fait penser au vêtement que vous voulez porter, à ce que à quoi vous allez ressembler... et là, il était inerte, sans couleur, sans vie, recouvert de boue. Une métaphore de la réalité que vivent les gens qui ont tout perdu.

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