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"Au Cameroun, nous avons des condamnés dans le couloir de la mort depuis plus de 36 ans"

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Sandrine Dacga Djatche, le 9 octobre 2018. Cette avocate camerounaise combat la peine de mort dans son pays depuis deux ans.
Sandrine Dacga Djatche, le 9 octobre 2018. Cette avocate camerounaise combat la peine de mort dans son pays depuis deux ans.
© Radio France - Florence Sturm

Entretien. Ce mercredi marque la 16e journée mondiale contre la peine de mort, dédiée aux conditions d'incarcération des détenus dans les couloirs de la mort. Au Cameroun, un réseau de jeunes avocats, comme Sandrine Dacga Djatche, dénonce des procès inéquitables et le traitement inhumain des condamnés.

La seizième journée mondiale contre la peine de mort, ce mercredi, met en particulier en lumière les conditions d'incarcération des détenus. Sandrine Dacga Djatche fait partie d'un réseau d'avocats engagés qui milite à la fois contre la peine de mort et une justice aux ordres du pouvoir. Non sans difficulté et avec parfois des menaces, mais aussi avec quelques lueurs d'espoir.  

Comment est né votre engagement ? 

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Mon engagement date d'il y a très longtemps. En tant chrétienne protestante, j’ai toujours pensé  que nul n’avait le droit d’ôter la vie, même de manière "justifiée", et que seul Dieu avait ce privilège.   

Sur un plan pratique, je me suis vraiment lancée dans le combat contre la peine de mort en 2016, lorsque j’ai intégré l’association RACOPEM : le réseau des avocats camerounais contre la peine de mort. Je côtoie, au quotidien, les condamnés à mort de la prison centrale de Yaoundé mais également, quand j’ai la possibilité de le faire, les autres condamnés à mort de la prison de Maroua, dont certains que j'ai défendus devant le tribunal militaire.  

Au Cameroun, la peine de mort existe toujours, même s’il n’y a pas eu d'exécution depuis longtemps ?

Oui, la peine de mort figure toujours dans l’ordonnancement juridique camerounais. Dans notre code pénal, les articles qui renvoient vraiment à la peine de mort comme sanction sont des crimes tels que la sécession, la trahison, mais également le vol aggravé, avec port d’arme ayant conduit à la mort. Depuis 2014, de nouvelles dispositions ont également été introduites par la loi contre le terrorisme et plus récemment par la loi de 2017, qui a modifié l’ancienne existante sur le code de Justice Militaire. 

Le Cameroun est effectivement est un pays abolitionniste mais de fait. Il n'y a pas eu d’exécution depuis 1997. Mais l'on se souvient de celles intervenues après le coup d’Etat manqué de 1984, après des procès très expéditifs. 

Aujourd'hui, nous avons des condamnés à mort dans le couloir de la mort, depuis plus de 36 ans. Ils attendent inlassablement et ne connaissent pas leur réel statut. Sont-ils condamnés à vie ? Condamnés à mort ?   

Et ils attendent dans des conditions que vous décrivez comme inhumaines ? 

La peine de mort en elle-même est une condition déjà inhumaine par le prononcé de cette sanction. Et il faut voir la vétusté de nos prisons au Cameroun. Elles datent des années 50, et la surpopulation carcérale avoisine les 300%. Nous avons des prisons qui, en principe, sont conçues pour accueillir 1 000 à 1 500 personnes mais nous avoisinons 6 000 détenus à la prison de Yaoundé. C’est le cas également dans les autres prisons du pays. A Maroua par exemple, qui a une capacité normale de 500 personnes mais qui compte plus de 3 000 détenus.

Et les conditions sont vraiment macabres : dans la prison centrale de Yaoundé ou à Douala,  les condamnés à mort sont logés dans un quartier spécial, comme la loi le demande. Mais la prison centrale de Maroua ne respecte pas cette prescription. Là-bas, les condamnés à mort sont mélangés avec les autres détenus en raison justement de l'insuffisance de places.         

Quand vous partez de la guérite pour le quartier des condamnés à mort à Yaoundé, vous traversez des immondices, des eaux souillées, un environnement nauséabond. Ce n'est pas vivable. Sans compter des cellules de deux mètres sur trois, une porte, pas de fenêtre, juste une ampoule qui sert d’éclairage, des toilettes à l’extérieur. 

Vous imaginez. Si un condamné, un détenu, veut se mettre à l’aise dans la nuit, n’ayant pas de toilette à l'intérieur, il est obligé d’utiliser des instruments de fortune, des seaux, ou même des assiettes...   

Autre problème sanitaire, les prisons n’étant pas vraiment équipées de centre hospitalier, le détenu condamné à mort au Cameroun est souvent obligé de faire appel à sa famille qu'il ne voit pratiquement plus dans un grand nombre de cas, du fait des difficultés financières et des difficultés pratiques pour les visites en prison. Parfois, des ONG acceptent de prendre en charge ces condamnés à mort sur le plan sanitaire. 

Car c'est lui qui doit acheter ses médicaments, et s’il n’a pas de moyens financiers, cela devient très délicat pour sa santé. 

Il existe aussi un grand problème d’information.

Énorme. Les condamnés à mort ne reçoivent aucune information : ils sont coupés du monde.

Je me rappelle d’une fois où j’ai demandé à un condamné à mort : "Sais-tu quelle date nous sommes ?" Il m’a répondu : "Ah Maître, bah qu’est-ce que je fais avec la date ? Ou c’est hier, ou c’est demain, ou c’est aujourd'hui, je m’en fous, je suis ici, le matin me trouve, la nuit me trouve." Cela peut faire rire, mais c’est très profond ce qu’il dit. Il ne s'intéresse plus du tout, mais plus du tout à la vie, au courant de la vie, parce qu’il a été amené, justement, à renoncer à son droit le plus élémentaire : la dignité humaine.  

Vous dénoncez dans le même temps les injustices qui ont conduit à ces condamnations, un système judiciaire que vous dites corrompu.

80% des cas de condamnations à mort relèvent d'erreurs judiciaires. Nous avons réussi à faire acquitter deux condamnés à mort, car nous avons réussi à prouver qu’ils n’étaient pas, ni de près ni de loin, liés aux crimes pour lesquels ils avaient été condamnés.  

Lorsque nous avons étudié le dossier de l'un d'eux, condamné par défaut en 2008, nous nous sommes rendu compte qu’il n’était pas présent sur la scène du crime, qu'il n’y avait aucun élément qui le rattachait à ce crime. Mais dans son réquisitoire, le commissaire du gouvernement avait présenté son absence comme un aveu implicite de culpabilité. Nous avons réussi à obtenir son acquittement en 2017. Mais il n’est pas le seul, il y a tellement de cas. 

J'ai assisté, fin 2016, au tribunal militaire de Maroua, à des procès de terrorisme concernant les cas de Boko Haram. Tout était fait en violation flagrante  des droits de l’Homme, des droits de l’accusé, des droits de la défense. Et lorsque je m’en suis offusquée, le commissaire du gouvernement qui représente le ministère public m’a rétorqué, en me narguant, que les instructions venaient d’en haut, qu'ils devaient faire du chiffre, qu'ils devaient condamner à mort. En quelque sorte, un abattoir pour faire plaisir au gouvernement. Je dis qu'il s’agit de vies humaines et de principes fondamentaux qu’on ne devrait, en aucun cas, violer.

Vous êtes très peu d’avocats à mener ce combat dans votre pays. Cela vous a valu des menaces ? 

J’avoue que c'est un combat qui n’est pas très apprécié, pas vraiment compris par une bonne tranche de la population. Au sein de l'association RACOPEM, nous militons au quotidien, sur le plan juridique, judiciaire, et même sur le plan social, pour apporter notre soutien non seulement aux condamnés à mort, mais aussi à leurs proches. Lorsque vous avez un condamné à mort devant vous, vous avez derrière une famille détruite, une société détruite, ce que beaucoup ne comprennent pas. 

Nous en recevons tout le temps des menaces. Je reçois des coups de fil, et au départ c’était très difficile. J’ai été menacée plus d’une fois, au point où j’ai dû interpeller notre secrétaire de l’ordre quand je défendais un accusé de crime terroriste. Et j’ai dû affronter les autorités militaires. Mais avec un peu de poigne et l’assistance de mes autres confrères, je suis sortie gagnante de ce combat-là. Des semaines après, j'ai pu voir mon client, même si le procès est toujours en cours avec, à chaque fois, des motifs de renvoi.

Ce combat reste vraiment difficile. Cela dit, ces dernières années, depuis que nous avons fait entendre notre voix, la tendance a beaucoup changé : désormais, nous avons très peu de condamnations à mort. Beaucoup plus de "condamnations à vie". Je pense que cela revient à la même chose. Entre condamner à mort ou condamner à vie, il n’y a pas un grand écart, surtout dans un pays où l’on n’exécute plus.  

Vous avez des associations très actives sur le terrain. La commission nationale des droits de l’Homme du barreau nous accompagne dans ce combat et les parlementaires camerounais sont plus favorables à notre plaidoyer que par le passé. 

Quel message souhaitez-vous faire passer à l'occasion de cette journée mondiale contre la peine de mort ? 

C'est un combat qui vaut la peine de se mobiliser car nous sommes tous des êtres humains. Nous avons, par des instruments nationaux et internationaux, consacré le droit à la vie.  

Si l'on vous accuse d'un crime, on ne doit pas se rendre également criminel, même de manière "légale". 

Les instruments juridiques, comme le code pénal camerounais, la loi de 2014 et la loi de 2017 sur le code de justice militaire qui permettent de donner la mort sont des instruments qu'il faudrait détruire. La peine de mort n'a résolu aucun problème. Je ne connais aucun gouvernement au monde où l'on a pu prouver, statistiques à l'appui, que la peine de mort a permis de ramener le crime au niveau zéro. Il y a tellement d'erreurs judiciaires alors que c'est une peine irréversible. Elle est même immorale. Inhumaine. Et si nous pensons un temps soit peu que nous sommes des humains, avec des droits fondamentaux à respecter, alors cette peine n'a pas de raison d'être. 

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