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Au coeur de Rome, l’impossible vente de la villa Aurora et de son Caravage

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L’unique peinture murale attribuée au Caravage Jupiter, Neptune et Pluton
L’unique peinture murale attribuée au Caravage Jupiter, Neptune et Pluton
© Radio France - Bruce de Galzain

Le Casino Boncompagni Ludovisi mis en vente mardi 18 janvier n’a pas trouvé d’acheteur. Estimée à 471 millions d’euros avec un prix de départ minimum à 353 millions d’euros, la villa romaine abrite la seule et unique fresque attribuée au Caravage. La vente est renvoyée au 7 avril.

La villa Aurora, du nom de la fresque peinte sur l’un de ses plafonds par le Guerchin (1591-1666) qui a représenté Aurore la déesse de l’aube sur son char, n’est plus que le vestige d’une résidence immense de 36 hectares du cardinal Ludovico Ludovisi au début du XVIIe siècle. Elle a des allures de forteresse. Entourée de hauts murs, elle n’est visible par personne. Le jardin n’est pas grand, et le Casino s’élève sur 3 étages. Il s'étend sur 2 800 m2, composé de 40 pièces. Mais la famille Boncompagni Ludovisi ne peut plus l’entretenir, un minimum de 11 millions d’euros de travaux est nécessaire. 

La fresque du Guerchin Aurore peinte sur le plafond de la salle principale de la villa Aurora
La fresque du Guerchin Aurore peinte sur le plafond de la salle principale de la villa Aurora
© Radio France - Bruce de Galzain

La princesse Rita Boncompagni Ludovisi vit dans la villa depuis dix-huit ans. Américaine, elle a épousé le dernier propriétaire de la villa Aurora, le prince Nicolo Boncompagni Ludovisi, en 2009. Mais il est mort en 2018. Chez les princes Boncompagni Ludovisi, les querelles sont certaines et récurrentes. La dernière en date est financière, des créances sont dues et les héritiers ne se sont pas entendus et ne peuvent pas payer. Le Tribunal de Rome a donc décidé de la mise en vente aux enchères judiciaire. Cette dernière ayant échoué mardi 18 janvier, une nouvelle vente est programmée le 7 avril. 

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Les acheteurs présumés ont déserté la vente

Selon Beniamino Milioto, l’avocat de la princesse Rita Boncompagni Ludovisi, "Il ne peut y avoir que deux ventes supplémentaires, c’est la loi italienne", "Nous allons donc baisser le prix de 20% et nous verrons si un acheteur se présente et sinon nous devrons encore baisser mais au bout de trois ventes, le tribunal devra clore la procédure" explique l’avocat. Pourtant, la princesse Rita voulait croire qu’un acheteur se présenterait déjà car "même avant la mort de mon mari en 2018" affirme-t-elle.

La princesse Rita Boncompagni Ludovisi devant le tableau la représentant avec son mari le prince Nicolo dans l’entrée de la villa Aurora
La princesse Rita Boncompagni Ludovisi devant le tableau la représentant avec son mari le prince Nicolo dans l’entrée de la villa Aurora
© Radio France - Bruce de Galzain

Nous avions eu des offres jusqu'à 350 millions d'euros pour la villa et parmi les offres trois d'entre elles provenaient de milliardaires facilement identifiables. 

La presse bruisse en effet de noms comme celui de Bill Gates ou du Sultan de Brunei, qui pour l’instant sont restés muets. Certains estiment que de trop nombreuses restrictions s'appliquent au Casino de l'Aurora et aux nombreuses pièces et œuvres d'art qu'il contient. Protégée par le ministère des Biens culturels, la villa devra être entretenue et les moindres travaux autorisés, ce qui peut effrayer d'éventuels investisseurs.

Mais aujourd’hui, quel est l’intérêt pour un éventuel acheteur de se faire connaître ? Le 7 avril, l’estimation sera revue à la baisse de 20% pour atteindre 376,8 millions d’euros et le prix de base passera de 353 millions à 282 millions d’euros. Et s’il n’y a pas d’acheteur le prix baissera encore et encore. Alors, c’est la valeur même de la fresque attribuée au Caravage, estimée à 310 millions d’euros, qui sera remise en cause !

Comment est-on arrivé à une telle estimation ?

Cette peinture murale peinte à l’huile sur le plafond d’une petite pièce d’à peine 10 m2 n’est absolument pas mise en valeur dans la villa Aurora. La pièce est située au 1er étage, une pièce de passage qu’empruntait le prince Nicolo lorsqu’il était enfant pour aller voir son grand-père. À l’époque, l’œuvre était couverte de suie et personne n’y faisait attention. C’est en septembre 1969 que l’historienne de l’art Giuliana Zandri redécouvre la peinture que le cardinal Francesco Maria Bourbon del Monte Santa Maria aurait commandé en 1597 à Michelangelo Merisi Da Caravaggio dit le Caravage (1571-1610) dont il était l'un des plus importants mécènes. Giuliana Zandri lui attribue ce qu’elle qualifie alors de "probable peinture murale du Caravage". L’œuvre Jupiter, Neptune et Pluton représente ces trois divinité nues avec au centre de la fresque un globe céleste entouré de signes du zodiaque. Elle mesure 2,75 mètres de long et semble bien conservée ; elle a été restaurée en 1990. 

Détail de Jupiter, Neptune et Pluton attribué au Caravage
Détail de Jupiter, Neptune et Pluton attribué au Caravage
© Radio France - Bruce de Galzain

Pour atteindre l’estimation avancée de 310 millions d’euros, l’historien de l’art Alessandro Zuccari, mandaté par le Tribunal de Rome, a travaillé neuf mois. N’ayant aucun moyen de comparer l’œuvre à une autre semblable et existante, l’historien a pris en compte les assurances des tableaux du Caravage qui atteignent 200 millions d’euros. Mais Alessandro Zuccari a également fait le choix de se référer à la vente aux enchères avortée en 2019 de Judith et Holopherne, un tableau trouvé dans un grenier de la région toulousaine et vendu par l’expert et marchand d’art parisien Eric Turquin comme un Caravage. Sauf que beaucoup en doutaient, comme Alessandro Zuccari qui à l’époque l’avait publiquement exprimé. Mais le tableau étant estimé à 120 millions d'euros, l’historien en a tout de même tenu compte.

L’expertise est la base de tout raisonnement, en histoire comme sur le marché de l’art.

Pour l’expert en tableaux Hubert Duchemin, "Le raisonnement de Zuccari est un peu surprenant, car il repose sur un tableau qui n’est pas du Caravage et il le dit lui-même". Quant à la peinture murale, Hubert Duchemin ne remet pas en cause son authenticité mais sa valeur car "estimer un tableau, c’est d’abord considéré son autographie, sa provenance, son état de conservation et, pour beaucoup, son sujet". Or ici le sujet est "à côté". Pour l'expert, l'œuvre est "atypique, le sujet ne correspond pas à l’image que l’on se fait de l’artiste ce qui entache grandement sa valeur." Son estimation doit aussi prendre en compte le faite que la peinture n'est pas transportable : "On sait que les tableaux notifiés perdent considérablement de leur potentiel s’ils étaient libres d’être offerts sur le marché international : que dire d’une peinture murale !" s'exclame Hubert Duchemin. Le raisonnement et l’estimation ne tiennent donc pas.

La valeur avancée de 310 millions me semble totalement irréelle, je penserais plutôt à 4 à 6 millions.

Détail de Jupiter, Neptune et Pluton attribué au Caravage
Détail de Jupiter, Neptune et Pluton attribué au Caravage
© Radio France - Bruce de Galzain

Si la valeur financière de la villa et de ses œuvres est aujourd’hui remise en cause, sa valeur patrimoniale, culturelle et historique ne l’est absolument pas. Au point que la société civile en Italie a tenté de s’organiser pour éviter que la villa Aurora ne soit "abandonnée à l’appétit féroce des promoteurs immobiliers". Dans une pétition en ligne signée par 40 000 personnes, les signataires estiment que "l'État aurait dû exercer son droit de préemption sur l'inestimable peinture du Caravage, sur les beaux tableaux du Guerchin, sur un jardin dessiné par Le Nôtre." Utilisons les fonds du Plan national de relance et les fonds européens " pour empêcher qu'un autre morceau d'Italie, la belle, soit vendu et ainsi reprendre la villa Aurora !". 

L’État va-t-il utiliser son droit de préemption ?

La princesse Rita Boncompagni Ludovisi nous confiait espérer que le futur acquéreur soit un amateur d’art et d’histoire mais doutait de la volonté de l’État de racheter sa villa "avec tous les problèmes qui se passent dans le monde avec le Covid, les gens qui sont au chômage et tant de choses, je pense que ça n'arrivera pas", nous disait-elle avant la première vente aux enchères. 

Pour l’instant, ni le ministre de la Culture, ni celui de l’Économie ou même Mario Draghi ne sont intervenus. Ils n’ont aucun intérêt à le faire car le moindre geste pourrait relancer la spéculation. Et l’État garde le droit de racheter la villa pendant deux mois après la dernière enchère. Le bien est aujourd’hui encore inabordable mais si le 7 avril prochain les enchères sont une nouvelle fois désertées, une toute autre histoire pourrait commencer. 

L’entrée du Casino di Villa Boncompagni Ludovisi, dit villa Aurora situé en plein de Rome
L’entrée du Casino di Villa Boncompagni Ludovisi, dit villa Aurora situé en plein de Rome
© Radio France - Bruce de Galzain