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Au collège, la flûte n'enchante plus

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Elle n'a plus sa place dans le sac des collégiens ! La flûte à bec ne figure plus dans la liste des fournitures scolaires de cette rentrée 2014 : une mesure subséquente au changement des programmes scolaires de 2008, qui ratifiaient déjà le retrait de l'enseignement de cet instrument des cours d'éducation musicale. Pourquoi une telle décision ? A-t-elle été prise à l'unisson ? Enquête auprès de l'Education nationale, des enseignants et des élèves.

Sac flûte
Sac flûte
© Radio France

Certains tombent en syncope lorsqu'ils entendent le son un brin strident de la flûte à bec soprano. D'autres croient mordicus en sa valeur pédagogique. Mais l'heure n'est de toute façon plus au débat : voilà déjà six ans que l'apprentissage de cet instrument ne figure plus dans les programmes scolaires, sur décision de l'Education nationale. A noter qu'avant 1995, la flûte à bec était pratiquée dans 60% des établissements. Une majorité, mais pas une norme.

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Un instrument anachronique ?

Spécialisé dans la musique et l’enseignement musical, Vincent Maestracci est inspecteur général de l’Education nationale . En 2008, lui et ses collègues ont remis en cause "la place assez privilégiée il faut bien le dire, non pas de la flûte à bec mais des pratiques instrumentales considérées pour elles-mêmes. " :

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L'inspecteur de l'Education nationale se fonde sur l’Histoire pour justifier cette décision, affirmant qu'à la fin du XIXe siècle, il n'était question ni d’"éducation musicale ", ni de "musique ", mais de chant choral, qui était utilisé pour propager des valeurs patriotiques. Petit à petit, a émergé l’idée que cet enseignement devait aussi transmettre une culture... :* "Dans les années 1920-1930, ça supposait de pouvoir s’approprier un répertoire imprimé et de pouvoir l’interpréter. Face à la difficulté d'apprendre le solfège à l’école, on a cherché un instrument permettant de faire passer la pilule. La flûte à bec s’est alors installée dans le paysage et y est restée pendant plusieurs décennies.* "

Aujourd'hui, Vincent Maestracci estime que les élèves manquent de références pour organiser leur écoute et effectuer des choix critiques, dans un monde d'abondance musicale servi par les nouvelles technologies : "Notre priorité a changé. Il s'agit de donner aux élèves des jalons, des références ."

La flûte à bec, pas suffisamment démocratique ?

En 2008, l'Education nationale a décidé que la pratique vocale serait le nouveau point de référence, au motif que*"la voix est le vecteur le plus démocratique, le plus immédiatement accessible.* " Certes, une flûte à bec qui soit bon marché sans être trop médiocre coûte entre 8 et 15 euros, une somme pouvant paraître conséquente aux familles les plus défavorisées. Mais son enseignement au collège ne permettait-il pas aussi à certains enfants de bénéficier d'un apprentissage musical sans que les parents aient à payer des frais de conservatoire parfois élevés ?

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**A noter : Vincent Maestracci affirme que la flûte n'était pas véritablement inscrite au programme avant 2008.[ Une information réfutée par certains professeurs d'éducation musicale, preuve à la clé (voir au paragraphe 3)]**
*Une majorité d’acteurs de l’éducation musicale estiment que l’Ecole pour tous n’est pas le lieu d’un apprentissage instrumental, mais celui où il faut absolument apporter aux élèves une expérience d’une pratique musicale accessible et maitrisée, au niveau où ils peuvent se situer. *

Vincent Maestracci

Enseignante en lycée depuis deux ans, Anne-Claire Scebalt a auparavant été professeur d'éducation musicale au collège durant une dizaine d'années. Elle appartient à l’APEMU, l'Association des professeurs d’éducation musicale : "La flûte à bec, c’est sûr qu’à une période elle était là au bon endroit, au bon moment. Elle est peu chère, on peut l’emporter à la maison, et ça permet d’avoir une pratique égalitaire. ", estime-t-elle, reconnaissant aussi que... : "c’est sûr, maintenant nous avons beaucoup de nouveaux moyens pour accéder à la pratique musicale. "

Un retrait dû à l'évolution du répertoire musical ?

Pour Anne-Claire Scebalt qui, petite fille, "a joué de la flûte à bec avec un plaisir immense ", l’abandon de cette pratique instrumentale au collège correspond aussi à un changement de répertoire :

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Certains professeurs, comme Benoît Barrail, qui exerce dans un collège en Essonne depuis 2005, ne sont pas tout à fait d'accord avec cette analyse. Lui-même a utilisé la flûte à bec durant ses deux premières années d'enseignement, avant d’arrêter, un an avant la parution des nouveaux programmes, insatisfait de ce qu’il parvenait à faire avec, en classe.

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Pourtant, Benoît Barrail continue à sensibiliser ses élèves au répertoire dit classique, s'imposant de leur faire découvrir des opéras en français ou en italien (Carmen , * La Flûte enchantée* , Rigoletto …) ou des oeuvres vocales de Fauré, Darius Milhaud...

Quand j’enseignais cet instrument, je commençais toujours en faisant écouter de la flûte à bec professionnelle à mes élèves. De la flûte à bec baroque...

**Benoît Barrail **

La question n'est-elle pas... : "La flûte à bec a-t-elle mauvaise presse ?" ?

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Professeurs d'éducation musicale, parents, élèves, se sont-ils plaints de l'enseignement de la flûte au collège ? Vincent Maestracci reconnaît que l'Education nationale n'a pas reçu de doléances formalisées : "Mais en tant qu’observateur privilégié de l’éducation musicale, j’entends depuis des années un dénigrement de l’action de l’école sur la musique, au prétexte, un peu court, de la pratique de la flûte à bec. "

Concernant les enseignants, l’Apemu a mené en 2012 une grande enquête avec un millier de professeurs d'éducation musicale. Il en ressort que 10% d'entre eux seulement, continuent de faire pratiquer la flûte à leurs élèves.

Enfin, parmi les élèves et parents d'élèves, les réactions sont très diverses. A quelques exceptions près, nous n'avons pas noté un rejet catégorique de la flûte à bec lorsque nous sommes allés recueillir le sentiment de quelques jeunes gens à la sortie des collèges , dans le sud de la région parisienne :

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Quelques-uns transformaient leurs flûtes à bec en épées, dès qu'ils mettaient un pied dans la cour de récréation. Certains s'amusaient à la camoufler dans leurs manches, soufflant dedans incognito pour faire enrager leur professeur, quand d'autres oubliaient intentionnellement une partie de leur instrument de musique dans le même but avoué. Mais au-delà de ces usages peu réglementaires, et si l'on se réfère au plan strictement musical, quels souvenirs conservent les anciens collégiens de l'apprentissage de la flûte à bec ?

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Finalement, ce sont plus majoritairement ceux qui ont fait carrière dans la musique qui gardent un souvenir horrifié de ces séances de flûte, que ce soit du fait de la mauvaise qualité des instruments, du peu de zèle de leurs camarades de l'époque, ou encore, du défi trop simple que présentaient pour eux ces exercices.

"Eh bien chantez maintenant !" Adieu solfège, bonjour pratique vocale

Les programmes de 2008 préconisent un projet musical fondé sur la pratique vocale, et une pratique instrumentale autre, bien plus légère, et au sein de la classe uniquement : "Ça peut être beaucoup plus varié que ce qu’on avait avant. Après, tout dépend de ce que le professeur veut enseigner… dans cette perspective il va choisir ce qui lui semble le plus efficient pour son enseignement. Des percussions, des percussions corporelles, des claviers, des métallophones..." , détaille Anne-Claire Scebalt.

Autre changement depuis 2008 : pour les professeurs d'éducation musicale, le solfège est "un langage parmi d’autres, très particulier et lié à un style musical très précis. ", qu'ils n'estiment plus devoir inculquer aux élèves. Anne-Claire Scebalt, comme Benoît Barrail, sont convaincus que le solfège n'est pas forcément utile pour développer l'écoute : "Si le projet est de montrer le lien qu’il peut y avoir entre l’écrit et ce que l’on entend, on peut imaginer que l’enseignant travaille sur différentes sortes de codes, dont par exemple la partition. Mais on peut voir aussi des partitions graphiques de musique contemporaine… "

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Sans instrument de musique dans leur cartable, les collégiens peuvent encore compter sur leur corps (percussions corporelles) et leurs cordes vocales, même si le rapport à la musique est ainsi plus direct, intuitif... moins méthodologique. Et si Benoît Barrail ne se souvient pas que la flûte à bec ait jamais été à l'origine de vocations parmi ses élèves, il confie que le chant lui semble prometteur : "Il s’est beaucoup libéré en France ces dernières années, avec des émissions très populaires comme la Star Accademy, The Voice… Les élèves chantent avec beaucoup moins d’appréhension. Peut-être qu’on va vers des carrières de chanteurs chez certains, ou des talents qui se révèlent. " Et de prendre l'exemple du chanteur Philippe Jaroussky, dont le potentiel a été découvert par sa professeur de musique, au collège.

Mais si le chant est présenté comme une priorité depuis 2008, reste que les projets musicaux menés au collège se résument à des chants à deux ou trois voix au sein de la classe, et que la chorale en tant que pratique complémentaire au cours n'est pas véritablement envisagée, comme en témoigne Anne-Claire Scebalt : "Elle ne reçoit pas toujours les aides qui doivent lui être dédiées. c’est l’un des grands regrets actuels parmi les professeurs d’éducation musicale. "