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Au-delà du mur

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beograd © ai

« Belgrade est l’une des trois villes les plus anciennes d’Europe, mais vous ne verrez pas beaucoup d’immeubles anciens. Pourquoi ? La raison principale est qu’au cours de son histoire Belgrade a été bombardée et détruite plus de 40 fois. A peu près 6 millions de personnes sont mortes en essayant de conquérir ou défendre Belgrade. Rien qu’au cours du XXème siècle, Belgrade a été bombardée et détruite 4 fois… »

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En ce moment le bus dans lequel je me trouve passe devant l’immeuble détruit, c’est vrai, par le dernier bombardement en date, une frappe chirurgicale de l’OTAN en 1999. L’excursion fait partie du colloque, organisé par « le laboratoire de pensée » Notre Europe et intitulé «Au-delà du mur». Les 20 années qui ont suivi la chute du mur de Berlin furent pour les populations yougoslaves le temps de la dislocation dans le fer et le sang. Dans les commentaires du guide touristique on sent un mélange de fierté nationale serbe, d’humiliation, et un peu de nostalgie pour feue la Yougoslavie. Le lieu du colloque est hautement symbolique - l’ancien siège du gouvernement fédéral, qui n’est plus aujourd’hui qu’un simple Palais Serbie. L’un des intervenants, le correspondent local de « The Economist », Tim Judah a eu le temps de se promener aux alentours :

« Quand on sort de cet immeuble, on trouve un nouveau centre commercial, c’est à gauche en sortant. A l’intérieur, il y a un grand supermarché croate, « Idea » qui fait partie de la chaine « Konzum ». Et puis, plus loin, de l’autre coté, il y en a un autre, « Mercator », qui est lui slovène, et il y a aussi le magasin « Merkur », slovène également… »

Tim Judah nous montre la presse, qu’il vient d’acheter dans un kiosque :

«Regardez l’un de ces journaux. Prenez « Danas » par exemple. Regardez, comment les prix sont indiqués : en dinars serbes, en dinars macédoniens… regardez, d’un côté on indique 0,5 euros, et de l’autre 5 kuna croate. Pourquoi est-ce ainsi ? »

Peut-être par ce que l’ex-Yougoslavie est encore présente dans l’esprit des gens ? Voici ce qu’en pense l’écrivaine Vesna Goldsworthy :

« Vous savez, c’est comme pour ces vétérans de la Première guerre mondiale qui ressentent le phénomène du membre fantôme. Ils ont toujours mal au bras, même si celui-ci a été amputé. Quand je regarde la carte je vois tout de suite la Yougoslavie. Toutes les républiques se réunissent dans ma tête. Et culturellement je me sens à la maison partout dans l’ex-Yougoslavie. On comprend la langue, on connaît la musique, on n’est pas dépaysé. »

Et selon Tim Judah les entrepreneurs de l’ex-Yougoslavie sont en train de reconstruire une véritable zone économique sur la base des anciens pays et régions qui composaient la Yougoslavie. Il l’appelle la « yougosphère ». Les bureaux de statistiques commencent à refléter cette nouvelle réalité :

« La grande et grandissante partie des échanges commerciaux est faite à l’intérieur de cette macro-région qui est en train de se recréer. La Croatie avec 17,2% et la Serbie avec 14%. Occupent la première et la deuxième place en ce qui concerne les exportations vers la Bosnie. Et, concernant les importations, ses principaux partenaires sont : la Croatie, 17,1% ; la Serbie qui occupe la troisième place avec 10,6%, juste après l’Allemagne. Pour la Macédoine, les exportations sont dirigées vers la Serbie, soit 23,5%, et le Monténégro, 28,3%. Les macédoniens importent autant de la Serbie, soit 29%. Et la plus grande partie des échanges du Kosovo se fait avec ces pays ou passe par ces pays. Bien sûr il faut prendre les chiffres kosovars avec les précautions, mais selon les statistiques de juin 2009 11,1% de leurs importation sont venus de Serbie et 15,2% de Macédoine. »

Le train Sarajevo-Belgrade fonctionne à nouveau, après 18 ans d’interruption…Tout va bien donc ? Et vers où se dirige cet ensemble régional ?

« Il aura sans doute, beaucoup de hauts et de bas sur ce long chemin qui mène à une éventuelle intégration européenne. Mais, probablement, en cours de route certaines de ces relations « ad hoc » entre les gouvernements et les états vont prendre une forme plus au moins institutionnalisée. La « Yougosphere » peut se transformer en quelque chose que les autres régions d’Europe ont connu avant l’union européenne. Par exemple le Conseil nordique, ou le Benelux. »