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Au latin… semper fidelis ?

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"Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus" ("Le temps vole et s'enfuit sans retour")
"Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus" ("Le temps vole et s'enfuit sans retour")
© Getty

Il y a 2089 ans, naissait le grand poète latin Virgile, auteur de l'Enéide et figure phare de la littérature latine. Que reste-t-il aujourd'hui de l'apprentissage de sa langue dans le texte ?

Il y a 2089 ans, naissait le grand poète latin Virgile, auteur de l'Enéide et figure phare de la littérature latine. Que reste-t-il aujourd'hui de l'apprentissage de sa langue dans le texte ?

Nous nous étions posé la question en 2012, à l'occasion de la parution d'une histoire du "Petit Nicolas" en latin, destinée aux jeunes élèves : " Il y avait Harry Potter, Astérix, donc le Petit Nicolas s'imposait !", nous confiait à l'époque l'une des autrices de l'ouvrage.

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Mais quel bénéfice y a-t-il encore à tirer de l'apprentissage du latin, et plus largement, de celui des langues dites "mortes " ? Elizabeth Antébi, l'une des auteurs de l'ouvrage, et Denis Knoepfler, professeur au Collège de France - qui eut Jacqueline de Romilly pour collègue -, nous avaient apporté leurs éclairages. Quant à Aurore Dericq, jeune professeur de latin, elle levait un peu le voile sur l'enseignement des langues et cultures de l'Antiquité dans le secondaire.

Entre apprentissage de la rigueur à travers celui d'un idiome, et ouverture aux civilisations de nos origines… nous vous proposons de redécouvrir cet article pour célébrer le grand âge de Virgile.

Le Petit Nicolas en latin... mais pourquoi ?

Petit Nicolas en latin
Petit Nicolas en latin

"Les gens rient avec le latin ! De plus en plus, le latin fait son chemin quand même..." Licenciée de Lettres classiques, écrivain, professeur, c'est avec sa collègue et amie Marie-France Saignes qu'Elizabeth Antébi  a co-traduit huit histoires du Petit Nicolas  en latin. Une démarche originale pouvant sembler un peu isolée, anachronique. Et pourtant… :

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Dans cet exercice, dont le fruit est surtout destiné à des collégiens et lycéens, ce n'est pas tant la traduction de la langue qui les a intéressées, que celle "de l'univers totalement onirique " brossé par Goscinny et Sempé.

Elizabeth Antébi a testé cette démarche de traduction du Petit Nicolas  avec ses élèves, avant même la publication de l'ouvrage, lorsqu'elle était professeur à Düsseldorf : 

Les enfants adorent parler un jargon, d’autant plus quand les parents ne le comprennent pas !

Elle se remémore les séances où ses élèves s'amusaient à prononcer, "à hurler " les nouveaux mots, cherchant des équivalents latins pour des termes modernes, comme "Chouette ! " ("Glaucops !" ), l'expression de prédilection du Petit Nicolas : "ça les a passionnés : ils découvraient un univers à des coudées du leur ! "

Cras ludi causa, inquit mammicula, aliqua empturi. / Quales res ? paterculus quaesivit. / Multa, mammicula respondit. Imprimis : unum novum vidulum, unum novum stilorum marsupium denique calceos. / Adhuc calceos ? clamavit paterculus. Incredibile auditu ! Istos edit ! / Immo vero sed ad accrescendum intritum edit, mammicula inquit. Cum accrescit tum pedes crescunt. Extrait de l'incipit du Pullus Nicolellus

A cet égard, à l'instar du Vatican qui produit de nouveaux mots latins pour désigner les réalités modernes, Elizabeth Antébi et Marie-France Saignes ont dû déployer des trésors d'imagination pour combler le manque de vocabulaire dû aux anachronismes :

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Cicéron dénonce Catilina, Maccari, 1889
Cicéron dénonce Catilina, Maccari, 1889

Pourtant, Elizabeth Antébi l'avoue volontiers : même si l'un de ses rêves serait de "faire slamer ou rapper l'un des poèmes de Martial ", elle préfère dans l'idéal encourager ses élèves à traduire des textes anciens : 

Mais nous nous adressons à une génération qui n’est pas celle des gentils petits élèves en culottes courtes du Petit Nicolas ! Ils ne parlent pas de la même manière, n’ont pas les mêmes préoccupations. 

Pour elle, les enfants d’aujourd’hui ne savent plus faire preuve d'assez de concentration pour pouvoir traduire Ovide, Juvénal, Cicéron. Sans compter que "leurs personnes font écran. On a tellement dit que l’enfant était une personne… Ils sont tellement une personne que si on ne passe pas par eux-mêmes, et le plaisir qu’ils peuvent avoir à parler en latin, on n’y arrivera pas. "

Malgré tout, à la fin du Pullus Nicolellus , un quizz invite le lecteur à opérer un retour aux sources antiques en attribuant des citations anciennes à leurs auteurs respectifs.

Mais pourquoi apprendre une "langue morte" aujourd'hui ?

Lorsqu'on lui demande quelles sont ses prédictions concernant l'avenir du latin, Elizabeth Antébi se dit "pessimiste pour la culture en général", et déplore que "l'élitisme a[it] tué le latin ". Malgré tout, elle ne pense pas qu'il y aura jamais un véritable abandon des langues anciennes, même si... :

Les parents se disent que ça ne sert à rien, que leurs enfants feraient mieux de faire du chinois, alors que les enfants n’ont jamais eu autant besoin d’une armature mentale que donnent le latin, le grec, ou l’exercice de certaines langues d’une manière systématique.

Denis Knoepfler est professeur au Collège de France, où il occupe la chaire "Histoire et épigraphie des cités grecques". Pour lui, "il est clair qu'il y a un écart de fait, mais en même temps, il y a un héritage extrêmement présent, qui est encore plein de promesses, de possibilités qu'on n'a pas exploitées suffisamment."

Dans la lignée de Jacqueline de Romilly, il accorde une immense importance à la connaissance des civilisations anciennes, et déplore que cet héritage soit de moins en moins chéri par nos contemporains, du fait du "matraquage " inhérent à nos temps modernes :

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Mais, si la connaissance de ces civilisations anciennes importe et prime, pourquoi donc s'évertuer à apprendre des langues mortes et à décortiquer des textes anciens dont les traductions existent et sont mises à la disposition de tout un chacun depuis déjà bien longtemps ?

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La traduction du Petit Nicolas en latin semble à Denis Knoepfler une initiative plaisante dans la mesure où elle permet de "montrer que la langue latine n'est pas morte au point de ne pas pouvoir s'adapter. " Cependant, il prévient : 

Il faut que cela reste un élément adjuvant pour aider, introduire, initier au latin. Mais il serait absurde de devoir borner l'enseignement du latin, de la littérature latine, au Petit Nicolas ou à Astérix puisque précisément, un des buts de l'enseignement des langues anciennes est de faire découvrir un monde à la fois différent et semblable, ce qui fait tout son intérêt.

> Ecoutez Denis Knoepfler s'exprimer plus largement à propos de la place des langues et civilisations antiques dans notre monde moderne 

Le latin de nos jours : quelle place dans l'enseignement secondaire ?

Combien sont-ils, de nos jours, a être conscients de l'importance des langues anciennes et de l'histoire dont elles sont dépositaires ? Les jeunes latinistes ont-ils pour ambition d'acquérir les valeurs du civis  (citoyen), de gagner en rigueur, ou leurs motivations sont-elles tout autres ? Les professeurs se sentent-ils soutenus par l'Education nationale ? Et quid , enfin, de l'avenir du latin ?

Aurore Dericq  est une jeune professeur de Lettres Classiques : On crie régulièrement, depuis 50 ans, que les effectifs diminuent, diminuent, et qu’il n’y a plus de latinistes. Mais à force de ne plus y en avoir depuis 50 ans, il n’y en aurait vraiment plus du tout aujourd’hui. C’est beaucoup plus nuancé que cela".

C'est dans un petit collège, au fin fond de la banlieue parisienne ("plus proche de la Normandie ") qu'elle enseigne depuis trois ans le latin et le français. Cette année, elle a des classes de 5ème et de 3ème.

Comme Elizabeth Antébi et Denis Knoepfler, elle se dit persuadée que le latin permet au cerveau de s'adonner une véritable gymnastique, sans oublier la meilleure approche de l'étymologie et de la grammaire que son apprentissage permet.

Pourtant, elle l'affirme : aujourd'hui, ce dernier n'est plus réservé aux bons élèves :

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Si elle reconnaît la présence dans ses classes d'"un ou deux réfractaires par année ", Aurore Dericq affirme faire face à des élèves plutôt studieux et motivés, même s'ils n'ont pas le même profil que les élèves des milieux intellectuels parisiens : "Ici, en province, les élèves sont interessés, mais le côté faire-valoir est beaucoup moins présent. "

Et concernant les supports pédagogiques qu'elle utilise ? La jeune professeur est très attachée à l'univers romain, à l'aspect civilisationnel des langues anciennes. C’est d'ailleurs ce qui a déterminé sa vocation :

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Enfin, concernant les effectifs ? Pour ce qui est des professeurs de latin, Aurore Dericq refuse d'entendre parler d'"espèces en voie de disparition " : "Si l’on regarde les places qui sont ouvertes au concours l’année prochaine, ça semble une espèce plutôt en grand développement. Il faudra voir si tous les postes sont pourvus, ce dont je ne suis malheureusement pas sûre. On crie régulièrement à notre mort, mais nous résistons, nous sommes là, et nous sommes motivés."

Et ce, même si elle reconnaît l'existence d'"années creuses " pendant lesquelles, "sans vraiment d'explication s", les recrutements sont difficiles. Et côté élèves ? 

On arrive bien à recruter en 5ème. Beaucoup arrêtent entre le collège et le lycée, car ils craignent un surplus de travail. Mais ce n’est pas un phénomène nouveau.

Chiffres latins_Rapport de l'Inspection, août 2011
Chiffres latins_Rapport de l'Inspection, août 2011

Ces chiffres, livrés par le Ministère de l'Education nationale, témoignent que les pourcentages d'élèves latinistes ne sont pas à la hausse depuis une quinzaine d'années, même si la dégringolade s'effectue en douceur :

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Côté Inspection générale, difficile d'obtenir une interview avec un interlocuteur dédié aux langues anciennes. Eric Raucy , l'un des dix inspecteurs généraux en charge des Lettres (deux seulement parmi eux,sur cent vingt au total, proviennent de formations de Lettres classiques), reconnaît que "la place des langues anciennes est moins importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a trente ans ". S'il affirme que le Ministère de l'Education regrette cet affaiblissement, il nie que celui-ci ait jamais taxé l'apprentissage des langues anciennes d'élitisme : "C'est un enseignement qui ne suppose pas de pré-acquis culturels puisqu'aujourd'hui, tous les élèves qui commencent le latin ou du grec sont vierges de ce côté là. " Parce qu'elle dit avoir pris conscience de "l'urgence d'une situation qui semblait se dégrader ", l'Education nationale a organisé un colloque en janvier 2011, pour travailler à la "revitalisation " de l'enseignement des langues anciennes. Eric Raucy croit fermement à l'avenir de l'enseignement de la culture et des langues antiques :

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