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Au Maroc, l'empreinte du héros anticolonial Abdelkrim agite toujours le Rif

Par
Abdelkrim El Khattabi.
Abdelkrim El Khattabi.

A Al Hoceima, capitale de la région du Rif, l'arrestation de Nasser Zefzafi, leader du mouvement Hirak, a déclenché de nombreuses manifestations depuis une dizaine de jours. Les volontés d'indépendance de cette région du Maroc font écho au héros de l'indépendance du pays : AbdelKrim El Khattabi.

En octobre 2016, à Al Hoceima, un marchand de poisson mourait après avoir été happé par le mécanisme d'une benne à ordure. Âgé de 31 ans, Mouhcine Fikri protestait contre la destruction de sa marchandise par la police. Depuis un important mouvement de contestation populaire s'est formé : "Hirak chaabi" ("Mouvance populaire"), mené par Nasser Zefzasi. Son arrestation, début juin, avec d'autres acteurs du mouvement, a eu pour seul effet d'augmenter le nombre de manifestations : tous les soirs, des manifestants descendent dans les rues pour réclamer la libération des leaders d'Hirak chaabi. Ces derniers sont accusés de "velléités séparatistes" et d'"incitation à la haine envers les symboles de l'Etat" quand eux revendiquent le caractère pacifique et social de leurs revendications.

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Depuis maintenant huit mois, la colère des habitants de cette ville de 56 000 habitants ne faiblit pas. En février dernier, déjà, forces de l'ordre et opposants s'étaient affrontés lors d'une commémoration du 54e anniversaire de la mort d'Abdelkrim El Khattabi, icône des mouvements indépendantistes contre le colonialisme.

Car dans le Rif, région du Maroc enclavée le long de la côte méditerranéenne, la contestation trouve ses racines au début du XXe siècle, lorsque la région s'est révoltée contre l’occupation espagnole. Abdelkrim El Khattabi avait alors mené, en 1921, 3000 soldats rifains contre les troupes espagnoles, pour lesquelles la bataille avait tourné au désastre : plus de 16 000 soldats espagnols perdent la vie. C'est une des premières grandes victoires des indépendantistes contre des troupes colonialistes mieux équipée, et elle aura un impact immense dans le monde, faisant d'Abdelkrim El Khattabi une des grandes figures de l'indépendance. Celui-ci proclamera d'ailleurs dans la foulée l'indépendance de la République confédérée des Tribus du Rif. Dans La Fabrique de l'Histoire, en 2012, l'historien Pierre Vermeren, revenait sur les conséquences de la victoire d'Abdelkrim El Khattabi :

Cette victoire d'Anoual est considérable, elle crée un véritable traumatisme dans l'Espagne de l'après-guerre. C'est un coup de tonnerre au niveau européen parce qu'on se rend compte qu'il y a un véritable nouveau pouvoir qui est en train de se créer et dans la foulée duquel on va assister à la naissance, à grands renforts de communication, de la République du Rif proclamée par Abdelkrim. On est au lendemain du Congrès de Versailles, du programme wilsonien, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et même de l'anti-colonialisme, qui s'est développé à l'occasion du premier conflit mondial. [...] On a un angle mort du colonialisme européen en méditerranée et Abdelkrim prétend désormais construire une république avec un Etat moderne.

Le Maroc étant alors sous protectorat français et espagnol, les deux armées coloniales ne tardent pas à s'allier. Une armée de 400 000 hommes, menée par le maréchal Pétain, vainc les troupes d'Abdelkrim El Khattabi et le fait exiler à La Réunion. Il faut attendre 1956 pour que le Maroc acquiert son indépendance.

Depuis, curieusement, l'historiographie marocaine a toujours négligé le leader de la rébellion du Rif. Car si ce héros a permis au pays de se lever contre l'ancienne puissance coloniale, il est autant le symbole d'une région qui a tenté de se soulever à plusieurs reprises après l'indépendance, qu'un symbole marocain. En 2012, La Fabrique de l'Histoire consacrait un documentaire à ce héros de la résistance devenu par la suite une des grandes voix de la décolonisation :

AbdelKrim, une mémoire interdite (La Fabrique de l'Histoire, 2012)

54 min

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Pour les rifains, Abdelkrim représente l'honneur des rifains mais aussi l'homme de la résistance à l'occupation coloniale, à la victoire coloniale. Plus que l'honneur c'est le témoin de la résistance. Et cela s'accompagne pour les rifains d'un mépris pour la zone sud, pour la zone française, y compris pour le sultan et le palais, parce que pour eux ce sont des collaborateurs de la colonisation. [...] C'est quelque chose qui demeure aujourd'hui, d'autant plus qu'il y a un contentieux entre le palais et la partie centrale marocaine, et dans ce contentieux se joue en quelque sorte l'honneur du Rif. René Galissot, historien, dans la fabrique de l'Histoire