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Au procès Carlos, récit bouleversant de l'attentat du Drugstore Saint-Germain

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Maria del Pilar Segui Julian à la sortie de la salle d'audience après sa déposition devant la cour d'Assises de Paris
Maria del Pilar Segui Julian à la sortie de la salle d'audience après sa déposition devant la cour d'Assises de Paris
© Radio France - Florence Sturm

43 ans après l'attentat à Paris du Drugstore St-Germain, Maria del Pilar Segui Julian est venue d'Espagne déposer au procès Carlos, devant la Cour d'assises de Paris. Elle raconte le drame auquel elle a assisté enfant, comme si c'était hier. "Je suis sortie de là en volant", confie-t-elle notamment.

C'est sans doute le témoignage le plus marquant du procès Carlos. 43 ans après l'attentat du Drugstore Saint-Germain, qui avait fait 2 morts et 34 blessés, les hommes et les femmes appelés à la barre de la Cour d'assises de Paris, peinent souvent à rassembler leurs souvenirs.

Le dimanche 15 septembre 1974, Maria del Pilar Segui Julian n'était qu'une petite fille à l'aube de ses 11 ans. Mais elle livre aujourd'hui un récit saisissant de précision. Elle vit désormais en Espagne et toute sa famille, sa mère, sa soeur et son frère ont décidé qu'elle viendrait porter leur histoire et leur parole à ce procès.

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Elle était allée avec sa mère, son frère et sa soeur au drugstore Saint-Germain pour acheter des disques quand la grenade a explosé.

Maria del Pilar Segui Julian livre son témoignage. Elle avait 10 ans le jour de l'attentat.

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"Ce jour-là, on était venus à Saint-Germain-des-Prés pour voir mon futur lycée. On est entré avec ma maman et mes frères au Drugstore pour acheter des disques. On était à l'intérieur quand l'explosion s'est produite. Les souvenirs que j'ai dans la tête, c'est surtout que je suis sortie de là en volant.Je volais, et je me suis retrouvée dehors ! Et à côté de moi, il y avait une femme avec un bébé qui criait, qui criait, qui criait que son bébé était mort, qu'il avait été tué... Et moi, j'essayais de me centrer en essayant de trouver ma maman."

Photo prise le 15 septembre 1974 à Paris, de policiers s'affairant après l'attentat contre le drugstore Publicis Saint-Germain
Photo prise le 15 septembre 1974 à Paris, de policiers s'affairant après l'attentat contre le drugstore Publicis Saint-Germain
© AFP - STF

"Je regardais la porte et je voyais sortir des gens blessés, des mains qui tombaient, des jambes qui trainaient, du sang, des cris, des klaxons... (...) On avait besoin de retrouver maman. D'un seul coup, avec mon frère et ma soeur, on l'a vue sortir avec la chaussure de ma soeur dans les mains. Et elle criait. On s'est accrochés à elle et on l'a prise par les jambes. Et elle, elle criait, elle nous appelait. Elle ne se rendait pas compte qu'on était là. Elle nous cherchait...

C'est un monsieur qui s'est offert pour nous emmener à l'hôpital. Il a fallu longtemps, dix minutes, un quart d'heure pour arriver au coin de la rue de Rennes. Pendant ce temps, j'étais à genoux, à l'arrière de la voiture et je regardais tout ce qui se passait, le sang, les gens, les cris, le chaos. L'alarme surtout, elle a sonné longtemps dans ma tête."

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"Ma mère, c'est pour elle que je suis là aujourd'hui."

"Maintenant, je regarde ma mère, et je vois cette femme qui était là avec ses trois enfants. Moi aussi, je suis maman de trois enfants et j'essaie d'imaginer ce qu'elle a vécu à ce moment-là, comment elle s'est sentie et jusqu'à quel point elle a voulu tourner une page. C'est pour elle que je suis là aujourd'hui.

On pensait qu'on était les éternels oubliés de cette histoire. J'avais besoin de le raconter, de le dire, d'être là. Surtout pour que les gens sachent. Les victimes, c'est toujours les oubliées. Je veux être là à l'heure du verdict. Je veux être présente. L'important, c'est qu'on arrive à la fin."

Carlos condamné à la réclusion criminelle à perpétuité

Maria del Pilar Segui Julian est restée jusqu'au bout du procès pour entendre le verdict. Ce mardi 28 mars, Carlos a été reconnu coupable de l'attentat du Drugstore, condamné pour la troisième fois à la réclusion criminelle à perpétuité.

"Quand je rentrerai, je la prendrai dans les bras et je lui dirai : c'est fini, maman"

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"Quand j'ai entendu le verdict, j'ai pleuré et j'ai dit, c'est pas moi, c'est maman qui est en moi maintenant. Et quand je rentrerai, je la prendrai bien dans mes bras et je lui dirai : "c'est fini, maman". Moi, personnellement, cette expérience, ça m'a permis de sortir de l'émotion, comprendre, et je pense que ça va être pour nous la fin d'une histoire."

A la fin du procès, Maria del Pilar est allée parler, en espagnol, à Carlos.

"Je lui ai dit que ma maman ne lui pardonnerait jamais. Et là, il m'a dit : "la guerre, c'est la guerre". Mais qu'il est toujours désolé pour les victimes. Depuis le début, j'étais assise à côté de lui et il ne m'a jamais quitté du regard. Il y avait vraiment quelque chose qui était déconcertant.

L'accusé était presque en train de pleurer avec moi. Je veux comprendre qu'il y a un côté humain chez tout le monde. D'une certaine façon, c'est ce qui m'a poussé à lui dire "bon, si tu me vois comme un humain, je vais te voir comme un humain aussi et je vais te dire les choses comme je les sens". C'est tout simplement ça."