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Au Rwanda, des réfugiés volcaniques spectateurs de leur malheur

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Réfugiés de Goma, fuyant les coulées de lave du volcan Nyiragongo, au poste-frontière de "Petite Barrière" à Gisenyi, au Rwanda voisin.
Réfugiés de Goma, fuyant les coulées de lave du volcan Nyiragongo, au poste-frontière de "Petite Barrière" à Gisenyi, au Rwanda voisin.
© AFP - Simon Wohlfahrt

Le monde dans le viseur. Des dizaines de milliers d'habitants de Goma fuient l'éruption du volcan Nyiragongo, en République démocratique du Congo. Sur les routes, dans les villes voisines, certains contemplent, tétanisés, un spectacle de désolation, ou le rouge de la lave qui les a chassés. Dans l'attente du retour.

Six jours déjà que le sol tremble, que la Terre gronde, sur les rives du lac Kivu et au-delà. Six jours que les coulées de lave du volcan Nyiragongo viennent lécher les lisières de Goma. Déjà 32 morts dans la ville congolaise, sur laquelle pèse désormais la menace d’une "éruption limnique" – une libération massive de dioxyde de carbone retenu au fond du lac – susceptible de décimer sa population. Depuis deux jours, dix des dix-huit quartiers de Goma sont sous le coup d’un ordre d’évacuation… à l’attention de celles et ceux qui, entretemps, ne seraient pas partis.

Car sur les routes qui quittent la ville, c’est l’exode. Et notamment sur celle qui relie Goma à la ville frontalière rwandaise de Gisenyi. Parmi les dizaines de milliers de personnes qui ont fui les coulées de lave et la possible explosion du lac Kivu, des piétons, des familles, des enfants, des vieillards, au sein d’un flot ininterrompu de véhicules. Et quelque part en chemin, une pause, un instant figé, que le jeune photographe Simon Wohlfahrt a su capter.

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Nous sommes à Gisenyi, à quelques kilomètres des dernières coulées du volcan Nyiragongo. Une petite foule est comme arrêtée dans son exil, au poste frontière de "Petite Barrière". Des Congolais fuyant Goma, dit la légende de l’AFP. "Une photo qui suggère symboliquement le déplacement mais où, paradoxalement, rien ne bouge", observe Isabelle Saint-Paul, rédactrice photo, dans la presse quotidienne et magazine.

L'urgence et le calme

Au centre de l’image, un homme, une valise sur la tête, illustre la fuite. Son profil très découpé, une mise au point parfaite et une place centrale focalisent le regard. Le contraste et la saturation des couleurs posent la gravité du contexte. La gamme chromatique du personnage – des tonalités de gris et de noir – le fait comme flotter sur un fond flou et coloré, où des touches rouges et vertes se posent en écho de la couleur du ciel, dramatiquement rougeoyant.

« Ces points lumineux sur le côté, ce qui pourrait être une bâche, le toit de la maison, un uniforme vert… tout cela a quelque chose d’irréel, comme un collage d’artiste. »
« Ces points lumineux sur le côté, ce qui pourrait être une bâche, le toit de la maison, un uniforme vert… tout cela a quelque chose d’irréel, comme un collage d’artiste. »
© AFP - Simon Wohlfahrt

"Ces points lumineux sur le côté, ce qui pourrait être une bâche, le toit de la maison, un uniforme vert… tout cela a quelque chose d’irréel, comme un collage d’artiste." Sur ce fond fait de couleurs saturées, le personnage principal, que l'on pourrait croire détouré, posé artificiellement sur cette image, paraît flotter. Lui, comme sa valise, dont les lignes de fuite encadrent le point focal de l’image, semblent être "en suspension", note Isabelle Saint-Paul. L’image un homme spectateur, statique, impuissant, tourné sans doute à l’ouest, vers le désastre et la confusion. On devine le drame, mais on ne lit pas l’urgence.

"Personne ne court." Au second plan, des silhouettes floues s’affairent, sans que ne se dessine un quelconque point de focalisation de leur attention. L’attente à un poste-frontière, sans doute – la tente rouge en fond, ce qui pourrait être un garde-frontière… Pas de stigmates de brutalité ou de précipitation, n’étaient les roues cassées de la valise. L’absence de visages "lisibles" – parce qu’ils sont masqués, flous ou invisibles – efface les craintes.

Comme en écho à la vie d'un homme portée sur sa tête, dans un effet d'optique, un enfant semble emmener une maison.
Comme en écho à la vie d'un homme portée sur sa tête, dans un effet d'optique, un enfant semble emmener une maison.
© AFP - Simon Wohlfahrt

Mais dans cette composition "quasi cinématographique" de Simon Wohlfahrt, basé au Rwanda on peut pourtant lire des questionnements. Ceux du personnage principal qui, pour Isabelle Saint-Paul, "incarne les déplacés, obligés de fuir pour sauver leur vie, du fait de guerres, de catastrophes climatiques…"

Il pense d’où il vient ? Il pense à ce qu’il a quitté ? à ce qu’il va devenir ?

Ce qu’il a laissé à Goma résistera peut-être aux assauts du volcan. Actuellement, les coulées du volcan ont cessé. Mais son retour paraît compromis à court terme. Le magma qui a provoqué les torrents de lave continue de se propager sous terre et laisse planer la menace d’un scénario dramatique. Les autorités ont en tête la catastrophe du lac Nyos qui, en libérant son stock de CO2 en 1986, a tué près de 1 800 habitants au Cameroun.

Gisenyi, point de passage obligé pour nombre de réfugiés de Goma.
Gisenyi, point de passage obligé pour nombre de réfugiés de Goma.
© AFP

La précédente éruption majeure du Nyiragongo, le 17 janvier 2002, avait fait une centaine de morts. Si le scénario catastrophe n’est "pas le plus probable", pour le volcanologue Patrick Allard, des mouvements sismiques sont ressentis dans toute la région. Notre envoyée spéciale au Rwanda, Claude Guibal, témoigne de secousses quotidiennes ressenties jusqu’à Kigali, à 160 km du Nyiragongo.