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Au Sri Lanka, dans la panique comme dans le calme, la police fait bloc

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Un "pack" de policiers, comme sur un terrain de rugby, pour contenir les manifestants, le 9 mai 2022 à Colombo.
Un "pack" de policiers, comme sur un terrain de rugby, pour contenir les manifestants, le 9 mai 2022 à Colombo.
© AFP - Ishara S. Kodikara

Épuisée par des mois de crise économique, la population sri lankaise bat le pavé en ce mois de mai 2022. Le photographe de l’AFP Ishara S. Kodikara raconte en images cette mobilisation et la réponse, alors encore contenue, des forces de l'ordre.

Cette semaine au Sri Lanka, de violentes manifestations ont éclaté, faisant plusieurs morts. Les manifestants réclamaient la démission du gouvernement de ce pays de 22 millions d’habitants, enlisé dans la pire crise économique de son histoire. Un couvre-feu a été instauré et la police a été autorisée à tirer à balles réelles. Le journaliste Ishara S. Kodikara a couvert ces manifestations pour l’AFP. Le 9 mai, il se trouve près du palais du président, à Colombo, lorsqu’il est témoin d’une scène de désordre.

« Cette photo nous place au cœur des manifestations qui agitent la ville de Colombo, analyse Jean-Nicolas Lehec, responsable éditorial de Phototrend, un site spécialiste sur la photographie, aussi bien d’un point de vue technique qu'artistique. Le photographe fait le choix de faire une emphase sur les policiers, et non sur les manifestants. Ces derniers sont totalement masqués par cette nuée de policiers. »

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Et d'ajouter : "Ce qui frappe c’est que les manifestants, pourtant au cœur du sujet de la photo, sont visuellement très peu présents. On distingue le visage de quelques-uns d’entre eux, tout à gauche du cliché. C’est vraiment par la compacité du bloc formé par les forces de l’ordre et leur posture arcboutée que les manifestants sont suggérés."

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Le grand angle : pour les détails et le contexte

Cette compacité n’est pourtant pas préparée, souligne Nathanaël Charbonnier, journaliste à la Rédaction internationale de Radio France et photographe de manifestations. « On sent un mouvement de panique des policiers, ils ne sont pas organisés. Certains ont des casques, d’autres non, il y a des simples officiers, des supérieurs, c’est improvisé. », explique-t-il. "Pour prendre cette photo, on voit que le journaliste est très près de la scène, détaille-t-il*. Pourquoi s’approche-t-il ? Pour que son image soit remplie tout en gardant du contexte. Là on voit la panique des policiers et où on se trouve, au milieu d’une rue*."

« Le photographe a utilisé un ultra grand angle qui permet d’englober toute la scène et de nous immerger au cœur de l’action. D’autre part, la posture des policiers, jambes tendues, guide l’œil vers le centre du cliché. On remarque aussi le décor urbain avec, à l’arrière-plan, les grandes constructions encouragées par le gouvernement, à des coûts dépassant les capacités de l’économie sri lankaise. »

Ishara S. Kodikara suit pour l'AFP toutes les manifestations qui agitent Colombo. Quelques jours avant de prendre ce cliché, il a produit une autre série sur les policiers devant le Parlement. Nous sommes le 4 mai 2022 et des étudiants protestent contre la gestion de l’État.

A Colombo, les policiers protègent le Parlement le 4 mai
A Colombo, les policiers protègent le Parlement le 4 mai
© AFP - Ishara S. Kodikara

Dans un environnement plus sombre, on découvre une rangée de policiers. « Ils portent tous un casque et un masque à gaz, ce qui donne une atmosphère menaçante voire étouffante », estime Jean-Nicolas Lehec. Les policiers se tiennent les mains jointes contre le corps, « ce qui donne clairement l’idée de faire bloc pour repousser une menace qui est hors champ mais omniprésente ». Jean-Nicolas Lehec résume ces deux images : « Cette nuée de policiers tente de repousser la colère qui, elle, ne fait que progresser à mesure que la situation s’enlise. »

« Il y a un contraste intéressant entre les deux photos, reprend Nathanaël Charbonnier. Sur la deuxième, les policiers sont prêts, ils sont organisés. À tout moment, ils peuvent charger. » Pour prendre cette photo, Ishara S. Kodikara s’est mis sur le côté, entre les policiers et les manifestants. « Il s’est approché ou a zoomé pour privilégier la rangée de masques et pas le contexte. On sent que les policiers sont prêts à agir, qu’ils protègent quelque chose, mais on ne le voit pas. Dans la première photo, ils sont débordés. »

L’appareil photo protège le photographe

Nathanaël Charbonnier, qui a couvert plus de 300 manifestations à travers le monde en dix ans, connaît les risques auxquels les photographes s'exposent lorsqu'ils prennent de tels clichés. « À tout moment, les policiers de cette photo peuvent charger, donc il ne faut pas être au milieu mais bien sur le côté. Il faut aussi être protégé. »

Il faut savoir se mettre à l’écart sans rater l’action. Quand on prend des photos de près, il faut mettre un casque et faire attention aux projectiles qui peuvent venir des policiers et des manifestants. Même si cela peut être dangereux, on se sent protégé par son appareil photo, parce qu’on vit la scène à travers le viseur.

Protéger aussi parce que, selon Nathanaël Charbonnier, les photographes ne sont pas pris pour cibles – sauf dans certaines manifestations. Son astuce : « Avoir deux appareils photo visibles. » Dans l’inconscient collectif, selon lui, « on vous identifie tout de suite comme un photographe professionnel vous en avez deux au lieu d’un. On ne vous prend pas pour un danger, vous avez un statut, celui de photographe ». Avoir deux boîtiers permet aussi de parer à plusieurs situations. « Quand on part photographier des manifestations, on emporte un grand angle pour pouvoir faire des clichés de près et un autre pour prendre de la hauteur, avec un zoom, et pouvoir ainsi faire un focus sur une personne en particulier, par exemple. »

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