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Au sud du Soudan, la sidération des réfugiés éthiopiens

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Dans un camp créé dans les années 1980 et tout juste rouvert, le Soudan accueille des Éthiopiens chassés par les combats dans la région du Tigré. Une catastrophe humanitaire en puissance.
Dans un camp créé dans les années 1980 et tout juste rouvert, le Soudan accueille des Éthiopiens chassés par les combats dans la région du Tigré. Une catastrophe humanitaire en puissance.
© AFP - Ebrahim Amid

Le monde dans le viseur. À raison de 4 000 nouveaux arrivants chaque jour, le Soudan doit gérer une crise humanitaire en puissance. Dans la région voisine en Éthiopie, des combats font rage. Un conflit entre Addis-Abeba et les rebelles du Tigré qui prend les populations civiles par surprise.

Déjà 36 000 réfugiés… et l'afflux ne cesse pas. Le Tigré, au nord de l'Éthiopie, se vide de ses  habitants, et le Soudan, voisin, les accueille tant bien que mal. Depuis l'attaque, le 4 novembre 2020, contre des bases militaires éthiopiennes à Mekele et à Dansha, la région est sous les bombes. Addis-Abeba veut écraser le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) ; les civils, eux, sont sidérés.

Le photographe Ebrahim Hamid a documenté l'arrivée d'un flot de Tigréens dans le camp d'Um Rakuba, dans la province de Gedaref. Un camp récemment rouvert, qui, précise la légende de son reportage pour l'AFP, a accueilli par le passé des Éthiopiens fuyant la famine de 1983-1985.

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En attendant l'aide humanitaire, et peut-être un sort meilleur, des familles sont logées sous des abris couverts de roseaux ajourés. Dans une de ces tentes de fortune, Ebrahim Hamid a su capter un instant de vie. "Une photo qui raconte un événement par défaut, qui est là pour raconter qu'on ne peut pas se rapprocher de l'information", précise Marie Sumalla, chef adjointe du service photo du Monde.

Un conflit sans images

"Le parapluie, ouvert, arrête le regard. Et nous invite à explorer les détails."
"Le parapluie, ouvert, arrête le regard. Et nous invite à explorer les détails."
© AFP - EBRAHIM HAMID

L'armée éthiopienne et les milices qui l'accompagnent ont en effet imposé un black-out total sur le Tigré, raccompagnant à Addis les journalistes venus enquêter.

Ici, pas de tension dramatique, mais "un plan large qui donne à voir un contexte et un environnement". La trame végétale qui constitue le toit et les murs projette de petites taches de lumière, marquant les effets d'un soleil de plomb. Un soleil que le parapluie noir, au centre de l'image, rappelle, en miroir.

Le parapluie, ouvert, arrête le regard. Et nous invite à explorer les détails. C'est une image qu'il faut creuser.

Si elle illustre l'affluence, la photo d'Ebrahim Hamid évoque aussi la précipitation de la fuite. Pas ou peu de bagages, quelques bidons d'eau… Les déplacés ne paraissent pourtant pas être dans la pauvreté ou le dénuement.

On comprend bien ici que ceux qui sont en train de se déplacer sont des réfugiés malgré eux. On les voit dans une situation d'attente, comme si la situation ne devait pas durer.

Un petit groupe, assis en cercle, discute joyeusement à l'arrière-plan.
Un petit groupe, assis en cercle, discute joyeusement à l'arrière-plan.
© AFP - EBRAHIM HAMID

Certains, dans la tente, essaient de se protéger du soleil, un tissu posé sur la tête. D'autres, dorment face au sol. Tous sont assis ou allongés, parfois vaguement séparés par des tissus suspendus, dont les couleurs dédramatisent encore le décor. Un petit groupe, assis en cercle, discute joyeusement à l'arrière-plan, un homme regarde dans le vide, au premier plan.

Dans cet espace clos, on sent la chaleur, on sent l'accablement. Mais pas le désarroi.

Une lueur d'espoir dans un contexte pour le moins inquiétant ? Qu'on ne s'y trompe pas, nuance Marie Sumalla. "Cette photo n'est qu'une partie d'un reportage sur le camp d'Um Rakuba. Un éditeur a choisi de la mettre en avant, mais le travail du photographe présente d'autres aspects."

Parmi lesquels, sans doute, le "défi logistique énorme", qu'a décrit jeudi le coordinateur résident de l'ONU à Khartoum. "Il nous faut d'autres camps", a précisé Babacar Cisse, esquissant les contours d'un drame humanitaire. Et pour cause : un responsable du Haut-Commissariat aux réfugiés, Axel Bisschop, a estimé aujourd'hui à "environ 200 000" le nombre probable de réfugiés à accueillir.

Des réfugiés éthiopiens attendent leur part d'aide humanitaire dans le camp d'Um Rakuba, au Soudan.
Des réfugiés éthiopiens attendent leur part d'aide humanitaire dans le camp d'Um Rakuba, au Soudan.
© AFP - EBRAHIM HAMID

Le spectre d'une guerre civile

Quant à une éventuelle issue du conflit, elle ne se dessine pas à court terme. Du point de vue des autorités du Tigré, un massacre perpétré à l'encontre la minorité tigréenne – 6 % de la population –, marginalisée par un Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, issu de l'ethnie oromo, la plus importante en Éthiopie. Pour Addis-Abeba, une légitime reprise en main d'une région séparatiste.

Le secrétaire d'Etat américain adjoint chargé des Affaires africaines, dont les services ont proposé d'intercéder, a en effet déclaré jeudi que, "à ce stade, aucune des parties, selon ce que nous entendons, n'est intéressée par une médiation".

Pour mémoire, Abiy Ahmed a reçu le prix Nobel de la Paix en 2019 pour ses actions en faveur de la résolution d'un demi-siècle de conflit entre l'Éthiopie et l'Érythrée.

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© Radio France - Rédaction internationale
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