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Au Venezuela, chavistes et opposants ne s’accordent plus sur rien

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Partisan de Nicolás Maduro le 30 mars 2019, à Caracas, et militantes pro-Guaidó le 2 février 2019, toujours dans les rues de la capitale vénézuélienne
Partisan de Nicolás Maduro le 30 mars 2019, à Caracas, et militantes pro-Guaidó le 2 février 2019, toujours dans les rues de la capitale vénézuélienne
© AFP - Cristian Hernandez / Federico Parra

La profonde crise politique, économique et sociale perdure au Venezuela. Au milieu du chaos, Daniel, ex-guérillero communiste de 80 ans, et sa petite-fille Maria, 29 ans, ont le même sang. Mais pas le même président. Rencontre avec celui qui défend Nicolás Maduro et celle qui croit en Juan Guaidó.

Depuis le 23 janvier dernier, le Venezuela a deux présidents : Nicolás Maduro, élu, et Juan Guaidó, autoproclamé. L’un et l’autre s’accusent d’usurper le pouvoir et de ne pas respecter la Constitution. Résultat de plusieurs années d’affrontements politiques qui ont abouti à une polarisation extrême du pays. Rencontre avec un grand-père et sa petite-fille, opposés.

Daniel passe ses journées à écouter les discours de Nicolás Maduro sur VTV, la chaîne pro-gouvernementale. Il se dit chaviste "jusqu’au bout des ongles". Dans sa chambre, Maria collectionne les casquettes tricolores et  tous les goodies à l’effigie de l’opposition. Elle n’a d’yeux que pour Juan Guaidó, « le seul président légitime » assure-t-elle. "Nous avons chacun notre version, notre grille de lecture", explique calmement Daniel, qui avoue d’un air agacé que toute sa progéniture est passée à l’opposition. Entre eux, ils ne parlent plus de politique car ils ne s’accordent sur rien.

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A l'origine de la crise

Pour comprendre la crise politique, il faut remettre le Venezuela dans son contexte : un pays dont l’économie est en chute libre, notamment depuis la chute des prix du pétrole en 2014, les exportations de brut représente 96% de ses exportations. Depuis, il est rongé par l’hyperinflation et des pénuries en tout genre. Difficile de quantifier cette crise car le gouvernement n’offre plus aucun chiffre depuis des années, mais les estimations du Fonds Monétaire International donnent le tournis : l’inflation pourrait atteindre 10 000 000 % en 2019

"C’est totalement exagéré", peste Daniel, qui avoue que les autorités devraient être plus transparentes sur la question. Selon lui, la crise est le fait d’une "guerre économique" orchestrée par les Etats-Unis et les grandes multinationales au moyen des sanctions décrétées par le Département du Trésor. Pour sa petite-fille Maria, "le pays est au fond du trou parce que Maduro et sa clique ont pillé les réserves, et utilisent la planche à billets pour financer des politiques clientélistes visant à acheter le vote des gens." 

Trois ans d’affrontement politique

C’est dans ce contexte qu’éclate la grave crise politique qui secoue le pays depuis le 23 janvier dernier. Pour comprendre le bras-de-fer entre Juan Guaidó et Nicolás Maduro, il faut remonter à décembre 2015, lorsque l’opposition remporte la majorité absolue à l’Assemblée nationale. "C’était inespéré, se rappelle Maria avec émotion. On savait que l’opposition allait faire un bon score, mais on était loin de se douter qu’on gagnerait la majorité absolue. Et surtout que le gouvernement reconnaîtrait les résultats. Du moins au début..." 

Car si les premiers jours qui ont suivi ces législatives ont pu faire croire qu’une cohabitation allait s’installer au Venezuela, les espoirs des opposants ont vite été douchés. Le Conseil National électoral annonce rapidement que quatre députés de l’État d’Amazonas ont été élus frauduleusement, et trois d’entre eux sont d’opposition. Le gouvernement exige un nouveau scrutin dans leur circonscription. L’Assemblée nationale refuse et les autorise à prêter serment. 

"C’était du flanc, s’indigne Maria. Il voulait empêcher l’opposition de garder sa majorité absolue en la privant de trois députés." Face au refus du Parlement d’organiser un nouveau scrutin, le Tribunal Suprême de Justice, déjà réputé proche de Nicolás Maduro, déclare l’Assemblée nationale en « desacato » (en outrage) dès janvier 2016 : à partir de là, toutes les décisions et les votes des députés seront jugés nuls, la minorité chaviste cesse alors de siéger et ne reviendra jamais dans l’hémicycle.

Pour Maria, ce décret signe la fin de la démocratie au Venezuela. Daniel, lui, fustige l’intransigeance de l’opposition : "Ils n’avaient qu’à réorganiser le scrutin ! Cela prouve que leur seul but n’est pas de participer à la vie politique du pays, mais de renverser Maduro…" Quelques jours après l’élection, le premier président de ce Parlement, Henry Ramos Allup, avait effectivement assuré que les députés allaient sortir Nicolás Maduro du pouvoir, mais "par des outils constitutionnels", selon ses mots.

Dialogue rompu

Fin mars 2017, le Tribunal Suprême de Justice tente de donner le coup de grâce en supprimant l’immunité parlementaire des députés et en s’octroyant le pouvoir législatif. Des manifestations monstres s’en suivent, obligeant la Cour suprême à rétropédaler. Mais le mal est fait. "À l’époque, j’ai vraiment cru que la rue allait renverser le pouvoir", se souvient Maria.

Le président vénézuélien décide alors d’organiser l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante pour sortir de la crise. Selon l’opposition, le président veut ainsi remplacer le Parlement. Elle rappelle que la convocation de ce genre de scrutin doit être approuvée par les députés. Mais l’article de la Constitution à ce propos est assez flou pour laisser dire aux autorités que le Président peut le convoquer seul étant donné que l’Assemblée nationale est à leur yeux illégitime. Les manifestations durent trois mois. Elles sont émaillées de violences qui font plus d’une centaine de morts. Elles se terminent par ce scrutin, boycotté par l’opposition, qui voit la naissance d’une Assemblée entièrement chaviste qui s’arroge les pleins pouvoirs. "C’était un coup de massue, se souvient Maria. Beaucoup d’entre nous ont perdu beaucoup d’espoir."

L’opposition à l’amende

Dans les mois suivants, l’opposition est battue lors de deux élections, régionales et municipales, boycottées par les principaux partis de sa coalition, la Table de l’Unité démocratique (MUD). Le Conseil National Électoral décide alors d’interdire aux partis en question, en particulier Primero Justicia et Voluntad Popular, de présenter un candidat à la présidentielle. L’opposition consent alors à s’asseoir à la table des négociations en vue de présenter un candidat. Elles ont lieu à Saint-Domingue avec les autorités à partir de fin 2017. "Pour moi, ces négociations sont la preuve de l’ouverture d’esprit de notre Président", explique Daniel.

Mais ces négociations sont un échec et se terminent par l’annonce de la tenue anticipée du scrutin présidentiel sans candidat pour les principaux candidats d’opposition. Leurs représentants appellent au boycott de l’élection. Mais un ancien chaviste membre de la MUD, Henry Falcon, décide de se présenter. "Pour moi, c’est un vendu chaviste qui a été payé pour donner un semblant de légitimité au scrutin", s’indigne Marie. Le résultat est sans appel : Nicolás Maduro est réélu à la tête du pays le 20 mai 2018, avec près de 68% des suffrages.

L’opposition et une partie de la communauté internationale refusent de reconnaître les résultats. "C’est scandaleux, s’emporte Daniel. On ne peut pas boycotter une élection parce qu’on a peur de perdre pour ensuite refuser la reconnaître !" En plus de l’absence d’une partie de l’opposition, les États-Unis, le Groupe de Lima ou encore l’Union européenne dénoncent plusieurs fraudes et l’absence d’observateurs internationaux crédibles. Encore une justification "ridicule" d'après l’ancien guérillero, pour qui le système électoral chaviste est le meilleur du monde. "C’est la fondation Carter qui l’a dit en 2012, des Américains ! Si c’est pas une preuve ça…" Sauf que cette fondation est revenue sur ces propos, le 1er août 2017, au lendemain de l’élection de l’Assemblée Constituante qui s’est faite selon elle "en l’absence de toute intégrité électorale".

Vue depuis l'appartement familial de Daniel et de sa petite-fille Maria
Vue depuis l'appartement familial de Daniel et de sa petite-fille Maria
© Radio France - Benjamin Delille

Un nouveau mandat contesté

Voilà qui nous mène à la crise actuelle. Pour l’opposition, comme pour ses alliés internationaux, le nouveau mandat de Nicolás Maduro n’est donc pas légitime car son élection n’a pas été "libre et démocratique". Encore désunie et affaiblie en mai dernier, l'opposition a attendu le début officiel du nouveau mandat du président vénézuélien pour agir, à savoir le 10 janvier dernier. Une semaine avant, Juan Guaidó, député relativement peu connu du parti Voluntad Popular, hérite de la présidence tournante de l’Assemblée nationale. Il affirme alors qu’en assumant le pouvoir après une élection frauduleuse, Nicolás Maduro rompt avec l’ordre constitutionnel et devient un "usurpateur".

La cérémonie d’investiture se déroule malgré tout, boudée par de nombreux pays, notamment le Groupe de Lima qui refuse de reconnaître la légitimité du Président. Une cérémonie qui ne se tient pas devant l’Assemblée nationale comme prévu dans la Constitution, mais au Tribunal Suprême de Justice, acquis à Nicolás Maduro. Un changement justifié, Constitution en main, par l’illégitimité supposée de ce Parlement dit "en desacato". 

Président par intérim

Dès le lendemain, Juan Guaidó annonce une grande manifestation quelques jours plus tard, le 23 janvier, et se dit prêt à "assumer la présidence de la République par intérim" pour restaurer l’ordre constitutionnel et organiser  de nouvelles élections. Pour justifier cela, il s’appuie sur trois articles de la Constitution : les articles 233, 333 et 350. Le premier prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir, le président de l’Assemblée nationale devient chef de l’exécutif par intérim. Le second rappelle qu’en cas de rupture de l’ordre constitutionnel, tout citoyen a le devoir de le rétablir. Et le dernier stipule  que le peuple ne reconnaît aucun régime qui viole les valeurs et garanties démocratiques du Venezuela ou qui porte atteinte aux droits humains. En clair : estimant l’élection du 20 mai 2018 comme non démocratique, le peuple ne reconnaît plus le régime, doit  rétablir l’ordre constitutionnel rompu par l’investiture d’un président jugé illégitime, et c’est au président de l’Assemblée nationale d’organiser des élections sous trente jours. C’est ce qui l’a mené à prêter serment devant la foule le 23 janvier.

Une interprétation qui ne fait pas l’unanimité

"C’est du grand n’importe quoi, assure Daniel. Il interprète la Constitution comme ça l’arrange !" Pour les chavistes, qui de toute façon ne reconnaissent pas l’Assemblée nationale comme étant légitime, l’interprétation faite de l’article  233 pose problème. L’article stipule qu’en cas "d’empêchement absolu du Président avant sa prise de fonction [...] la présidence sera confiée au président de l'Assemblée nationale". Sauf que selon eux Nicolás Maduro a tout simplement été élu démocratiquement et il n’y a pas de raison de parler "d’empêchement absolu" le concernant. Surtout que le vote de l’Assemblée nationale actant de l’usurpation du pouvoir est jugé comme nul par le Tribunal Suprême de Justice à cause du "desacato".

Avec la collaboration d'Éric Chaverou