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Audiovisuel public : une réforme sans fin ?

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Le siège de France Télévisions à Paris, le 4 septembre 2017. Avec en arrière-plan le logo de l'ORTF
Le siège de France Télévisions à Paris, le 4 septembre 2017. Avec en arrière-plan le logo de l'ORTF
© AFP - Ludovic Marin

Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron porte une réforme pour l'audiovisuel public, qui a toujours été un enjeu politique. Chaque président promettant LA réforme nécessaire au secteur. Mais depuis l'éclatement de l'ORTF, les textes se suivent sans réelle révolution.

Les entreprises de l'audiovisuel public devraient être regroupées au sein d'une "BBC à la française" (hormis TV5Monde et Arte), et le gouvernement va retirer au CSA le pouvoir de désigner leurs dirigeants, pour le confier aux conseils d'administration de ces sociétés. Ce sont les principales annonces faites le 24 septembre 2019 par le ministre de la Culture. 

D'après Franck Riester, la holding, baptisée France Médias, devra définir les orientations stratégiques et répartir le budget entre chacune des sociétés de l'audiovisuel public. Ce n'est "absolument pas" le retour de l'ORTF, d'après le ministre puisque la future maison-mère ne gèrera pas les affaires éditoriales de chaque entité : "Tout cela sera du ressort des entreprises éditrices de programmes". Cette future maison-mère, France Médias, sera "une société légère en charge de la stratégie, de l'organisation et de la cohérence", permettant de s'adapter aux "changements d'usages" induits par la révolution numérique", analyse le ministre.

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Voilà donc la réforme de l’audiovisuel public sous le quinquennat d'Emmanuel Macron. Avant lui, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont eux aussi fait voter une loi pour l'audiovisuel pendant leur quinquennat. Et Jacques Chirac et François Mitterrand avant eux. Chaque texte étant présenté, au moment de son annonce, comme LA loi nécessaire au secteur. Et chacun promettant de ne pas se contenter de "réformettes".

Depuis l'éclatement de l'ORTF en 1974, c'est un véritable empilement. Mais l'annonce d'une énième réforme par le gouvernement d'Edouard Philippe montre que les précédentes n'ont pas rempli leur mission. Notamment sur les questions du financement de l'audiovisuel public. 

© Visactu

Avant de regarder dans le rétroviseur, une précision sémantique : dans l'esprit des responsables politiques, le terme "audiovisuel public" fait très souvent référence à la télévision de service public. De par sa taille (plus de 9 800 salariés, soit 54% des salariés du secteur) et son budget (2,5 milliards d'euros en 2017, soit les deux tiers du total de l'audiovisuel public), il est vrai que France Télévisions représente un enjeu en soi. Tous les présidents depuis Valéry Giscard d'Estaing l'ont compris.

D'ailleurs, à chaque réforme, on retrouve le même schéma. D'abord, il y a le constat que l'audiovisuel public doit se réformer. On met en avant l'archaïsme de son modèle (gouvernance, périmètre, financement…). Il y a toujours, dans les discours, la volonté de faire entrer l'audiovisuel public dans son époque grâce à des mesures ambitieuses. 

"La réforme de l'audiovisuel ne sera pas une réformette" titrait TéléObs le 7 décembre 2017.

En 1991, Hervé Bourges, président d'Antenne 2 et FR3 ne disait pas autre chose :

Les réformettes c'est fini pour le service public. Il faut cette fois-ci avoir une grande ambition. Il faut permettre d'opérer des synergies.

A l'époque, cette réforme "d'ampleur" consiste à rapprocher un peu plus les deux entreprises Antenne 2 et FR3, qui restent juridiquement indépendantes, tout en ayant un président commun. 

Le rapprochement juridique et le changement de nom (Antenne 2 et FR3 deviennent France 2 et France 3) s'opère en 2000, après le vote du projet de loi porté par la ministre socialiste de l'époque, Catherine Trautmann.

Devant les députés, la ministre explique :

Renouveau du service public, développement et régulation du nouveau secteur : telles sont les idées-forces de cette réforme qui conduira à une profonde modernisation du paysage audiovisuel.

Dans les faits, le texte crée une société direction unique "France Télévisions" pour chapeauter France 2, France 3 et La Cinquième-Arte. Et prévoit de diminuer le plafond publicitaire de 12 à 8 minutes par heure.

Des discours qui ont peu varié et le média global déjà en 2008 !

Depuis l'éclatement de l'ORTF et en dehors de la loi de 1986 qui sert de socle à la réglementation audiovisuelle actuelle, les réformes ont principalement consisté, pour France Télévisions, à toucher aux périmètres des structures. Pour ce qui est de la vision stratégique et de la pérennité des financements, il y a surtout eu des discours. Et ces derniers n'ont pas beaucoup varié.

Lundi 4 décembre, en ouverture d'un colloque universitaire sur les stratégies de l'audiovisuel public en Europe, la ministre de la Culture Françoise Nyssen expliquait que nous étions "à un moment charnière pour l'audiovisuel"  à l'heure d'une_"révolution numérique"_ avec la concurrence des géants américains du web. Pour Françoise Nyssen, "le temps des médias globaux est arrivé."

Après elle, la présidente de la commission des affaires culturelles du Sénat, Catherine Morin-Dessailly, a prononcé un discours "sans tabou" sur la transformation nécessaire de l'audiovisuel public pour s'adapter aux nouveaux usages et à la révolution numérique. Avant de conclure : 

On ne peut plus tergiverser (…) le temps est venu de nous retrousser les manches et de nous mettre au travail.

Près de dix ans en arrière, dans son rapport sur l'audiovisuel public commandé par Nicolas Sarkozy, le député Jean-François Copé reprenait déjà tous ces constats et ces enjeux. A l'époque déjà, il estimait que sa "Commission pour la nouvelle télévision publique" avait travaillé "sans tabou".

Comme aujourd'hui, la question cruciale était : "que doit être la télévision publique au XXIe siècle ?". Le député se targuait de faire "des propositions audacieuses, réalistes et équilibrées qui renforcent le rôle des acteurs". Il constatait déjà_"l’obsolescence du cadre législatif et réglementaire de la télévision publique"_ face à "l’apparition d’offres concurrentes proposées sur le réseau Internet" transformant le paysage audiovisuel. Et tout une partie du rapport s'attachait à "s'adapter au défi du média global."

L'ombre du contrôle par le politique

La loi voulue par Nicolas Sarkozy dans la foulée, annoncée comme "une rénovation sans précédent de l'audiovisuel public" aura surtout consisté à permettre au président de la République de nommer directement les PDG de l'audiovisuel public, à regrouper toutes les structures de France Télévisions au sein d'une entreprise unique et à supprimer la publicité à partir de 20h sur les chaînes de France Télévisions. Mesure qui plongera l'entreprise dans des années douloureuses de déficits et de plans d'économies (plans de départs volontaires, réductions des dépenses de fonctionnement…).

C'est d'ailleurs l'une des constantes dans la vie de France Télévisions. La réaffirmation de missions toujours plus nombreuses et exigeantes. Avec des moyens constants voire à la baisse. 

Et un mot récurrent : économies

La réforme voulue par Emmanuel Macron pourrait étendre la Contribution à l'Audiovisuel Public (CAP) à tous les foyers fiscaux (munis ou pas de téléviseurs). Mais cette manne devra s'accompagner de gros efforts budgétaires de la part des groupes de l'audiovisuel public : des rapprochements voire des fusions sont à l'étude. Des chaînes de télévisions et de radio pourraient également être supprimées, fusionnées ou transférés sur le web à l'initiative du président qui aurait parlé de "honte de la République".

En 1991, le Premier ministre Michel Rocard proposait déjà de verser un milliard et demi de francs (225 millions d'euros) pour résorber le déficit d'Antenne 2 et FR3, mais en échange d'un plan d'économies.

Pourtant, si l'on veut une réforme efficace, il faut faire les choses dans l'ordre selon la députée LREM Frédérique Dumas : d'abord et avant tout parler des missions, du périmètre, de la gouvernance. Et seulement après cette étape, évoquer la question du financement. Réécoutez son interview dans le journal de 12h30 :

Frédérique Dumas, députée LREM : "Il faut faire cette réforme dans l'ordre"

7 min