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"Aujourd'hui, en politique, l'artiste est un figurant. Un visage et plus du tout une voix !"

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Line Renaud, très longtemps symbole de l'engagement à droite, aux côtés de Jacques Chirac, faisait bonne figure dans la tribune VIP du meeting de Bercy d'Emmanuel Macron du 17 avril dernier
Line Renaud, très longtemps symbole de l'engagement à droite, aux côtés de Jacques Chirac, faisait bonne figure dans la tribune VIP du meeting de Bercy d'Emmanuel Macron du 17 avril dernier
© AFP - Eric Feferberg

Entretien. A la veille du second tour, les artistes commencent à (se) mobiliser contre le Front national. Avec des initiatives plus ou moins individuelles. Mais plus globalement, artistes et politiques s'affichent beaucoup moins ensemble. Entretien avec Yves Azéroual, réalisateur d'un documentaire à ce sujet.

Artistes et politiques : "deux univers mutuellement fascinés", comme le raconte le récent documentaire d'Yves Azeroual et Yves Deray "Présidentielle, une épreuve d'artistes". En particulier depuis Valéry Giscard d'Estaing, très inspiré par Kennedy et les Etats-Unis. Mais cette tradition d'engagement se perd. Les artistes hésitent de plus en plus à se prononcer, alors qu'Hillary Clinton malgré l'ensemble du show bizz à ses côtés n'a pas été élue.

Yves Azeroual nous a confié comment il voyait la scène politico artistique française évoluer, à quelques jours d'un second tour avec Marine Le Pen.

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Pourquoi les artistes se mobilisent moins contre le Front national, et en ordre dispersé ?

En 2002, on a vu que la majorité des artistes, et cela dépassait ce monde, s'est mobilisée. Comme un seul homme, partout en France. Aujourd'hui, on voit bien que cette mobilisation n'est plus unanime et que surtout elle est désordonnée, parfois maladroite. On l'a vu via les réseaux sociaux encore récemment où Benjamin Biolay (tweet retiré), Mathieu Kassovitz ou Gilles Lelouche (retiré également) ont insulté Nicolas Dupont-Aignan, qui avait rejoint Marine Le Pen. Moi, je vois une raison évidente, mais cachée, à cela, c'est que si les célébrités soutiennent Emmanuel Macron, leur public, lui, soutient Marine Le Pen. Il y a près de 8 millions d'électeurs qui l'ont choisie. Aujourd'hui, les artistes ne s'engagent pas, ne s'engagent plus, parce qu'ils ne veulent pas froisser leur public, tout simplement. Et ne pas perdre des ventes d'album et des entrées de concert par exemple.

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NDLR : On ajoutera à ces réactions, celles du comédien Philippe Torreton, du réalisateur Luc Besson, des directeurs de 5 scènes nationales, dont la Comédie française, et du festival d'Avignon Olivier Py, ou de l'écrivain Jean-Marie Le Clézio, qui a confié à un magazine culturel argentin qu'il rendrait son passeport français en cas de victoire du FN. Précisions de Cécile de Kervasdoué :

Tour d'horizon des appels, collectif ou individuel, du monde culturel contre Marine Le Pen et le FN

1 min

Comment analysez-vous le changement entre 2002 et 2017 ?

Aujourd'hui, le Front national s'est installé dans le paysage politique et surtout il a une audience qui n'était pas celle de 2002. Les artistes ne vont donc pas s'engager de manière visible contre Marine Le Pen. Ce sont des individualités, mais il n'y aura plus cette mobilisation générale. Peut-être aussi que les artistes ont intégré, selon eux, que Marine n'est pas Jean-Marie, mais souvenons nous de 2002. Il y avait alors une mobilisation nationale avec Roberto Alagna, le groupe Téléphone, Charles Aznavour, etc., etc. Ce sont tous les artistes qui défilent au Trocadéro à l'appel d'Edouard Baer, contre Jean-Marie Le Pen et ce second tour. Pardon, mais aujourd'hui, on a plus cela du tout. Il y avait des zéniths remplis ! Alors aujourd'hui, SOS Racisme est dans son rôle quand il organise un rassemblement jeudi prochain. Mais j'attends de voir combien d’artistes seront présents. J'attends de voir les pétitions, les Unes des journaux qui relayaient les manifestations anti Front national. On n'est plus du tout dans ce cas de figure. Je pense que la raison inavouée est que les artistes ont compris qu'ils ne devaient confondre leurs sentiments personnels avec leur public.

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A LIRE ET ECOUTER Mnouchkine, Py, Beyoncé, Ribes... pourquoi les artistes s'engagent (encore) (déc 2016)

Photographe et documentariste établie à Angoulême, Claire Terral ne s'est pas publiquement mobilisée contre le FN. Elle doute même d’aller voter Macron dimanche et évoque un distingo entre la capitale et ailleurs. "Beaucoup moins d'artistes ont pris position parmi ceux qui hors de Paris font partie de collectifs ou recherchent depuis plusieurs années de nouvelles façons de produire de l'art, en dehors des institutions, des concours, des financements par subventions". Elle répond à Cécile de Kervasdoué :

"Je crois qu'il y a les artistes à Paris et les artistes ailleurs."

1 min

Il n'y a pas une question de génération aussi, Yves Azeroual ? Des artistes aujourd'hui de toutes façons moins militants que dans les années 70, 80 ?

Peut-être aussi. Mais à mon avis, les artistes ont compris par rapport aux précédents de leurs aînés que l'engagement à la fois ne servait à rien et avait un effet boomerang catastrophique. Dans les années 60, on s'engageait auprès du Parti communiste, dans les années 80, derrière François Mitterrand, et jusqu'en 2007, auprès de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal. Mais aujourd'hui, la jeune génération a compris que cela n'avait aucun intérêt, qu'il y avait plus de coups à prendre que d'autres avantages. On se souvient de ce qui est arrivé à deux artistes que l'on attendait pas aux côtés de Nicolas Sarkozy : Faudel et Doc Gynéco. Tout comme pour Yannick Noah et sa carrière artistique après son engagement à gauche auprès de Ségolène Royal. Mais ce n'est pas parce que j'écoute Yannick Noah que je suis nécessairement de gauche, et ce n'est pas parce que j'écoute Doc Gynéco et Faudel que je suis nécessairement de droite.

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Le symbole de cette évolution et de l'"effet boomerang", c'est aussi Renaud et ses atermoiements autour de Fillon et Macron ?

Oui. Renaud représente l'engagement dont on se souvient. Son appel "Tonton, laisse pas béton", en 1988, relayé dans Le Matin de Paris puis par Globe. Ensuite, il se détourne de François Mitterrand parce qu'il s'engage pendant la première du Golfe. Après, il y a une longue période de silence, avant d'annoncer son soutien à François Fillon, mais en disant qu'on l'a mal compris. Et maintenant, il est derrière Macron. C'est vrai que cela montre bien que la voix des artistes aujourd'hui ne porte plus, et surtout, ils sont dans un marécage idéologique, un attentisme idéologique, qui ne favorise pas les prises de position. On ne sait plus très bien pour qui les artistes sont. Eux-mêmes sont un peu perdus. Et on voit bien, même si l'on relaie un peu leur parole, qu'elle porte bien moins que dans les années 80, 90 auprès de l'électorat.

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Les politiques eux-aussi ont changé d'avis ?

Oui. Ils ont compris que s'afficher auprès des artistes ne leur était pas profitable. Plus profitable. La lumière que pouvait apporter un artiste au politique s'est affaiblie. Parce qu'il y a eu la crise. Il ne faut pas l'oublier. C'est important, car qu'on le veuille ou non l'artiste est dans l'imaginaire collectif celui qui a réussi, celui qui n'a pas de soucis de fin de mois, etc. Et le grand public souhaite que l'artiste reste à sa place. Ils viennent nous bercer, mais pas nous donner des leçons de politique. Et les politiques ont compris cela. Les grandes mobilisations de masse, comme en 2002 contre Le Pen, ou en 2007, à Charléty pour Ségolène Royal, ou à Bercy pour Nicolas Sarkozy, disparaissent. Cela n'existera plus à cause de la crise et des déconvenues de part et d'autre.

Mais à Bercy, Emmanuel Macron a joué cette carte là quand même ? Avec Line Renaud, Vincent Lindon, Keren Ann.

Ou Stéphane Bern. Oui, bien sûr. Mais souvenez-vous de la manière dont on présentait les artistes avant. On les mettait au premier rang, souvent ils montaient sur scène, en tout cas ils prenaient la parole. Aujourd'hui, ce sont des figurants. Aujourd'hui, l'artiste est un visage mais ce n'est plus du tout une voix ! D'ailleurs, les politiques en viennent même à s'excuser ! Regardez le "faux pas" de Macron : le soir du premier tour, à La Rotonde, il y avait des people, comme on dit. Mais très vite, il s'est excusé en disant : "Non, mais attendez, il y avait des secrétaires, mes gardes du corps, etc." Aujourd'hui, l'artiste n'est plus mis en avant. Il est noyé dans la masse et en tout cas, on l'entend plus : sa voix ne porte plus. Souvenez-vous en 2007, à Bercy : Bigard, Christian Clavier parlaient, prenaient le micro. Gilbert Montagné vantait aussi les mérites de Nicolas Sarkozy. Aujourd'hui, on ne cache pas les artistes, mais on ne les met plus en avant.

Le cas de Line Renaud est symptomatique de ce silence à propos des conquêtes d'artistes, etc. Il y a dix, quinze, Line Renaud aurait été mise en avant. On lui aurait tendu le micro pour qu'elle explique son engagement. Aujourd'hui, Emmanuel Macron ne lui demande pas de prendre position. D'ailleurs, même à la télévision ou sur les radios, on sollicite moins les artistes.

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Et Marine Le Pen, elle n'en a rien à faire ?

Aujourd'hui, comme son père, elle n'attire pas les artistes. Parce ce que peut-être que le système, les valeurs culturelles sont si opposées aux valeurs du Front national. Et puis les artistes se souviennent de la manière dont les premiers maires FN élus en 1995 ont traité la culture. Comment ils se sont opposés aux Chorégies d'Orange. Comment ils voulaient faire le tri dans les vidéothèques de leur municipalité. Comment ils avaient décidé que certains artistes n'étaient pas "très Front national". Comment ils ont insulté par exemple Patrick Bruel et d'autres. Donc, les artistes n'ont pas la mémoire courte. Il reste quelques rares individus, mais qui sur le plan culturel ne comptent pas beaucoup et qui ont fait le pas : ils ne sont plus des artistes, mais des politiques. Il y a Franck de Lapersonne (futur candidat FN aux législatives dans la Somme), mais souvenez-vous aussi de Dieudonné.

Il y a deux figures, deux icônes du cinéma français, Brigitte Bardot et Alain Delon, qui ont toujours manifesté des accointances, des idéologies proches du Front national. Mais c'est ancien. cela date du père de Marine Le Pen. Et ce sont des icônes "en bout de parcours", ils ne disent plus grand chose aux nouvelles générations.

Marine Le Pen peine à recruter, mais elle a tourné le dos aux artistes. Elle sait très bien que ce n'est pas dans ce monde là qu'elle réussira à convaincre et à drainer des voix. Le Front national et le monde culturel, cela n'a jamais commencé et c'est une voie sans issue. Et s'associer avec les artistes romprait pour elle avec son discours anti système, élites et bling bling. Elle, elle parle au peuple, dit-elle. Or, aux yeux du peuple, les artistes appartiennent à un autre monde. Donc, elle ne pourrait pas s'afficher avec les artistes. Cela tombe bien parce que eux ne le font pas.

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