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Aussi affranchi que classique : Maurice Béjart en cinq ballets

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Maurice Béjart, répétition avec un danseur au Palais des Congrès, Paris, 15 janvier 1976
Maurice Béjart, répétition avec un danseur au Palais des Congrès, Paris, 15 janvier 1976
© Getty - Keystone/Hulton

Le nom de Maurice Béjart évoque immanquablement "Le Boléro" ou encore "Le Sacre du printemps". S'il a laissé derrière lui des pièces devenues des classiques du répertoire chorégraphique, il a aussi apporté une nouvelle vision de la danse. Exploration, en cinq spectacles, de son esthétique.

Il y a dix ans, le 22 novembre 2007, Maurice Béjart mourait. A 90 ans, le danseur et chorégraphe laissait derrière lui des pièces restées des classiques au répertoire contemporain tout en apportant une vision nouvelle de la danse. De Stravinski à Tchaïkovski en passant par la chanson française de Barbara, il n'a cessé de naviguer entre les genres pour amener la danse jusqu'au Palais des sports. D'une œuvre à l'autre, Béjart a souvent enthousiasmé autant qu'il a déconcerté les initiés de la danse par sa liberté, dans l'écriture chorégraphique et dans les formes. 

En s'affranchissant des formes et de la narration, Maurice Béjart donnait à son spectateur un rôle actif, comme le mettait en lumière l'historien Jean- Pierre Pastori dans ce documentaire diffusé en 2010

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Dans le passé, avec les ballets à histoire, il y avait un début, une fin, un développement narratif. En revanche, Béjart a fait éclater tout cela. Il en propose des lectures qui ne sont pas linéaires, mais qui impliquent une part importante du spectateur. Le spectateur doit lui-même voir le spectacle, le décrypter, et y trouver dans le fond ce qu’il y apporte. Un peu comme une auberge espagnole. Souvent, le propos n’était pas clair, et Béjart disait : “A vous de faire l’histoire”.

Grâce aux archives radiophoniques de France Culture, retour sur cinq ballets qui ont particulièrement marqué sa carrière chorégraphique et son esthétique.

Symphonie pour un homme seul : la naissance d'un chorégraphe 

Au début des années 1950, après être passé dans le ballet de Roland Petit, Maurice Béjart créé sa première compagnie : Les Ballets de l'Etoile. Après seulement trois semaines de répétitions au plateau, le premier ballet, Symphonie pour un homme seul ,est dansé le 26 juillet 1955 avec la musique concrète de Pierre Henry et Pierre Schaeffer. Ce ballet est immédiatement salué par la critique et considéré comme l'acte de naissance du chorégraphe. Maurice Béjart, pourtant, n'a pas eu l'impression de chorégraphier différemment, comme il le racontait en 1967, sur les ondes de France Culture, au micro de Jean Duvignaud :

C'est un ballet, qui, je crois - sans vouloir jouer les Paul Claudel - m'a été donné, parce que je n'ai eu aucune conscience de ce que je faisais. Je n'ai eu aucun travail de recherche. Je n'ai eu aucune volonté de style.

Maurice Béjart parle de "Symphonie pour un homme seul" (août 1967)

2 min

(Durée : 2'24) 

C'est en entendant les retours de la critique et du public qu'il se rend compte de la nouveauté de la chorégraphie l'amenant à considérer ce ballet comme un spectacle de rupture : 

Tous ces pas qui ont été faits de façon automatique, comme l'écriture automatique, ont alimenté ensuite ma chorégraphie pendant de nombreuses années. 

Le Sacre du Printemps : les corps, rien que les corps  

En 1959 avec Le Sacre du Printemps, c'est le succès public. Avec une chorégraphie tellurique et des costumes dépouillés, Maurice Béjart s'attaque à la musique de Stravinsky, celle-là même qui avait déclenché un scandale en 1913. 

En 2005, au micro de Laurent Goumarre, pour l'émission "A voix nue", Maurice Béjart revenait sur ses influences pour chorégraphier ce Sacre tellurique_._ Observation de la vie animale ou encore inspiration de la danse africaine, il pointait l'importance de la terre et du sol, loin de la vision d'un danseur classique aérien : 

Le danseur qui a les pieds sur terre. Le danseur qui a les pieds qui martèle la terre.

Maurice Béjart et "Le Sacre du printemps" (09/01/2006)

6 min

(Durée : 6'09)

Pour focaliser le regard du spectateur sur le geste chorégraphique, Maurice Béjart dépouille au maximum les costumes : 

Dans Le Sacre, [les danseurs] sont exactement comme quand ils sont sortis du ventre de la mère. 

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Le Boléro : "Ça a l'air très facile, et c'est très difficile"

C'est l'un des spectacles les plus connus de Maurice Béjart, encore aujourd'hui repris par le Béjart Ballet de Lausanne depuis la mort du chorégraphe. Et pourtant, lorsque l'on plonge dans les archives radiophoniques, Maurice Béjart parle rarement, ou très furtivement, de ce ballet chorégraphié en 1960. 

En 2005, au micro de Laurent Goumarre, dans l'émission "A voix nue", Maurice Béjart évoquait la musique de Ravel et constatait que les chorégraphes contemporains s'étaient peu attelés au Boléro. Le Sacre du printemps, au contraire, a suscité de nombreuses interprétations. Il soulignait alors la difficulté de la partition de Ravel et l'importance de trouver un équilibre dans la chorégraphie : 

"Le Boléro, ça a l'air très facile, et c'est très difficile. De la part de Ravel, c'était une gageure, avec un thème sur 18 minutes, c'est quand même un tour de force. Si on fait beaucoup d'actions sur ce Boléro_, ça ne marche pas. Si on fait trop d'actions, c'est la barbe. Il faut arriver à trouver quelque chose qui ne soit pas une répétition et en même temps quelque chose qui soit ce que Ravel a voulu." _

Maurice Béjart et "Le Boléro" (A voix nue, 20/06/2005)

1 min

(Durée : 1'23)

La IXe Symphonie : apporter la danse dans des grandes salles 

En 1964, Maurice Béjart chorégraphie un ballet sur la célèbre IXe Symphonie de Beethoven. Cette pièce marque le début du passage dans les grandes salles de spectacles, comme il le racontait en 2005 au micro de Laurent Goumarre dans l'émission "A voix nue" : 

Maurice Béjart et "La IXe Symphonie" ("A voix nue", 09/01/2006)

1 min

(Durée : 1"34 )

Cette pièce, Maurice Béjart raconte l'avoir toujours rêvée pour orchestre : 

Il fallait de la place pour l'orchestre, pour les chœurs, pour les danseurs - c'était une très grande troupe et j'avais en plus des supplémentaires. [...] L’orchestre était même plus visible que pour les danseurs. Et j’ai d’ailleurs dit : “Ce n’est pas un ballet, c’est un concert dansé".

Cette nécessité de trouver de la place pour la musique a ensuite emmené la pièce dans des palais des sports du monde entiers, de Paris à Washington, en passant par Rome et Buenos Aires.  

Messe pour le temps présent : la danse, un art sacré 

En 1967, avec Maurice Béjart, la danse entre dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes au festival d'Avignon. La même année, le chorégraphe parlait longuement de cette Messe pour le temps présent, au micro de Jean Duvignaud : 

Entretiens avec Maurice Béjart (août 1967)

39 min

(Durée : 39'19)

La danse comme un art sacré, c'est avant tout ce que pointait le chorégraphe, tout en se distanciant d'une vision catholique de la messe : 

C’est une messe, dans le sens d’une cérémonie collective, cérémonie liturgique, cérémonie mystique.

Et il poursuit : 

La danse est un phénomène sacré par excellence. On ne peut pas séparer le phénomène chorégraphique et le phénomène religieux. Et dans la mesure où il subsiste une parcelle de phénomène religieux dans la danse, la danse reste de la danse. Supprimez toute religion, la danse n’est plus rien, la danse est vide : la danse est absolument un corps sans âme, la danse est inutile.

Tout au long de ces neuf tableaux - le souffle, le corps, le monde, la danse, le couple, "Mein Kampf", la nuit, le silence, l’attente - le chorégraphe hybride les genres, de la danse classique jusqu'au jerk. Il n'hésite pas mélanger les influences et à sortir des cadres pour composer. 

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