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Australie : déjà plus d'un milliard d'animaux morts et des risques pour des espèces uniques au monde

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Des kangourous dans un champ au milieu de la fumée d'un feu de brousse dans la Snowy Valley, à la périphérie de Cooma, en Nouvelle-Galles du Sud, le 4 janvier 2020.
Des kangourous dans un champ au milieu de la fumée d'un feu de brousse dans la Snowy Valley, à la périphérie de Cooma, en Nouvelle-Galles du Sud, le 4 janvier 2020.
© AFP - Saeed Khan

Entretien. Depuis le mois de septembre, 26 personnes sont mortes et plus d'1,25 milliard d'animaux ont péri dans des incendies historiques en Australie. Sans compter les plantes. Un territoire grand comme l'Irlande est parti dans les flammes et une faune déjà en danger vient de disparaître.

1,25 milliard d'animaux morts ! Ce bilan provisoire sidérant des incendies en Australie émane d'une étude conjointe du WWF et d'un chercheur de l'université de Sydney. Avec près d'un demi-milliard de décès depuis septembre dans le seul État de Nouvelle-Galles du Sud, le plus touché par les feux. Des chiffres saisissants après les images qui ont fait le tour du monde de koalas désespérément assoiffés ou de cadavres de kangourous, alors que 10 000 dromadaires vont par ailleurs être abattus par des snipers à cause de la sécheresse. Entretien avec l'écologue et directeur de recherche au CNRS Franck Courchamp. 

Que considère-t-on comme "animaux morts" dans ce qui est annoncé et comment les décompte-t-on ?

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Il s'agit uniquement de mammifères, sans compter les chauves-souris, les oiseaux et les reptiles. Ce ne sont pas les poissons, les amphibiens, ni les insectes.  

Le décompte a été réalisé sur la base d'un travail préalable fait sur l'impact de la déforestation en Australie. Dans ces endroits là, en Nouvelle-Galles du Sud, sur les animaux qui vivaient dans ces forêts. Les études menées alors parlaient d'une moyenne de 160 animaux à l'hectare, soit bien uniquement les mammifères, sauf les chauves-souris, les oiseaux et les reptiles. Et à partir de ces 160 animaux à l'hectare, quand on sait le nombre d'hectares qui a brûlé, tout simplement, on fait une extrapolation. On estime qu'il y a à peu près le même nombre d'animaux sur le reste des terres qui ont été brûlées. En moyenne, on obtient un ordre de grandeur qui se tient. 

Les wombats ont été aussi particulièrement touchés
Les wombats ont été aussi particulièrement touchés
© Getty - Wolter Peeters / The Sydney Morning Herald / Fairfax Media

Et quel est le pourcentage de la population animale tuée sur la population animale existante ? 

Il est vraiment très difficile de répondre, tout simplement parce que pour énormément d'espèces, nous n'avons ni estimations précises ni  recensements, comme on peut en bénéficier pour l'être humain. Par exemple, nous n'avons qu'une idée très approximative du nombre d'éléphants présents en Asie. Pourtant, c'est un animal relativement grand et l'Asie est assez peuplé. Donc, on les voit. Même en Afrique, on ne sait pas exactement ce qu'il en est pour les lions, le roi des animaux. Les experts se disputent et ignorent combien il y en a exactement. Et cela devient beaucoup plus compliqué pour les échidnés, les wallabies et autres wombats en Australie.

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On ne peut donc pas dire que 10%, 20% des kangourous ont été tués dans ces incendies ?

On peut l'affirmer pour certaines espèces, car l'on bénéficie de chiffres un peu plus précis. Par exemple, 30% des koalas sont morts d'après les chiffres actuels. Quand on sait que les koalas étaient déjà menacés d'extinction, qu'ils étaient passés de plusieurs millions au siècle dernier à quelques dizaines de milliers, le chiffre consensuel est 28 000. Là, on pense avoir perdu à peu près 10 000 des 28 000 qui restaient, donc un tiers de la population.  

Des volontaires de l'association Wires recueillent des animaux blessés par les incendies pour les soigner. Ici, un kangourou, dans le parc national de Meringo (Nouvelle-Galles-du-Sud).
Des volontaires de l'association Wires recueillent des animaux blessés par les incendies pour les soigner. Ici, un kangourou, dans le parc national de Meringo (Nouvelle-Galles-du-Sud).
© Radio France - Gaële Joly

Cela veut dire que l'espèce koala est aujourd'hui menacée de disparition ?

Elle était déjà menacée de disparition avant. Elle est désormais vraiment beaucoup plus menacée. Des experts parlent d'extinction fonctionnelle, c'est-à-dire que même si la population existe encore, elle ne peut plus fonctionner dans le long-terme. Les animaux sont beaucoup trop peu nombreux pour pouvoir créer une population pérenne sur le long terme. 

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Outre les koalas, quelles espèces ont été les plus touchées ? Pourquoi ces espèces ? 

Les plantes ont d'abord été les plus touchées parce qu'elles ne peuvent pas se sauver, même si il faut relativiser dans la mesure où ces écosystèmes sont souvent adaptés au feu. Le feu fait partie du cycle de vie de ces écosystèmes.  

Le problème est que cette fois les feux ont été d'une ampleur et d'une intensité extrêmes. Et même les arbres dont le cycle vital dépend du feu (parfois, les graines germent uniquement après un feu), là, souvent, ils ont été détruits. Les koalas, par exemple, se défendent face au feu en montant au sommet des grands eucalyptus. Mais lorsque les feux sont beaucoup trop intenses, même les grands eucalyptus brûlent et les koalas ne peuvent plus échapper aux incendies. Toutes les espèces qui ont du mal à s'échapper sont ainsi touchées. Les oiseaux et les chauves-souris vont pouvoir s'échapper plus facilement. Les grands mammifères comme les kangourous, les wallabies, également. C'est beaucoup plus compliqué pour les reptiles ou les mammifères qui marchent lentement et qui vont seulement dans les arbres. 

Mais au delà de cela, il est important de se rendre compte que quatre animaux sur cinq en Australie ne vit qu'en Australie. C'est une île continent qui a évolué en isolement par rapport au reste du monde et on y trouve des espèces qu'on ne trouve nulle part ailleurs : l'ornithorynque, le wallaby, le kangourou, le koala. Donc, lorsqu'une espèce disparaît d'Australie, il y a quatre chances sur cinq pour que ce soit une espèce qui disparaît de la surface de la Terre. 

Et l'homme ne peut rien faire pour sauver ces animaux ?

Après les incendies, des initiatives ont été mises en place : les autorités conseillent aux gens d'installer des abreuvoirs à disposition de ces animaux qui crevaient déjà de soif avant l'incendie, à cause de la sécheresse. Les gens se baladent aussi avec des cartons, des serviettes et des bouteilles d'eau dans leur coffre, au cas où ils rencontreraient des animaux blessés, pour les amener dans des centres. Beaucoup de centres recueillent des animaux. Mais évidemment, ils ne peuvent pas recevoir une telle quantité de victimes. Le problème va plutôt être dans le long terme. Il va falloir essayer d'accélérer la restauration des écosystèmes de forêts qui ont brûlé pour que les animaux puissent y revivre le plus rapidement possible. Or, vu l'intensité et l'étendue de ces feux, on sait d'ores et déjà qu'il va falloir plusieurs décennies pour que ces forêts retrouvent un aspect à peu près normal. Cela veut dire une génération d'hommes. 

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Et s'agissant de la flore. Quel est le bilan ? 

Beaucoup moins de chiffres sortent à ce sujet. Evidemment, les gens sont beaucoup plus intéressés par les espèces mignonnes comme les koalas. Moi, je n'ai pas vu encore d'étude. C'est encore un peu trop tôt parce que les incendies sont en cours et ne sont pas près de s'arrêter puisqu'il ne faut pas oublier qu'en Australie, l'été commence juste. La saison des feux est loin d'être finie. On a devant nous encore trois mois de météo pas très favorable.  

Maintenant, il est quand même assez probable que les bilans soient aussi catastrophiques pour la flore. D'abord parce qu'il y a une déforestation qui existe depuis des décennies en Australie. Il faut rappeler que le gouvernement australien n'est pas forcément pro environnement. Il est même carrément climatosceptique. Donc, la déforestation et l'agriculture intensive continuent, aux dépens d'une biodiversité qui a déjà beaucoup souffert avant même ces feux.

Les eucalyptus sont très présents en Australie et ce sont des plantes particulièrement inflammables ?

Oui. Elles stockent de l'huile et vont s'enflammer assez facilement. Mais elles résistent assez bien à des incendies réguliers et modérés, avec une écorce relativement peu inflammable. Beaucoup d'espèces ont des graines qui résistent au feu, voire même qui sont projetées au loin par le feu pour pouvoir germer plus loin. La cendre s'avère souvent un matériau assez propice pour après germer. Le problème est quand les feux deviennent trop intenses et trop étendus, comme en ce moment.  

Et quelle est la responsabilité de l'homme ? Une mauvaise gestion de la forêt, peut-être une absence de débroussaillage ? 

C'est beaucoup ce qui est dit en ce moment. On entend parler du fait, par exemple, que les gestions aborigènes sont des gestions qui ont permis à tous les endroits gérés par les Aborigènes de ne pas brûler ce qu'ils font des gestions de pare feu préventif. Ils font des petits feux qui vont brûler l'accumulation des bois morts, par exemple. Ce qui n'est pas forcément le cas dans les forêts gérées par le gouvernement, par exemple. 

Des problèmes de déforestation en général se révèlent à plus grande échelle. Tout simplement aussi une mauvaise gestion au niveau de la lutte contre le changement climatique. Il faut rappeler que la taxe carbone que l'Australie avait instaurée a été supprimée par leur Premier ministre de l'époque, Tony Abbott. Et en ce moment, le Premier ministre actuel est un climatosceptique et favorise plutôt l'industrie du charbon et l'agriculture intensive que les programmes liés à l'environnement. Les Australiens étant assez mécontents de la gestion par les autorités de ces feux. 

Feux de brousse en Australie : les chiffres clés
Feux de brousse en Australie : les chiffres clés
© Visactu

Avec la collaboration de Nathalie Lopes

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