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"Autant en emporte le vent" retraduit : “Certains passages valent Virginia Woolf !"

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"Autant en emporte le vent", réalisé par Victor Fleming, 1950
"Autant en emporte le vent", réalisé par Victor Fleming, 1950
© AFP - MGM / COLLECTION CHRISTOPHEL

Avant d'être le film qu'HBO a temporairement retiré de son catalogue pour ses préjugés racistes, "Autant en emporte le vent" est un roman de Margaret Mitchell. Il vient d'être retraduit au plus près du texte, loin des tournures élégantes et des euphémismes de sa première traduction de 1939.

Autant en emporte le vent fait l'actualité à double titre ! Le film de Victor Flemming tout d'abord, en plein mouvement mondial de protestation contre le racisme à l'aune du meurtre de George Floyd par un policier aux États-Unis, se voit temporairement retiré de la plate-forme de streaming HBO Max. Ce long métrage sorti en 1939, adapté d'un roman de l'autrice américaine Margaret Mitchell paru trois ans plus tôt, est en effet taxé de révisionnisme sudiste. HBO Max annonce vouloir le réintégrer dans son catalogue, mais en proposant un appareil critique pour recontextualiser l’œuvre dans son époque.

Quant au livre, il tombe cette année dans le domaine public, ce qui a poussé l'éditeur Oliver Gallmeister à en proposer une retraduction. Il faut dire que la première, signée Pierre-François Caillé, date de 1939 : comme toutes les traductions, il était temps de la dépoussiérer, surtout qu'en huit décennies, le métier de traducteur a eu le temps de se réglementer et des réflexions méthodologiques de se développer. Résultat : les traductions des XIXe et XXe siècles, souvent très policées, très réécrites, très littéraires, révèlent leurs failles sous le regard de ces nouveaux traducteurs dont le travail se fait à l'os, au plus près de l'émotion du texte initial.
Nous avons rencontré Josette Chicheportiche, autrice de cette nouvelle traduction ; en regard, nous vous proposons une archive de France Culture de 1998 dans laquelle André Markowicz expliquait pourquoi il avait voulu retraduire tout Dostoïevski.

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Le reflet d'une époque raciste

A l'époque du roman, la Géorgie était raciste, et il est impossible de refaire l'histoire comme l'affirmait ce 11 juin Josette Chicheportiche dans "La Grande table Culture", regrettant le choix d'HBO de retirer le film de son catalogue : "On ne peut pas se voiler la face, ni effacer quoi que ce soit. C'est comme si on tournait un film sur la Seconde Guerre mondiale et qu'on prétendait qu'il n'y avait pas eu de collaborateurs en France. Si c'est la seule manifestation de HBO, je trouve ça un peu facile". 

Dans cette même émission, son éditeur Oliver Gallmeister renchérissait en insistant sur la "responsabilité en tant qu'éditeur et producteur de cinéma d'accepter la vérité en face" : 

Il est évident que le livre présente une réalité du Sud juste pendant et après la guerre de Sécession, qui est maintenant, par bien des aspects, insupportables. Mais le livre parle avant tout d'une héroïne très forte, résiliente, de la fin d'un monde. Et il faut aussi accepter qu'il y a des choses présentées par Margaret Mitchell qui ne sont plus audibles aujourd'hui, qu'il faut regarder avec du recul, comme je pense les lecteurs peuvent le faire.

28 min

L'époque du livre était effectivement raciste et coloniale et la France ne s'en tirait d'ailleurs guère mieux que les États-Unis, comme le prouvait la traduction française initiale de Caillé qui, plus royaliste que le roi, avait fait le choix de systématiquement retirer les "R" des propos des esclaves noirs. Josette Chicheportiche, qui qualifie de "terrible" ce parler “petit nègre”, précise que Margaret Mitchell, si elle avait voulu retranscrire la façon de parler des Noirs par des mots mal orthographiés par exemple, n'avait jamais retiré cette consonne. 

Dans sa nouvelle traduction, Josette Chicheportiche l'a d'ailleurs rétablie en bonne place.

Des contresens, et des jurons d'époque difficiles à traduire

Concentrons-nous maintenant sur cette nouvelle traduction. Un peu moins de 2 000 feuillets... tel est le résultat de ce travail colossal, amorcé par Josette Chicheportiche il y a un peu plus d'un an. Pour ce faire, elle a commencé à parcourir la traduction de Pierre-François Caillé, et s'est assez vite interrompue dans cet exercice : 

J'ai été très vite absolument effarée par cette traduction. Attention, elle coulait très bien, c’était vraiment très beau. Mais comme j’avais l’original, j’ai comparé : des paragraphes entiers étaient coupés, ou réduits. Il avait réécrit des phrases, et j’ai même trouvé des contresens vraiment terribles. 

Des exemples de contresens ? Si tout le monde connait la phrase “God bless America”, il semble qu'elle était étrangère au traducteur qui, ne se fiant qu'à l'homophonie, traduisait par exemple la phrase "Scarlett blessed Melanie" par_"Scarlett blessa Mélanie"._

Même confusion pour le verbe"hurl" qui signifie "lancer" en anglais : "Il y a même un sport irlandais qui s'appelle le 'hurling'. Mais comme ça ressemble un peu à "hurler", le traducteur avait traduit par ce verbe, ce qui n'avait pas de sens.

Autre exemple amusant de difficulté rencontrée par Josette Chicheportiche : la traduction de jurons, propres à leur époque :

Il y a quelques jurons qu'emploie le père de Scarlett, que je n'ai trouvés dans aucun dictionnaire, mais qui devaient s’employer chez les Irlandais à cette époque-là. C’était compliqué, ça m’a demandé pas mal de recherches, d’allers-retours ; de notes sur un petit carnet… Par exemple, en anglais, on a l’expression “God's nightgown”, littéralement “la chemise de nuit de Dieu”. J’ai pensé à “Sapristi”, à “Crénom”, à “Crénom de Dieu” !

L'art de l'euphémisation, façon XIXe-XXe

"Scarlett O'Hara n'était pas une beauté classique" : voici la première phrase telle que l'avait traduite Caillé, alors que celle de Margaret Mitchell était beaucoup plus lapidaire et plus directe : "Scarlett O'Hara wasn't pretty" ("Scarlett O'Hara n'était pas jolie").

Scarlett O'Hara n'était pas belle, mais les hommes en avaient rarement conscience une fois sous son charme, comme l'étaient les jumeaux Tarleton. Traduction de Josette Chicheportiche

Scarlett O'Hara n'était pas une beauté classique, mais les hommes ne s'en apercevaient guère quand, à l'exemple des jumeaux Tarleton, ils étaient captifs de son charme. Traduction de Pierre-François Caillé

Le XXe siècle littéraire avait peut-être du mal à imaginer des femmes qui ne soient pas élégantes, et encore plus de mal à imaginer des phrases qui ne le soient pas. Josette Chicheportiche explique qu'autrefois, le traducteur préférait expliquer au lecteur comment il devait comprendre la phrase, au lieu de la lui livrer telle quelle :

Il n’y avait pas de traducteurs professionnels, c’était des gens qui connaissaient l’anglais, ou pas, et qui avaient envie de s’essayer à l’exercice. Quand il y avait une difficulté, au lieu de creuser et de chercher ce qui pouvait être le plus fidèle au texte, on changeait. Oui, tout le monde faisait peut-être du Balzac... Mais pour la traduction d’'Autant en emporte le vent', le fond de l’histoire n’a pas changé, heureusement ! C’est la manière dont elle est présentée qui était différente.

D'ailleurs, ces traducteurs non professionnels comptaient de grands écrivains parfois, comme Giono, qui traduisit Melville, ou encore Baudelaire, qui proposa une merveilleuse traduction de Poe, sans pour autant très bien maîtriser l'anglais ! Le secret ? Parfaitement maîtriser la langue d'arrivée, d'après Josette Chicheportiche : "Giono et Baudelaire maîtrisaient très, très bien le français. Il faut que ça sonne en français, comme si le texte avait été écrit en français. Ensuite on peut toujours, à l'aide de dictionnaires, comprendre les mots qui nous échappent. Mais aujourd’hui, sans doute plus qu’hier, on nous demande en plus d’être très fidèles au texte."

S'éloigner du texte, l’enjoliver en français, est une solution de facilité, témoigne encore la traductrice : on ne trahit pas complètement la pensée de l'auteur mais on élude les difficultés. Ce faisant, on affadit l’œuvre à coup sûr : 

Quand j’étais jeune, j'avais lu la traduction du premier tome d''Autant en emporte le vent', et pour moi ce roman appartenait à la littérature populaire. Alors que franchement il y a dans l’œuvre originale des passages magnifiques, des passages d’introspection extrêmement bien écrits. Par moments je me suis surprise à me dire : “Mais ça vaut Virginia Woolf !”

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Il y a 30 ans, toute l'oeuvre de Dostoïevski retraduite pour lui restituer "sa beauté convulsive"

Fiodor Dostoïevski par Vassili Perov, 1872
Fiodor Dostoïevski par Vassili Perov, 1872

Parmi les grands textes des XIXe et XXe siècles, qui ont pâti de ce genre de traductions françaises très (trop) littéraires en leur temps, ceux du célébrissime auteur russe Fiodor Dostoïevski. Dans les années 1990, André Markowicz a réalisé un travail de très longue haleine - une dizaine d'années - pour retraduire l'intégralité de son œuvre de fiction, six grands romans et une vingtaine de nouvelles, publiés en recueils séparés.

En 1998 sur France Culture, dans Les Jeudis littéraires, Markowicz s'agaçait d'une question de la journaliste Pascale Casanova, qui qualifiait son travail d'"anachronique" ("Vous ne le traduisez pas dans la langue du XIXe siècle, mais dans la langue d'aujourd'hui") :

Comment voulez-vous que moi, qui vis en 1998, je traduise avec la langue du XIXe siècle, c’est quoi la langue du XIXe ? Tout est une question d’interprétation. A partir du moment où on traduit, on recrée, comme une interprétation de musique, ou une mise en scène en théâtre ; pas plus, pas moins. Quand les gens lisent mes traductions ils lisent Dostoïevski, mais il ne lisent pas que Dostoïevski. Ils lisent Dostoïevski vu par moi. Et ce qu’on peut me demander, c’est de pouvoir justifier la lecture, ce que fait tout traducteur consciemment ou inconsciemment.

Pour un nouveau Dostoïevski ?_Les jeudis littéraires, 10/12/1998

55 min

Dans cette même émission, Markowicz souligne d'ailleurs que la langue littéraire, très écrite, que l'on trouve en France, n'existe pas vraiment en Russie, ou en tout cas n'est pas particulièrement considérée : "Il y a le statut tout à fait particulier de Tourgueniev, qui lui essaye de créer en russe une langue belle, littéraire, qui considère que le travail de l’écrivain, c’est ça. Mais dans 'Les Démons', de Dostoïevski, Tourgueniev est dépeint sous les traits de Karmazinov, un écrivain qui fait de beaux discours… c’est tout."

Raison pour laquelle le traducteur et poète s'est attaché à casser la syntaxe du français contrairement à ce qu'avaient fait les traducteurs du XXe siècle (privilégiant par exemple le passé simple au passé composé, etc.), à redonner à la langue une dimension émotionnelle, convulsive, pour faire prendre conscience au lecteur que "ce qu’il lit n’est pas la réalité" :

Chez Dostoïevski, la beauté est convulsive, ça doit vous prendre aux tripes. Si ça ne vous prend pas par le collet, si ça ne vous secoue pas, ce n’est pas la peine. Dostoïevski détestait Tourgueniev à cause de cela : parce que Tourgueniev pouvait laisser croire que la littérature peut arranger le monde. La vie est horrible, mais la littérature c’est beau, comme dit Victor Hugo, c’est “le chaos vaincu”. Et pour Dostoïevski, c’est une idée obscène. Le chaos dans le monde, doit rester chaos.