Sapho, autrice
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"autrice" : un très vieux mot

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"Autrice" : la très vieille histoire d'un mot controversé

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En ce salon du livre qui débute, comment nommer les femmes écrivain qui y sont représentées ? "Autrices", sans hésiter, pour la chercheuse Aurore Evain, qui a exhumé la très longue histoire de ce mot, présent dès l'Antiquité. Car non, ce n'est pas un néologisme.

"Peut-être que le XXIe siècle sera le siècle du retour du mot autrice" espère la chercheuse, comédienne et metteure en scène Aurore Evain. En ce salon du livre qui débute, comment désigner les femmes écrivain invitées ? Autrice, sans doute ! Très utilisé dans l’Antiquité, le terme est ensuite interdit. Il revient aujourd’hui avec éclat. Voici l’histoire tumultueuse de ce mot, qui n’est pas un néologisme

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L’usage du mot autrice est aujourd’hui controversé. L’Académie française le rejette dans son Rapport sur la féminisation des noms du 1er mars 2019, pourtant plutôt favorable à la féminisation des métiers  : “Un cas épineux est celui de la forme féminine du substantif auteur [...]. Le caractère tout à fait spécifique de la notion, qui enveloppe une grande part d’abstraction, peut justifier le maintien de la forme masculine.”  

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Pour Aurore Evain, “il y a toujours beaucoup de polémique dès qu’on aborde ce sujet, ce qui veut bien dire que ce n’est pas un sujet anodin. Si on a mis autant d’énergie et passé autant de temps à essayer de l’effacer, c’est bien qu’il y a un enjeu derrière.”

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Au Ier siècle du christianisme
”Autrix” est récurrent chez Saint Augustin ou Tertullien. Il désigne souvent la responsable d’un travail, d’une mise au monde…

Au IVe siècle, le débat commence. 

Les grammairiens veulent légiférer la langue. c’est aussi un enjeu politique contre le christianisme qui admet ce féminin. Le masculin “auctor” finit par gagner la manche. Mais dans l’usage populaire, “autrix” continue d’être employé au Moyen Âge. On le retrouve sous la plume de femmes illustres, ou pour les désigner : Hildegard von Bingen, Hrotsvita de Gandersheim, Guda, Ende...

Son appropriation devient un acte de féminisme. Mais l’histoire littéraire, dominée par les hommes, n’en garde que peu de trace. 

À la Renaissance, l’imprimerie se diffuse, le français devient langue nationale ; “autrice” se répand. Le débat sur les genres bat son plein : certains grammairiens pensent à ajouter deux genres au féminin et au masculin : le commun et l’épicène. 

Au XVIIe siècle, la guerre s’intensifie. Le statut d’écrivain se professionnalise et offre une ascension sociale. L’éducation féminine se développe. Les femmes reprennent la plume. L’Académie française (non mixte) est créée. L’académicien Guez de Balzac proscrit “autrice”, éradiqué des manuels. 

À la Révolution, dans l’espace public, le débat revient. L’usage discriminatoire d’”auteur” est soulevé. Rétif de la Bretonne veut réformer la langue. Il tente un “auteuse” qui ne prend pas. “Autrice” n’est présenté par erreur que comme un néologisme. 

En 1891, la romancière Marie-Louise Gagneur interpelle l’Académie. Féminisation et légitimation du statut vont de pair. Le débat se politise. L’Académie considère que le métier d’écrivain ne sied pas à une femme. “Ecrivaine” et “autrice” sont évincés. 

“Quand on ne peut pas être nommé dans une fonction, on va aussi avoir beaucoup plus de mal à se sentir légitime dans cette fonction et à aller réclamer une augmentation de salaire, des égalités, etc. C’est toute la question des violences symboliques. Et d’ailleurs les féministes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ne s’y trompaient pas. Elles ont réclamé le droit de vote, et elles ont réclamé la possibilité d’être nommées au féminin.

Les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux plagiaire ou écrivaine.  Jules Renard, Journal, mars 1905

Dans les années 1960, écrire n’est plus interdit aux femmes mais le rapport sexué à la langue est critiqué par les féministes. Le combat est linguistique. En 1984, la ministre Yvette Roudy réunit une commission de féminisation des noms. Le timide “une auteur” est préconisé. La commission de 1997 osera “auteure” un peu plus tard , s’alignant sur le Québec. En Suisse et en Afrique francophone, “autrice” est souvent utilisé.

Aujourd’hui, “autrice” est accepté au Scrabble et est entré dans Le Robert. Utiliser "autrice", c’est permettre à la langue d’être fonctionnelle et de la débarrasser de couches de sexisme et de misogynie qui l’ont recouverte depuis trois-quatre siècles”, conclut Aurore Evain.

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