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Aux innocents les mains pleines

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Devant la caméra et en compagnie de leur complice Jafar Panahi, trois héroïnes iraniennes luttent pour vivre leur vie.
Devant la caméra et en compagnie de leur complice Jafar Panahi, trois héroïnes iraniennes luttent pour vivre leur vie.
- Memento Films

Cannes 2018. L’Iranien Jafar Panahi, interdit de tourner et de quitter son pays, et l’Italienne Alice Rohrwacher, suivent les traces des grands maîtres pour proposer, avec Trois visages et Heureux comme Lazzaro, deux grands films sur leur pays respectif, qui allient regard historique et acuité contemporaine.

Chronique Cannes Antoine Guillot

1 min

Ca fait déjà 8 ans que Jafar Panahi, portraitiste acéré de la société iranienne et de ses inégalités de genre et de classe, a été condamné à six ans de prison, 20 ans d'interdiction d'exercer son métier et de quitter le territoire. Et pourtant, il tourne : arcanes byzantines de la République Islamique obligent, la peine n'a jamais été exécutée, même si elle pèse toujours sur ses épaules. Voilà donc qu'après Ceci n'est pas un film, Pardé et Taxi Téhéran, Jafar Panahi a encore réussi à réaliser un film, et quel grand film ! Trois Visages commence par la vidéo tournée au téléphone portable du suicide d'une adolescente, que sa famille empêche de réaliser son rêve de devenir actrice. Dans leurs propres rôles, le cinéaste, et une amie star des écrans iraniens partent à sa recherche dans les montagnes turcophones du nord-ouest du pays. Avec un minimum de moyens techniques et un véritable génie de la mise en scène, en s'inscrivant dans les pas de son maître Abbas Kiarostami, Jafar Panahi peint les visages de trois générations : la sienne, la jeunesse d'aujourd'hui, et celle que la Révolution Islamique a condamné à l'effacement. Après le Lion d'or pour Le Cercle et l'Ours d'or pour Taxi Téhéran, on donnerait volontiers la Palme du même métal à ces Trois Visages

Heureux comme Lazzaro, une fable hors du temps

On a vu aussi hier le film d'une des rares réalisatrices en compétition cette année : l'Italienne Alice Rohrwacher, qui nous avait proprement émerveillés avec Les Merveilles, Grand Prix à Cannes en 2014. Lazzaro Felice (Heureux comme Lazzaro) n'est pas sans lien avec le film de Panahi : lui aussi suit les traces des grands maîtres (Rossellini, Pasolini, Scola, Ermanno Olmi, aussi, disparu la veille de l'ouverture du Festival), il commence dans une communauté paysanne elle aussi isolée dans les montagnes. C'est une fable hors du temps, l'histoire d'une élévation à la sainteté, qui dans le même geste raconte 50 ans de transformations brutales d'une société italienne fondée sur l'exploitation la plus cynique, des paysans d'hier aux migrants d'aujourd'hui. On verrait bien le jeune Adriano Tardiolo repartir avec un prix d'interprétation pour son merveilleux rôle d'innocent lunaire et miraculé

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