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Aux origines de la bise : une tradition en suspens

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Un baiser entre deux personnages : détails d'une fresque du XVe siècle de l'une des salles du château Della Manta en Italie.
Un baiser entre deux personnages : détails d'une fresque du XVe siècle de l'une des salles du château Della Manta en Italie.
© Getty - Dea / G.P. Cavallero

Repères. Nous voilà forts dépourvus lorsque la bise n'est plus bienvenue. En ces temps d'épidémie de coronavirus, le ministère de la Santé déconseille en effet de la pratiquer. On improvise pour la remplacer mais la tâche n'est point aisée, tant ce geste est porteur de sens depuis que l'Histoire a commencé.

La bise est une tradition en suspens en ces temps d’épidémie de coronavirus. Pour raisons de santé, il est déconseillé de la pratiquer. Mais on peine à la remplacer, tant ce geste s’est imposé. La bise, ou le baiser, fait partie de ces rituels de salutation que l'être humain a toujours utilisé depuis les débuts de l'Histoire. Même si, selon la culture ou la conjoncture, les rites ont pu changer.

Survol historique de l’Antiquité à nos jours

On l’appelle aujourd’hui la “bise” mais les Anciens parlaient plutôt de “baiser”, terme équivoque de nos jours, mais qui a le mérite de nous mettre les pieds dans le plat. La bise a ceci d’ambigüe qu’elle recouvre différentes réalités. Le même terme désigne deux choses bien différentes : geste de salutation sans équivoque ou faveur amoureuse.

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Dans Le Baiser, premières leçons d’amour (Éditions Autrement, 1997), le philosophe Gérald Cahen cite les trois mots distincts qu’utilisaient les Romains : osculum pour le baiser solennel, saevium pour l’acte suave et délicieux et baesium, qui tient un peu des deux (et dont le nom a donné notre “baiser” moderne). “Geste érotique ou affectueux chez les Hébreux, le baiser avait aussi sa place dans les salutations”, explique l’historien Yannick Carré dans le même ouvrage à propos de cette autre civilisation. “Il s’échangeait surtout entre membres d’une même famille, avant ou après une absence prolongée”.

“Chez les Perses, le baiser de salutation ne se pratiquait sur la bouche qu’entre personnes de rang égal”, poursuit l’auteur, qui cite Hérodote :

Lorsque deux Perses se croisent en chemin, voici par quoi l’on peut reconnaître qu’ils sont du même rang : au lieu de prononcer des formules de politesse, ils s’embrassent sur la bouche ; si l’un d’eux est d’un rang quelque peu inférieur, ils s’embrassent sur les joues ; si l’un d’eux est de naissance très inférieure, il se met à genoux et se prosterne devant l’autre.                
Hérodote, l’Enquête.

Quelques siècles plus tard, au Moyen-Âge, le baiser demeure utilisé dans les salutations, “mais il n’est pas obligatoire à chaque rencontre”, poursuit Yannick Carré. “Un échange de paroles suffit”. Il s’accompagne parfois de gestes ou d’attitudes (incliner la tête ou tout le corps, ôter son chaperon), qui deviendront plus tard l’étiquette. Le baiser se pratique lorsque des personnes unies par des liens d’affection ne se sont pas vues depuis longtemps, il existe aussi entre membres d’une même famille.

Une tradition qui a porté chance à l'équipe de France lors de la coupe du monde de football 1998 : le baiser de Laurent Blanc sur le crâne de Fabien Barthez avant chaque match. Ici le 28 juin à Lens.
Une tradition qui a porté chance à l'équipe de France lors de la coupe du monde de football 1998 : le baiser de Laurent Blanc sur le crâne de Fabien Barthez avant chaque match. Ici le 28 juin à Lens.
© AFP - Philippe Huguen

Le baiser se pratique sur la bouche dans un cadre religieux : on l’appelle le baiser de paix. Cet acte est aussi un moment important du contrat vassalique, institution parmi les plus importantes de la société féodale : il scelle un lien indissoluble entre un seigneur et son vassal. "Il rime avec foi, franchise, fidélité, tout comme le baiser de paix, encore plus sacré, que se délivrent à la même époque les chrétiens à la messe", écrit Gérald Cahen. Mais à l'époque, ce baiser ne se fait qu'entre hommes car il se fait entre égaux. Yannick Carré cite un exemple : "Le moine Hariuf raconte à ce sujet une anecdote exemplaire où Gervin, abbé de Saint Riquier de 1045 à 1071, refuse de donner le baiser de paix à la reine d'Angleterre". Car le baiser de paix est un rite masculin et, malgré le rang élevé de la reine, elle demeure un être mineur car femme.

Cette composante rituelle et solennelle s’éteint avec la fin du Moyen-Âge : “A partir de la Renaissance, le baiser va perdre peu à peu sa fonction officielle et sacrée, il devient un geste de tendresse qui touche mais qui n’engage plus”.

Entre personnes de rangs différents, entre parents et amis, on s’embrasse désormais joue à joue, tandis que le baiser sur la bouche, réservé aux amants, prend lui une connotation beaucoup plus érotique. Il ne couronne plus une relation, il l’amorce, il ouvre la fête amoureuse.                
Yannick Carré, Le baiser. Premières leçons d’amour, Autrement, 1997

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Besoin de rituel

“On ne connaît pas dans le monde et depuis le début de l’Histoire de groupe social sans rituel”, explique Dominique Picard, psycho-sociologue, professeure des universités et autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales (Que sais-je ?, 2019). 

La bise est un geste de salutation important car il marque l’ouverture et/ou la fermeture d’une rencontre.          
Dominique Picard

“Et on ne se salue pas seulement pour se souhaiter une bonne journée. Le sens est plus profond”, poursuit Dominique Picard, “la salutation est ce que l’on appelle une reconnaissance identitaire, une façon de dire à quelqu’un qu’il n’est pas un inconnu, qu’il fait partie de notre sphère de connaissance. C’est une reconnaissance dont on a besoin pour se sentir exister aux yeux des autres”.

La bise est une tradition dans de nombreux pays : ici, le président américain Donald Trump et la chancelière Angela Merkel se saluent lors du G7 à Biarritz le 25 août 2019.
La bise est une tradition dans de nombreux pays : ici, le président américain Donald Trump et la chancelière Angela Merkel se saluent lors du G7 à Biarritz le 25 août 2019.
© Maxppp - Ian Langsdon

Mais pourquoi la bise et pas un autre geste ? Un “check”, une poignée de main, les mains jointes ou encore une courbette ? “Le geste est associé à une culture ou à une microculture", ajoute Dominique Picard. "En France, nous appartenons à une culture de contact puisqu’on se salue en se touchant, à la différence d’autres cultures, comme en Asie, où l’on s’incline et garde ses mains sur soi. Quant au signe lui-même, la bise, il a un sens par rapport à une micro culture : vous ne faîtes pas la bise à tout le monde. Vous ne faîtes pas la bise à votre gardien d’immeuble même si vous le voyez tous les jours. En revanche, vous la faîtes peut-être à votre travail si l’habitude a été prise. Et dans ce cas là, il faut la faire car il s’agit d’un acte rituel qui signifie l’appartenance à un même groupe. Et c’est un acte que l’on renouvelle.”

Or, en cas d’épidémie comme c’est le cas avec le nouveau coronavirus aujourd’hui, la suspension du rituel pose question : "Ne pas faire la bise, ne pas se toucher… C'est troublant", explique Dominique Picard. "Surtout lorsque notre civilisation et nos microcultures reposent sur le contact. On se retrouve désarçonnés. C’est pour cela que même de façon humoristique, on se touche le coude, le pied. Ou bien on ne fait rien mais on se le dit. ‘Ah moi, je ne fais pas la bise’, mais sous-entendu, on se reconnaît quand-même, on fait quand-même partie du même groupe, pas d’inquiétude”.

Ceci dit, les rituels peuvent évoluer : "Il n'y a pas si longtemps, vingt ou trente ans, la bise entre hommes était réservée à une sphère intime, au sein de la famille, et pas avec ses collègues ou amis. Les mœurs et les codes sociaux évoluent".

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Dans cette vidéo (ci-dessus) publiée par la BBC sur Facebook, la chaîne britannique a fait la liste des salutations alternatives pratiquées depuis l'épidémie de coronavirus : pieds, coudes et même les fesses en Iran... Tout le corps est mis à contribution !

En savoir plus : Des bisous...
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