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Avant la loi Veil, le coup d'éclat des 343 "salopes"

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L'avocate Gisèle Halimi, en compagnie de l'actrice Delphine Seyrig, 11 octobre 1972 à Bobigny, lors du procès de Marie-Claire Chevalier, poursuivie pour avoir avorté.
L'avocate Gisèle Halimi, en compagnie de l'actrice Delphine Seyrig, 11 octobre 1972 à Bobigny, lors du procès de Marie-Claire Chevalier, poursuivie pour avoir avorté.
© AFP - Michel Clément

1971. Le 5 avril 1971, elles étaient 343 à signer publiquement un manifeste dans Le Nouvel Observateur et à déclarer publiquement qu'elles avaient eu recours à l'avortement. Comment les médias ont-ils permis aux féministes de cheminer vers la dépénalisation de l'avortement ? Exploration en archives.

C’était le 5 avril 1971. Dans Le Nouvel Observateur, 343 femmes signaient un manifeste et déclaraient avoir eu recours à l’avortement malgré l’interdiction pénale, et réclamaient le droit à disposer de leur corps.

En 1999, pour l'émission L'Histoire en direct, Emmanuel Laurentin retraçait l'histoire de cette lutte féministe qui a posé les jalons de la loi Veil pour la légalisation de l'avortement. En filigrane, des noms de signataires, sorte de fil rouge mémoriel de cet engagement, égrènent le documentaire.

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"1971, le manifeste de 343 salopes" (L'histoire en direct, 07.03.1999)

59 min

Durée : 59’01 • Archive INA - Radio France • Un documentaire d’Emmanuel Laurentin et Christine Robert • Avec : Simone Iff, Véronique Nahoum-Grappe, Jean Foyer, Christine Delphy, Bernard Fonty, Emmanuel Tremblay

1971 : 343 femmes et un manifeste

Un geste médiatique, comme un coup de tonnerre dans l'opinion publique. Avec l'aide de Simone de Beauvoir, Anne Zelensky et Christine Delphy réunissent 343 signatures qu'elle publieront dans Le Nouvel Observateur sous l'impulsion de Nicole Muchnik et Jean Moreau (rédacteur en chef) :

Un appel de 343 femmes. Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. Le Manifeste des 343

L'enjeu ? Dénoncer l'hypocrisie ambiante. Si l'avortement est à cette époque illégal en France, bon nombre de femmes se rendent à l"étranger pour avorter, en Angleterre, en Suisse et aux Pays-Bas notamment. Et nombreuses sont celles qui, faute de moyens, ont recours à des faiseuses d'ange dans la clandestinité."Tout se faisait en douce” raconte Madeleine Seguret. Un parcours du combattant qui consistait autant en une discrétion absolue pour que l'entourage ne se doute de rien qu'à l'achat de la pénicilline sur leurs propres deniers en cas d'infection a posteriori.

Il nous fallait chercher des moyens de scandale qui soient repris par la presse. Au fond, ce qui était insupportable, c’était l’hypocrisie. Parce que tout le monde savait. J’avais rencontré des députés et des sénateurs dans des projets de lois par rapport à ça, ils finissaient toujours par parler de quelqu’un de la famille qui a trouvé des solutions en Suisse ou en Angleterre. Simone Iff

D'où vient alors l’appellation des 343 "salopes" ? En une de Charlie Hebdo quelques jours plus tard, une caricature de Cabu volontairement provocante titrant : "Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l'avortement ?". Sur ce dessin, le personnage de Michel Debré, ministre, répondait alors : "C'était pour la France !" . Comme un symbole du machisme ambiant, elles garderont ce qualificatif.

1972 : le procès de Bobigny

Dans ce documentaire, Christine Delphy soulignait toute l'importance de rallier des femmes connues à la cause pour signer le "manifeste des 343" - des femmes dont la notoriété les rendait difficilement attaquable en justice, contrairement aux anonymes. Et pour cause, comme le met en exergue Michèle Riot-Sarcey dans son ouvrage Histoire du féminisme :

Le procès d'une Delphine Seyrig ou d'une Catherine Deneuve n'est pas concevable. Pourtant, celui de Bobigny a bien eu lieu en 1972 (une jeune fille de 16 ans, violée par un de ses camarades, s'est fait avorter). Michèle Riot-Sarcey

Le 8 novembre 1972, nouvelle médiatisation, à l'occasion du procès de procès de Marie-Claire Chevalier à Bobigny. L'avocate Gisèle Halimi défend la jeune fille. Et sur le banc des accusées également : sa mère, la faiseuse d'ange, ainsi que deux autres femmes jugées pour complicité. Les féministes du mouvement "Choisir" s'organisent pour défendre la jeune fille tout en réclamant médiatiquement une nouvelle loi.

Quand on a préparé (avec Anne Zelensky et Simone de Beauvoir) le procès de Bobigny, on l'a préparé dans le sens de la médiatisation. C'est combien d'autobus qui arrivaient, combien on pourrait être, qui seraient les témoins. Ça a été vraiment une opération médiatique. Simone Iff

La jeune fille est relaxée et sa mère condamnée à une amende de 500 francs avec sursis. Un jugement qui marque une étape essentielle sur la voie de la dépénalisation de l'avortement.

1973 : 331 médecins

Avec le manifeste, la question de l'avortement sort au grand jour. On en parle au café. Et même si les signataires sont traitées de "salopes", elles reprennent à leur compte, comme Simone de Beauvoir, le qualificatif. Et elles en sont fières. Il s'agit de faire cesser les pratiques clandestines. Et elles sont ensuite rejointes par des médecins, qui affirment être prêts à pratiquer l'acte interdit. Emmanuel Laurentin

Le 5 février 1973, ce sont 331 qui rejoignent le combat en signant un autre manifeste publié dans Le Nouvel Observateur. Ils “s’accusent” d’avoir pratiqué des avortements clandestins. Nouvel acte de désobéissance, vis-à-vis de l'Ordre des Médecins cette fois. Tandis que le Dr Fonty raconte l'impact qu'a eu cette signature sur sa carrière, Joëlle Brunerie-Kauffmann raconte les débuts de la méthode Karman, méthode par aspiration, en France.

A ECOUTER Joëlle Brunerie - Kauffmann 1/5 (A voix Nue, 26.11.2012)

Pro et anti-IVG : les camps s’affrontent dans une lutte aussi institutionnelle que médiatique jusqu'à la loi Veil promulguée le 17 janvier 1975.

Liens :

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Collection Particulière : La loi Veil (Sur Les Docks, 15.01.2015)

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