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Avant la sangria en "all inclusive", comment le tourisme est né pour lutter contre l'alcoolisme

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Bronzage sur un bateau de croisière dans les Caraïbes
Bronzage sur un bateau de croisière dans les Caraïbes
© Getty - MyLoupe/UIG

Quel peut bien être le point commun entre Stendhal, les premiers tour operators et la lutte contre l'alcoolisme ? La naissance du tourisme, au début du XIXe siècle !

Saviez-vous que c’est à Stendhal qu’on doit le mot “touriste” ? En fait, pas tout à fait le terme, qui nous vient de l’anglais, mais sa popularisation ici, en France. Bertrand Réau, sociologue parmi les rares chercheurs spécialistes du tourisme, montre que c’est en effet Henri Beyle, le vrai nom de Stendhal, qui est à l'origine de l’essor du mot “touriste” en publiant, en 1838, Mémoires d’un touriste.

Ces Mémoires se présentent alors sous la forme d’un journal, une sorte de carnet de bord d'un tour de France du narrateur, qui parcourt d'abord la Bretagne et la Normandie, pour finalement rejoindre le Midi. A plusieurs reprises, ce narrateur souligne qu'il voyage pour son plaisir, même s’il continue de faire quelques affaires.

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Presque deux siècles après la sortie du livre de Stendhal, on tendrait à considérer que c'est cette dimension du loisir qui fonde le tourisme. Or le mot "tourisme" peut brasser bien plus large. Derrière ce terme assez ambigu, l’Organisation mondiale du tourisme fonde ainsi une définition très extensive, précise Réau. Si l’OMT évoque le tourisme comme “première industrie du monde” c’est qu’il endosse une vision très comptable des mobilités. Pour finalement considérer que tous les voyages, quels qu’en soient le but, relèvent du tourisme. Ainsi, si vous additionnez déplacements professionnels, familiaux, ou de loisir, vous obteniez, en 2015, 1,2 milliards d’arrivées internationales.

Cette approche comptable ne fut pas sans incidence : pendant longtemps, l’étude du tourisme a plutôt relevé de l’économie ou de la géographie, dans le monde académique. Et aujourd’hui encore, les - rares- sociologues qui s’intéressent aux vacances et au tourisme le font régulièrement par le biais du pouvoir d’achat : il y a ceux qui partent et ceux qui ne partent pas, alors que le taux de départ en vacances a cessé de croître depuis 2008 et que moins d'un Français sur deux prend l’avion dans l’année, un tiers ne l'ayant jamais fait du tout.

En publiant Sociologie du tourisme avec Saskia Cousin, anthropologue, Bertrand Réau entendait justement interroger les déterminants sociaux et culturels des pratiques touristiques. Or le tourisme a une histoire, qui s’ancre aussi dans celle du pèlerinage (plutôt un rendez-vous d’hommes jeunes et célibataires, lorsque la pratique se développe en Europe, au XVIIe siècle) et de l’éducation des jeunes nobles. 

Les pèlerinages, sur tant de routes...

58 min

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Très vite, apparaît l’idée d’un marqueur de classe : “Au XVIe siècle, à côté des pèlerins qui se rendent à Rome ou à Saint-Jacques de Compostelle, quelques humanistes entreprennent de voyager dans un but d'érudition. Au XVIIe siècle, le Grand Tour désigne le voyage d'initiation des jeunes nobles. Le trajet délimite un temps et un espace contraints, les monuments du Moyen Âge sont négligés : il s'agit avant tout de visiter quelques vestiges antiques. Les voyageurs cultivés doivent reconnaître ce qui a été appris de manière livresque”, écrivent Réau et Cousin.

Plus tard, alors que la noblesse française doit faire le deuil de ses privilèges, elle contribue elle aussi à affiner la notion de tourisme. Nous sommes au XIXe siècle et c’est à cette époque que les grandes familles françaises entreprennent de voyager en France à la redécouverte du patrimoine, en en profitant souvent pour revendiquer des attaches provinciales. 

Peu à peu, le tourisme gagnera des milieux sociaux moins huppés dans toute l’Europe, profitant notamment de l’expansion du chemin de fer. C’est à ce moment-là que Stendhal publie ses Mémoires d’un touriste, alors que, de l’autre côté de la Manche, un certain Thomas Cook construit peu à peu son empire. 

Publicité pour les premiers voyages organisés Thomas Cook
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© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

Si ce nom est aujourd’hui synonyme de voyages organisés à l’échelle planétaire (et l'une des cinq plus grosses entreprises touristiques au monde), les premières virées organisées par Cook étaient plus modestes : historiquement, c’est d’abord pour proposer à ses ouailles d’assister, à l’autre bout de l’Angleterre, à un gala contre l’alcoolisme, que le baptiste monte sa première opération. Avant de récidiver, rapidement, en proposant une visite de l’exposition universelle de 1851 à Londres, puis des voyages sur les côtes françaises. Les croisières étaient nées.