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"Avant le coronavirus, le SRAS a obligé les pays à s'organiser"

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L'ancienne directrice générale de l'OMS Gro Harlem Brundtland le 18 juin 2003. L'organisation mondiale de la santé avait organisé une conférence mondiale à Kuala Lumpur au sujet du SRAS (Syndrome respiratoire sévère aigu).
L'ancienne directrice générale de l'OMS Gro Harlem Brundtland le 18 juin 2003. L'organisation mondiale de la santé avait organisé une conférence mondiale à Kuala Lumpur au sujet du SRAS (Syndrome respiratoire sévère aigu).
© AFP - Jimin Lai

Entretien. L’épidémie de coronavirus chinois est loin d’être la première crise sanitaire mondiale. Ces dernières années, l’OMS a dû régulièrement gérer des situations analogues : SRAS, grippe A H1N1, Zika, Ebola… Analyse avec Odile Launay, infectiologue à l’hôpital Cochin.

On l’appelle pneumopathie de Wuhan, du nom de la ville où les premiers cas sont apparus mi-décembre 2019 mais la plupart des médias parlent du coronavirus chinois. L’épidémie fait les gros titres de la presse, comme d’autres avant elle : SRAS, grippe A H1N1, Zika, Ebola… Quels enseignements a-t-on tiré de ces précédentes crises sanitaires internationales ? Entretien avec Odile Launay, médecin infectiologue à l'hôpital Cochin.

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Avec l’épidémie de coronavirus chinois, l’OMS déclare pour la sixième fois l’état d’urgence de santé publique de portée internationale. Après la grippe H1N1 en 2009, la poliomyélite en 2014, Ebola en 2014 et 2019 et Zika en 2016. Que signifie cette alerte ?

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Cette alerte a été lancée le 30 janvier par l'OMS pour que les pays prennent la mesure du danger de la flambée de coronavirus et pour qu'ils prennent des mesures fortes ("pour détecter rapidement la maladie, isoler et traiter les cas, rechercher les contacts et réduire les contacts sociaux", précise le communiqué). Le but est de mobiliser la communauté médicale et scientifique internationale afin de protéger la population mondiale, notamment dans les pays dont les systèmes de santé sont moins bien organisés. 

S'agit-il d'une sorte d'alerte rouge ou d'alerte générale ?

Non, je ne dirais pas ça. L'OMS réagit à une situation qui est très évolutive et elle choisit de se prononcer, non parce que le scénario est d'emblée sévère, mais parce qu'il pourrait le devenir si rien n'est fait. Il s'agit d'une épidémie qui pourrait s'étendre et devenir un problème de grande ampleur, avec un nombre de malades et de morts important. L'alerte mondiale vise surtout à une prise de conscience et à une mobilisation de l'ensemble des pays afin que la prise en charge soit la meilleure possible ; mais il n'y a pas de contrainte spécifique. L'OMS adresse des recommandations, et notamment pour venir en aide aux pays ayant moins de ressources pour mettre en place les tests, pour dépister les patients, les isoler, et éventuellement, pour s'organiser et lancer des recherches.

L'OMS a émis cette alerte internationale le 30 janvier. Mais la Chine n'a pas attendu l'OMS pour prendre des mesures de quarantaine, fermer les aéroports...

La Chine n'a pas attendu effectivement et elle a pris les seules mesures possibles face à pareil cas. Car il s'agit là d'une épidémie pour laquelle on n'a pas de traitement, pas de vaccin. Finalement, la seule façon de limiter l'extension de la maladie est d'essayer de limiter au maximum la diffusion du virus, donc la diffusion des personnes malades. C'est comme cela qu'on doit le comprendre. 

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Cette façon de faire est similaire aux crises sanitaires passées ? Un principe de précaution face à un risque potentiellement élevé ?

Effectivement, j'ai bien connu une autre situation. En 2009, lorsque nous avons été confrontés à la grippe H1N1 mais cela avait commencé de façon un peu différente. D'abord, il y avait une certaine crainte de voir arriver une pandémie grippale parce qu'on sait qu'elles arrivent tous les dix à vingt ans. Donc, on était à une période où on avait cette crainte là. Ensuite, on attendait une pandémie avec un virus d'origine aviaire, potentiellement extrêmement sévère, avec une mortalité très importante. 

Lorsque les premiers cas sont survenus au Mexique, ils ont beaucoup inquiété la communauté internationale car les premières données faisaient état de décès chez des gens jeunes, des femmes enceintes... On sait que la grippe est un virus qui est extrêmement transmissible à l'Homme. Et puis, le virus H1N1 avait été responsable de la grippe espagnole en 1918, avec un nombre de cas absolument considérable et des décès en très grand nombre, en particulier chez des sujets jeunes. Ensuite, heureusement, on s'est rendu compte que les premiers cas rapportés étaient les plus graves, ceux qui avaient dû être hospitalisés en réanimation. Il y avait aussi beaucoup de cas moins sévères. Il y a eu une pandémie, puisque le nombre de cas était extrêmement important et certains graves, mais on n'a pas vu ce que l'on craignait le plus : des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de morts, car le virus n'était pas très virulent. 

On compare aussi souvent l'épidémie actuelle à celle du SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), qui fit plus de 800 morts et 8 000 cas en 2002-2003, en partant de Chine. La comparaison est-elle légitime ?

C'était aussi un coronavirus, donc la même famille de virus, et l'épidémie avait démarré également en Chine, avec comme point de départ, un petit mammifère vendu sur les marchés. Donc il y a beaucoup de similitudes. Ce coronavirus donne des pneumonies, des atteintes respiratoires basses qui, potentiellement, peuvent être sévères. Mais le SRAS avait une virulence plus importante que celui du coronavirus actuel puisqu'il y a eu 10 % de mortalité sur les cas dépistés (contre 2 à 3 % pour les données actuellement disponibles). En revanche, la transmission était plus faible donc le nombre de cas total a été limité. 

Le SRAS a été à l'origine du système actuel de coordination internationale ? Car en 2002-2003, l'OMS n'émettait pas d'alerte internationale...

Le SRAS a été effectivement à l'origine de la mise en place de cette organisation et de ces capacités de réponse. Il avait été reproché aux Chinois de ne pas avoir communiqué. À l'époque, trop de temps s'est écoulé avant qu'il y ait eu un échange d'informations concernant le virus et concernant les risques de transmission. Il est vrai aussi que nous n'étions pas forcément équipés dans les hôpitaux pour répondre à ce type de menace. Au niveau français, une organisation a été mise en place par la suite avec un réseau spécialisé dans la prise en charge de ces risques "émergents biologiques". C'est une organisation française spécifique qui met en relation un certain nombre d'infectiologues, prêts à pouvoir prendre en charge les patients. Elle s'appelle COREB (Coordination Opérationnelle en Réseau du Risque Épidémique et Biologique).

Ce réseau est organisé et piloté par des infectiologues : il met en relation des services de maladies infectieuses et des services de pédiatrie équipés de chambres à pression négative. En cas d'émergence biologique, il a pour mission de pouvoir accueillir les patients qui présenteraient des infections nouvelles. Le dispositif avait été activé une première fois au moment d'Ebola même si, finalement, aucun cas n'a été détecté en France. Le risque était de voir arriver un malade et dans ce cas là, il faut des chambres adaptées avec des équipes formées... Tout un circuit d'évacuation des eaux, des prélèvements contaminés. Pour Ebola, tout était très bien rodé, sachant que pour ce virus, le taux de mortalité est énorme, entre 40 et 50 %. Les infectiologues doivent être prêts au pire, à un nombre de cas élevé, même si on espère évidemment que cela ne va pas se produire.

On entend dire parfois que la grippe saisonnière fait plus de morts que le coronavirus chaque année. Pourtant, cette épidémie là ne donne pas lieu à une mobilisation générale internationale. Pourquoi ?

La grippe est une maladie qu'on connaît : on connaît le virus, on a des antiviraux, on a des vaccins. Les gens qui en meurent (environ 10 000 chaque année) sont essentiellement des personnes âgées et affaiblies. Mais quand un nouveau virus apparaît, comme ce coronavirus, on ne mesure pas les conséquences qu'il va avoir sur la population. Peut être qu'on s'inquiète et qu'il y aura moins de malades et moins de morts qu'avec la grippe. Si c'est le cas, tant mieux. Mais vous voyez bien ce qui se passe en Chine : ce n'est pas ce qui se passe habituellement avec la grippe. Ils ne sont pas obligés tous les ans de construire deux hôpitaux en urgence pour pouvoir accueillir leurs malades. Ce n'est pas du tout la même ampleur. Si on arrive à confiner les malades et qu'on arrive à ne pas avoir d'épidémie, tant mieux. Mais on ne peut pas dire que ce qui se passe en Chine aujourd'hui est l'équivalent de ce qui se passe chaque année avec la grippe ; c’est pourquoi la communauté internationale doit se mobiliser pour la prise en charge des malades, sans mettre en danger les soignants qui les prennent en charge, et aussi mettre au point des traitements et un vaccin.

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