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Avec "Les Rustres", vous découvrirez qu’il fut un temps où sortir masqué était inconcevable !

Par
Les Rustres
Les Rustres
- © Camera Lucida

Culture maison. Jean-Louis Benoit s’empare avec éclat (de voix) de la mécanique infernale de Goldoni.

Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, nous rappelle dans quel contexte historique et sociologique la pièce fut écrite, pour mieux apprécier sa célébration de la liberté.

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Une société qui confinait les femmes

Pièce en trois actes de Carlo Goldoni, Les Rustres a été représentée pour la première fois à Venise au Teatro San Luca, à la fin du carnaval de 1760. Ce carnaval là, contrairement à celui de 2020, a pu aller à son terme, et quand on entend, au tout début de la pièce, Lunardo récriminer sa fille Lucietta, en lui disant : “Vous avez le front de me demander que nous sortions masqués!”, il est évident qu’il convient de replacer la pièce dans son contexte.

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A cette époque, les femmes étaient le plus souvent recluses dans leur foyer, confinées bien malgré elle, et la jeune Lucietta a en effet bien du cran pour se confronter ainsi à son père. Elle ne se doute pas alors qu’elle n’est pas au bout de ses peines. Lunardo est l’un des rustres du titre, et en a convié trois autres à dîner, avec leurs épouses, car il a conclu un accord avec l’un d’entre eux. Le père fouettard va donner sa fille en mariage à Felipetto, fils de son invité. L’argument est classique, donc : un mariage arrangé sans que les futurs époux se soient jamais rencontrés. Mais Venise était alors en déclin, et les riches marchands tentaient alors désespérément de garder une forme d’autorité dans une ville qui devenait de plus en plus sensible à l’évolution des moeurs portée par les Lumières.

Une farce féroce

Dans des décors claustrophobiques signés Alain Chambon, on comprend bien que les femmes recluses aient du mal à respirer. Sur la scène du Vieux Colombier, les personnages ont l’air écrasés sous les plafonds trop bas, compressés dans ses pièces exiguës, et les couleurs automnales en camaïeu de maronnasses ou verdâtres des intérieurs ajoutent à cette impression de monde en train de mourir. Surgissant telle une bête, le maître des lieux, interprété par Christian Hecq, semble un fou sans camisole. Face à lui, Rebecca Marder joue Lucietta, et lui tient fièrement tête, enragée qu’elle est par sa condition. Son promis est incarné par Christophe Montenez, d’une fragilité qui frôle le pathologique, et nous n’avons nul doute sur le fait de savoir qui portera la culotte dans le futur couple. Mais le personnage le plus fort est celui qui est le plus opprimé au départ : Margarita, femme de Lunardo, que Coraly Zahonero campe avec une justesse splendide.

Dans sa mise en scène pour la Comédie Française, Jean-Louis Benoit a délibérément choisi le registre de la farce. Si l’on peut craindre au début de la représentation un jeu un peu trop en force, le parti-pris opère, car la folie va gagner peu à peu chaque personnage, et ce vent de folie va contaminer le public, que l’on entend rire de plus en plus fort.

Il vaut en effet mieux en rire, car Les Rustres sont des monstres d’autoritarisme et de misogynie, les représentants arriérés d’une ville en mutation, faisant d’autant plus preuve de méchanceté envers les leurs qu’ils sont en fait apeurés par ce changement qu’ils doivent bien savoir, au fond, inéluctable.

Je ne divulgâcherai rien en disant qu’à la fin de cette folle journée, c’est non seulement une femme, mais les paroles d’une femme qui ramèneront tout ce beau monde à la raison. C’est la victoire du verbe, la victoire du théâtre !

30 min

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