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Avec ou sans slip, pourquoi le loup terrorise (encore) les enfants

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Extrait du "Loup en slip" (tome 1)
Extrait du "Loup en slip" (tome 1)
- Cauuet Lupano Itoïz (Dargaud)

Diabolique ou stupide, effroyable ou symbole de liberté, le loup est un central au bestiaire de la littérature jeunesse. De Séoul jusqu'aux studios Disney, les contes réactivent le mythe et exploitent sa charge psychique. Redécouvrez ce qu'en disaient Gilles Deleuze, Joël Pommerat, Fabrice Luchini.

Un pelage hirsute”, “le regard fou”, “des crocs comme des pioches”... et ce slip à rayures rouges et blanches tricoté main pour affronter les frimas, assis sur son rocher humide. Le tome 2 des aventures de Le loup en slip est sorti chez Dargaud juste avant le Salon du livre jeunesse, qui démarre ce mercredi 29 à Montreuil. Ce loup en slip qui va faire ses courses au marché du coin est très anthropomorphe et plus tellement effrayant. D’ailleurs, la brigade anti-loups et autres vendeurs de pièges à loup ont fini par plier bagage au tome 1, faute de chaland suffisamment terrorisé.

Planche extraite de "Le Loup en slip" Tome 1 (2016).
Planche extraite de "Le Loup en slip" Tome 1 (2016).
- Dargaud

Le loup de Wilfried Lupano (ça ne s’invente pas !), Mayana Itoïz et Paul Cauuet, interroge la peur du loup (et en toile de fond, la xénophobie). Une peur très largement répandue : saviez-vous qu’il existe en Chine un très vieux conte intitulé Yang et le loup ? Le petit berger Yang se rit des villageois à trop crier au loup et finit par voir son troupeau massacré lorsque vient la bête pour de bon. Emprunt ou coïncidence, toute ressemblance avec Pierre et le loup est loin d’être fortuite : la peur du loup est un motif traditionnel qui a sa part d’universalité.

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Couverture de "Voilà le loup" par Guillaume Olive et Zhihong He (2013)
Couverture de "Voilà le loup" par Guillaume Olive et Zhihong He (2013)
- Editions Chan-ok

Cette crainte est ambivalente : longtemps, le loup a fait l’objet d’un culte, notamment dans les traditions païennes. Du bassin méditerranéen jusqu’en Scandinavie, il évoque tour à tour, de l’Antiquité jusqu’au Moyen-Âge, fécondité, protection, destruction... Fascinant, il était même perçu en modèle dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, rappelait Geneviève Carbone, ethno-zoologue invitée des "Chemins de la connaissance" en 1995 :

Pour vivre dans de telles sociétés, ce sont des sociétés qui vont vivre de la chasse ou de la guerre, c'est-à-dire d’une violence qui est inscrite ou socialisée. Et le loup dans ce cadre-là va représenter celui qu’on va imiter.

Le culte du loup durera plusieurs siècles. Au même titre que l’ours, le loup devient un pilier du folklore occidental et de notre patrimoine narratif. Mais l’Eglise chrétienne, alors à ses débuts, cherchera à circonscrire cette fascination. Dès les textes des Pères de l’Eglise, on trouve trace de la diabolisation du loup et Grégoire 1er écrit par exemple :

Il y a un autre loup, qui ne cesse chaque jour de déchirer, non les corps, mais les âmes : c’est l’esprit malin. Il rôde en tendant des pièges autour du bercail des fidèles, et il cherche la mort des âmes.

Le loup, ex-aequo au Panthéon de nos peurs

C’est de cette diabolisation à l’époque médiévale que sont imprégnés nombre de contes pour enfant. Dans l’échelle de la férocité, au Moyen-Âge, le loup occupe la quatrième place, derrière le lion, l’ours et le léopard. Mais très vite, le prédateur canidé prend du galon au Panthéon de nos peurs : l’Europe ne comptant pas de félins, l’ours et le loup occuperont rapidement le haut du pavé. Dans son Histoire naturelle publiée entre 1749 et 1804, Buffon décrit le loup en ces termes :

Désagréable en tout, la mine basse, l'aspect sauvage, la voix effrayante, l'odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort.

Chez Alphonse Daudet dans La chèvre de Monsieur Seguin par exemple, le loup est féroce et prédateur, malfaisant. Assimilé souvent au diable, on lui attribue des pouvoirs surnaturels, des talents de sorcellerie qui font florès dans la littérature populaire, où on l’imagine en loup-garou, en bête du Gévaudan. Sur la bête légendaire dont la légende s’enracine dans l’année 1767, vous pouvez réécouter la passionnante émission que consacrait à la bête du Gévaudan “La Fabrique de l’histoire” le 22 mai 2007 sur France Culture :

La bête du Gévaudan (La Fabrique de l'histoire)

27 min

Aujourd’hui encore, la figure du loup-garou, qui demeure une valeur sûre de la littérature pour adolescents, prolonge cette facette du loup. Cette approche transgressive dépasse les frontières de l’Europe : le célèbre auteur de mangas Jirô Taniguchi expliquait ainsi pourquoi il aimait la part ambigüe du loup : 

Le loup est un chien resté à l’état sauvage. Et c’est bien cette frontière qui m’intéresse. L’homme, lui aussi, est un animal et je souhaite replacer au cœur de la nature. Beaucoup de gens ressentent ça comme une évidence, mais mon objectif est que l’on prenne vraiment conscience que du fait de l’orgueil des hommes, nous sommes entrés dans une phase de destruction progressive de notre planète. Qu’il s’agisse des animaux ou de la nature, c’est bien de l’espèce humaine dont je parle.

Du loup prédateur au loup protégé

Mais l’animal a changé de statut dans notre imaginaire. Prédateur malfaisant, il est devenu espèce à protéger. Cette bascule dans l’histoire se perçoit dans le rôle qu’endosse peu à peu le loup dans les histoires pour enfant. Alors qu’au XVIIIe siècle, la France comptait entre 15 et 20 000 loups, découvre-t-on dans l’album que les éditions Glénat et la Maison de la chasse et la nature lui consacrent cette automne, l’animal sera traqué, chassé, et finalement exterminé. Au point qu’en 1936, lorsque le public découvre Pierre et le loup de Prokofiev, il n’y a plus un seul spécimen sur le territoire français. 

Deux pages de "Marlaguette" de Marie Colmont et Gerda Müller
Deux pages de "Marlaguette" de Marie Colmont et Gerda Müller
- Père Castor

C’est à cette période aussi que Marie Colmont écrit Marlaguette, que vous avez peut-être lu enfant et qui reste un des piliers des éditions du Père Castor. Dans Marlaguette, la petite fille est d’abord capturée par la bête menaçante avant d’en réchapper : le loup s’est cogné en la tirant jusqu’à sa tanière. Il saigne, manque d’y passer… et Marlaguette décide de le soigner pour le sauver, moyennant la promesse d’arrêter de croquer des humains. Sauf qu’à se contenter de myrtilles et de champignons, le loup décline. Il tombe malade. Et Marlaguette lui dit alors : 

Je te dédie de ta promesse. Va vivre au fond des bois comme vivent tous les loups.

Au début des années 1990, lorsque resurgit le loup en France (on l’aperçoit pour la première fois en 1992), son statut a changé : il passe de prédateur honni à espèce en voie de disparition, qu’il convient de protéger. Les polémiques sur les dégâts que l’animal protégé causera, n’y feront rien : le loup a largement perdu de sa charge prédatrice. Ce changement de statut se dessine en filigrane de ce documentaire de Laurent Védrine et Jean-Philippe Navarre, diffusé dans “Sur les docks” le 14 avril 2007.

Le loup l'homme (Sur les docks, 2007)

26 min

Devenu une espèce protégée, l’image du loup dans les récits pour enfants s’en trouve modifiée. Lorsque le loup apparaît ridicule ou pas très finaud, on perçoit l’héritage d’une longue tradition littéraire où dénigrer le loup a permis de dompter la fascination. Mais le loup n’est plus seulement ridicule, il est aussi ambivalent, complexe, attachant.

Illustration extraite de "Loulou", de Grégoire Solotareff (1989)
Illustration extraite de "Loulou", de Grégoire Solotareff (1989)
- Ecole des loisirs

Un des must reads de l’Ecole des loisirs, Loulou et ses histoires, pas Grégoire Solotareff, raconte aussi cette mue. Le tout premier album de l’auteur remonte à 1989. Quand on lit le pitch que propose la maison d’édition jeunesse, on mesure la façon dont le loup louvoie entre ces deux représentations. Le personnage est transgressif, puisque Loulou s'affranchit de “son aîné, le grand Méchant loup” :

Loulou et Tom sont amis depuis longtemps déjà. Amis, un loup et un lapin ? Et alors ? Ça n’empêche pas. Mais voilà, un vrai loup comme Loulou ressent des besoins de loup : s’en aller à l’aventure, éprouver son courage… Un vrai lapin s’inquiète-t-il pour un loup au point de partir à sa recherche au fond des bois ? Non, et pourtant c’est ce que fait Tom. Un vrai loup choisit-il de désobéir à son aîné, le Grand Méchant Loup ? Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est que Loulou et Tom sont de VRAIS amis !

Invité sur France Culture pour une "Nuit rêvée" concoctée par ses soins, Grégoire Solotareff avait choisi, entre autres, de réécouter cette émission "Répliques" datant de 2011, où Fabrice Luchini explorait les Fables de la Fontaine :

Le canidé dans les récits naturalistes

Pour raconter ce rapport pacifié au statut sauvage de l’animal, il a fallu passer par une meilleure connaissance du canidé. Et la littérature jeunesse y a joué son rôle. Un siècle plus tard, les adolescents continuent de dévorer (!) Croc blanc de Jack London comme une ode à la liberté, mais ce n’est pas anodin si l’écriture de ce roman remonte à 1903 : le début du XXème siècle est l’époque où l’on redécouvre l’animal par son versant réaliste. La littérature incorpore une visée scientifique pour rappeler que le loup n’est pas vil, diabolique ou sans scrupules (un “compère” pour Jean de La Fontaine) par essence mais qu’il est tout simplement un animal sauvage. 

En octobre 2016, “La Compagnie des auteurs” consacrait une semaine à Jack London, dont vous pouvez par exemple découvrir cette émission, avec Michel Le Bris :

Le Petit chaperon rouge par Joël Pommerat
Le Petit chaperon rouge par Joël Pommerat
© Maxppp - Arnold Jerocki

Le loup, "ce gros lourd abruti, pauvre type et ringard"

Même si on le connaît mieux, même s’il est en partie déchargé de sa part diabolique, le loup reste un motif littéraire, et pas seulement dans des romans naturalistes. Et n’a pas cessé d’habiter le registre merveilleux. Ainsi, des contes aussi anciens que ceux de Charles Perrault, pourtant mort en 1703, restent des monuments littéraires très vivants dans le patrimoine de nos jours. Le 3 décembre 2005, Joël Pommerat, qui a recréé un Petit chaperon rouge exceptionnel, revendiquait d’avoir rompu avec la représentation du loup “parodique, gros lourd, abruti et pauvre type ringard”. Ecoutez-le parler de la façon dont il a travaillé sur le texte, revenant à Perrault mais aussi, avant lui, à ses sources orales, où l’animal oscillait entre férocité et merveilleux :

Le loup du Petit chaperon rouge façon Joël Pommerat, 03/12/2005

5 min

Cela fait près d’un siècle que la psychanalyse s’intéresse de près au personnage du loup dans les contes. C’était déjà le cas de Freud, ce sera encore vrai avec Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées, qui remonte maintenant à plus de 40 ans puisqu’elle est parue en 1976 et reste un marqueur dans l’approche analytique des contes pour enfants. Le 29 mars 2012, le psychanalyste Paul Denis était ainsi l’invité d’Adèle Van Reth dans “Les chemins de la connaissance” pour analyser Psychanalyse des contes de fées.

Dans “Le travail du conte”, il y a vingt ans, le psychanalyste Pierre Lafforgue affirmait déjà  que le loup occupait une place centrale dans l’imaginaire des enfants : 

Chassez l’idée du loup, elle revient au galop. Ne parlez pas du loup aux enfants, ils en parleront eux-mêmes. L’idée du loup arrive juste avant les gros mots, cela fait partie de la maturation de la psyché enfantine, en quête de représentations symboliques.

Dans la psyché enfantine, le loup joue différents rôles. Le même Lafforgue proposait trois approches du loup à travers trois contes bien connus : Le petit chaperon rouge, Les trois petits cochons et enfin, Yzangrin dans le Roman de Renart

Petits cochons culs-nus : le stade anal dans les contes

Depuis son observation clinique d’enfants psychotiques, Lafforgue développait notamment l’idée que Les trois petits cochons coïncidait avec le stade anal chez l’enfant. Pour étayer son analyse, il était allé consulter les premières versions de l’histoire, bien avant que les studios Walt Disney ne réactivent en 1933 ce conte traditionnel originaire du Tyrol :

Dans nos ateliers contes à visée thérapeutique, nous avions depuis longtemps remarqué que les enfants psychotiques pétaient de façon anormalement fréquente à l'écoute de ce conte-là. Parfois, chez les plus grands on observe des bruits de bouche (les doigts à l'intérieur de la bouche glissent sur la paroi interne des joues et en faisant irruption font un bruit d'explosion) ou des bruits de pets obtenus par un phénomène de soufflet en mettant la main en creux sous l'aisselle. Le bras se baisse et actionne la caisse du soufflet ainsi formée, (nous y reviendrons au sujet du folklore). Les enfants également remuaient beaucoup sur leur derrière. Ils paraissaient habiter le conte de façon anale. 

Je suis allé voir dans les versions populaires du catalogue Delarue-Tenèse, s'il n'y avait pas quelques traits d'analité censurés dans les versions habituelles. J'y trouvais des loups empalés "du pertuis jusqu'à la gorge" avec une broche chauffée au rouge, un cochon qui transportait ses amis en les faisant monter dans son cul, etc. Les enfants de l'atelier avaient donc bien ressenti cette dimension anale collectée au siècle dernier qu'ils découvraient avec nous dans leurs associations ludiques.

Disney popularisera pour de bon ce conte, avec la force de frappe d’un merchandising précoce : la chanson “Qui a peur du grand méchant loup ? C’est pas nous, c’est pas nous” deviendra un tube en France dès l’année suivant la sortie du dessin animé, en 1934, quand les éditions Hachette distribuent le disque. Et renouvellera, sans doute sans le savoir, un rapport à l’analité : des psychanalystes ont souligné de longue date que dans le dessin animé, seul Naf naf (celui qui construira sa maison en briques, donc le plus évolué des trois frères) porte une salopette alors que ses deux frères (celui de la maison en paille et l’autre, de la maison en bois, si vous avez bien suivi) allaient cul nu. 

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Mais Gilles Deleuze, par exemple, s’était distancié de la lecture freudienne du rapport au loup, et notamment de l'histoire intitulée "L’homme au loup", dont Freud parle dans Cinq psychanalyses après avoir traité durant quatre ans Sergueï Pankejeff, qui restera le patient suivi le plus longuement par Freud. Ecoutez-le ridiculiser Freud devant une salle hilare, grâce à cet enregistrement pirate récupéré en 1978 par France Culture. C'est François Bayard, un auditeur invité à parler dans le poste cette année-là dans l'émission "Mi fugue mi raisin", qui avait apporté pour le faire diffuser à l'antenne cette bande enregistrée alors qu'il assistait à un cours de Deleuze et Guattari :

Enregistrement pirate de Gilles Deleuze interprétant "L'homme au loup", par Freud

4 min