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Avignon 2008. Les chroniques de Joëlle Gayot (1/2)

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__________________________________ > dossier : Le Festival d'avignon 2008

Productrice de l'émission Comme au théâtre le lundi soir de 21h à 22h sur l'antenne de France Culture, Joëlle Gayot anime les Rendez-vous avec Antoine Vitez , du 7 juillet au 11 juillet de 11h à 12h, au musée Calvet.

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Elle propose également une chronique quotidienne dans le journal de 18h à partir du 5 juillet. A lire et à écouter...

Faunes d'Olivier Dubois
Faunes d'Olivier Dubois

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

9 juillet : Faunes d'Olivier Dubois

Faunes , Idée originale et interprétation Olivier Dubois. Jusqu'au 13 juillet. On attendait ce spectacle comme l'affirmation possible d'une provocation joyeuse et salutaire. Mais Olivier Dubois, danseur au caractère pourtant trempé, ne suscite ni enthousiasme ni franche opposition. Juste un accueil poli. Explications.

Avignon ne serait pas Avignon sans son spectacle raté. Le voici. C'était hier soir, au Cloitre des Célestins. Et c'était Faunes , dans l'interprétation du danseur touche à tout Olivier Dubois. Inspiré de L'après midi d'un faune , création mythique de Vaslav Nijinski, le spectacle d'Olivier Dubois, qui s'est entouré pour l'occasion d'une équipe iconoclaste composée du cinéaste Christophe Honoré et des artistes Sophie Perez et Xavier Boussiron, est une proposition qui visait à rejoindre la version originale mais en la détournant, en la décomposant, en la subvertissant. Projet en soi intéressant. Pas besoin de connaître l'oeuvre de Nijinski pour voir que cette revisitation ne mène nulle part. Même si Dubois ne manque pas d'un certain cran et s'expose sans guère de protection, il est filmé se masturbant sur le tee-shirt trempé de sueur d'un jeune et beau tennisman, il secoue pendant près de dix minutes ses fesses charnues devant le public, il n'empêche : on trouve le temps long et on se surprend souvent à regarder les étoiles dans le ciel d'Avignon. Rien ne naît des images proposées au plateau, des musiques assourdissantes, du danseur glissant ses pas, maladroitement, dans les pas de son illustre prédécesseur ; La machine tourne à vide, sans même qu'on goutte à la provocation, sans même offusquer la morale. Ce qui aurait été un bon début. Mais Faunes ne marquera pas les mémoires. Un spectacle de plus. C'est ce qu'on se dit en sortant.

Feux par Daniel Jeanneteau et Marie Christine Soma
Feux par Daniel Jeanneteau et Marie Christine Soma

© Isabelle Lassalle / RF

8 juillet : Feux par Daniel Jeanneteau et Marie Christine Soma

Révélation hier soir au Festival d'Avignon d'une écriture : celle d'un auteur allemand totalement méconnu, August Stramm, dont deux metteurs en scène, Daniel Jeanneteau et Marie Christine Soma ont su mettre en lumière l'écriture avant gardiste. C'est au Gymnase Aubanel. Le spectacle s'appelle Feux . Et se joue jusqu'au 15 juillet.

Il y a parfois des oubliés de l'histoire qui reviennent à la lumière avant extinction totale des Feux. Feux, c'est d'ailleurs le titre donné au triptyque composé par le metteur en scène Daniel Jeanneteau à partir de trois textes de August Stramm, Rudimentaires, la Fiancée des landes, et Forces .

August Stramm, auteur allemand du début du 20ème siècle quitte le purgatoire du silence pour arriver, enfin, sur les planches de théâtre. Il était temps ! Découverte jubilatoire d'une langue, d'un univers et d'un auteur majeur qui écrivait frénétiquement des pièces et poèmes, depuis les charniers du front où l'avait envoyé la première guerre mondiale. Et nos artistes ne s'y trompent pas qui s'emparent aujourd'hui de son oeuvre. Les voici face à une écriture défiant les lois de la représentation, convoquant l'art de l'acteur et dévoilant de l'humain pulsions et inconscients. En travaillant successivement trois textes de Stramm, Daniel Jeanneteau opère une traversée radicale dans une langue en lambeaux, dont ne subsisterait que l'écume. Les personnages sont énigmatiques, immergés dans des situations d'une violence sourde. Ils semblent revenir du fond de l'ombre et n'avoir emporté avec eux que des résidus de langage. Sur le plateau étiré sur toute sa longueur, ils font leur affaire de ces éclats de mots, jusqu'au final, Forces, au cours duquel l'actrice Dominique Reymond attire sur elle tous les regards. Le corps disloqué, elle circule de rôle en rôle, quitte la tragédie pour entrer aussi sec dans le rire avant de rejouer, avec une aisance confondante, une femme livrée à une douleur sans nom. C'est elle qui restera dans les mémoires comme le passeur lumineux d'une langue austère, aussi nécessaire à la littérature que le sera plus tard un certain Samuel Beckett.

Ordet (la parole) de Kaj Munk par Arthur Nauzyciel
Ordet (la parole) de Kaj Munk par Arthur Nauzyciel

© Isabelle Lassalle / RF

7 juillet : Ordet (la parole) de Kaj Munk par Arthur Nauzyciel

Quand on quitte le Théâtre des Carmes, un peu avant 1 h du matin, après avoir assisté à la représentation de Ordet, (la Parole) , on est sonné. On est troublé, ému et déstabilisé. On se demande ce qui s'est passé qui nous a touché à ce point et déposé, chancelant, au seuil de la nuit. On se retourne alors sur ce qu'on vient de vivre et les images reviennent :

Le bleu glacé et immatériel de fjords dont une immense photographie nous fait face, paralysant nos regards. Un plateau fin, nu et laqué sur lequel est posé une ancre d'acier massive et inquiétante. Et des acteurs, surgissant du profond des coulisses, pour venir déployer sur la scène cette Parole, Ordet , qui donne son titre à la pièce. En choisissant de mettre en scène ce texte dont le cinéaste Carl Dreyer a fait un film mémorable, Arthur Nauzyciel fait preuve d'audace. Il amène au coeur d'Avignon, en 2008, un discours, qui porte en lui toutes les controverses et soulève les passions. Avec Ordet , c'est la question de la foi qui déboule dans le festival. Croire ou ne pas croire. Espérer ou ne pas espérer. A travers le récit impossible d'une résurrection, (une jeune femme meurt en couche avant de ressusciter), c'est notre propre capacité à nous abandonner à l'irrationnel qui est mise à l'épreuve. Et lorsqu'on quitte la salle, convaincus par ce qui vient d'arriver, bouleversé par le jeu des acteurs, au premier rang desquels Pascal Gregory et Xavier Gallais, on se dit que finalement, ce qui nous a été demandé, ce n'est pas tant de croire en Dieu que de croire au théâtre. Ordet, ce n'est donc pas un spectacle. C'est une expérience humaine, cela arrive parfois au théâtre, pas souvent.

Ordet confirme d'ailleurs une des tendances du festival cette année. On ne sait pas trop s'ils se sont concertés, on imagine que les directeurs ont, pour leur part, réfléchi à la chose, mais la plupart des artistes ont fait le choix de textes qui questionnent l'au-delà, s'attardent sur les notions de croyance, de spiritualité ou de métaphysique. Ca a démarré très fort avec Claudel, le Partage de Midi , pièce dans laquelle un homme se débat entre l'amour d'une femme et l'appel de Dieu. Ca a continué sans faiblir avec Inferno , adapté de la première partie de la Divine Comédie de Dante, par l'italien Romeo Castellucci. Et là encore la traversée spirituelle n'est pas prête de cesser puisque dans les jours qui viennent, nous pourrons voir le travail de Romeo Castellucci sur le Purgatoire et le Paradis , du même Dante.

C'est donc un Festival non pas mélancolique, mais en tout cas, méditatif. Qui brasse les idées, interroge les valeurs humaines, met en doute la rationalité et n'évacue pas la question de la foi. Bref, plus que jamais, Avignon semble vouloir rester près des grands débats de son temps et même si la joie est de la partie, c'est vrai, que la frivolité, elle, pour l'instant est exclue.

Inferno de Romeo Castellucci
Inferno de Romeo Castellucci

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

6 juillet : Inferno de Romeo Castellucci

Un homme grimpe à main nue jusqu'au sommet du mur de la Cour d'honneur et contemple à ses pieds le vide où il nous a laissés. L'enfer peut commencer. Vous qui entrez ici, laissez toute espérance : La phrase est inscrite au fronton de l'horreur. Sous la direction de Romeo Castellucci, artiste italien dont on sait la radicalité, le goût pour un théâtre dévasté, anxiogène et mortifère, le Palais des papes connaît le pire et le meilleur. Secoué de tremblements, dévasté par le feu, il abrite une population incertaine, titubante qui s'égare, s'écroule et s'enchevêtre sur le plateau. Une enfant erre au milieu du chaos. Des chiens sautent à la gorge d'un homme à terre. Sur les murs de la Cour, les âmes des damnés nous contemplent. On compte les morts, on nomme les disparus. Des étoiles se fracassent au sol. C'est l'Enfer. Et ce n'est pas l'Enfer. Castellucci trahit, pille, détourne le poème. Il ne cite aucun vers. Il n'a pas comme Virgile, le guide de Dante, le goût de la fidélité. Mais s'il s'éloigne du récit, c'est pour mieux y revenir, à coups de secousses visuelles et de bruits saturés. Inferno est un spectacle dont il faut se méfier. On croit sortir indemne. Mais c'est une illusion. L'enfer, c'est pour après, lorsque l'onde de choc se propage en silence dans notre imaginaire.

Partage de Midi de Paul Claudel
Partage de Midi de Paul Claudel

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

5 juillet : Partage de Midi de Paul Claudel

C'était hier soir l'ouverture du Festival d'Avignon et tous, nous nous sommes rendus hors des remparts, à quelques kilomètres de la ville, pour assister à la création de Partage de Midi , de Paul Claudel, un spectacle sans metteur en scène, travaillé par le collectif des comédiens.

A la Carrière Boulbon, bloc de roche brute arraché à la nature, sous un ciel étoilé, quatre acteurs rodent autour d'une scène de bois déposée sur une mer de terre battue. Parmi eux, Valérie Dreville, l'une des artistes associée de cette 62e édition, littéralement habitée par la langue de Claudel. Elle est Ysé, la femme convoitée de tous et l'impossible amour. A ses côtés, Nicolas Bouchaud, qui est Amalric, le voyou de la bande, Gaël Baron, qui joue De Ciz, le mari, et surtout, surtout, Jean-François Sivadier dans le rôle de Mesa, l'amant, le seul aimé. Sivadier qui prend tous les risques et campe un Mesa vulnérable et torturé.

Sur la scène qui se défait d'heure en heure et finit en lambeaux, les acteurs bravent, comme s'ils étaient embarqués sur une mer démontée, les remous et les lames de fond d'une écriture infernale qui laisse jaillir la brutalité des relations humaines. Et c'est cela qu'on entend avant tout le reste: le déchaînement de la langue, sauvage, animale, d'une rage pulsionnelle qu'exacerbent la passion et le désir. A la fin du spectacle, on sait que la traversée a eu lieu, malgré l'éloquence qui parfois frôle la grandiloquence, malgré les maladresses d'une représentation à laquelle un metteur en scène aurait sans doute évité les sauts de cabri ou le trop plein de fougue. Des applaudissements mitigés ont accueilli le spectacle. Et c'est dommage. Il méritait des encouragements plus chaleureux qui viendront, on n'en doute pas.

Demain, retour sur l'ouverture de la Cour d'Honneur, avec le travail du second artiste associé, Romeo Castellucci, Inferno , d'après Dante.