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Avignon 2008. Les chroniques de Joëlle Gayot (2/2)

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__________________________________ > dossier : Le Festival d'avignon 2008

Productrice de l'émission Comme au théâtre le lundi soir de 21h à 22h sur l'antenne de France Culture, Joëlle Gayot anime les Rendez-vous avec Antoine Vitez , du 7 juillet au 11 juillet de 11h à 12h, au musée Calvet.

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Elle propose également une chronique quotidienne dans le journal de 18h à partir du 5 juillet. A lire et à écouter...

Avignon 2008: Palais des papes
Avignon 2008: Palais des papes

14 juillet : Falk Richter et premier bilan

Interrogée par Florence Sturm, Joëlle Gayot se réjouit de "Das System", un spectacle conçu par le metteur en scène Stanislas Nordey, et se félicite du bon début global du festival.

© Isabelle Lassalle / RF

Avignon 2008: Tragédies romaines par Ivo Van Hove
Avignon 2008: Tragédies romaines par Ivo Van Hove

© Jan Versweyveld

13 juillet : Tragédies romaines par Ivo Van Hove

Au Gymnase Gérard Philippe, hors des remparts, jusqu'au 14 juillet.

Un Shakespeare chasse l'autre. Sur le plateau du Gymnase Gérard Philipe, trois pièces se suivent qui se ressemblent. Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopatre sont passées au moule d'une mise en scène bulldozer, signée Ivo Van Hove, un artiste néerlandais. Un spectacle marathon d'une durée de 5h30 sans entracte mais avec des changements de décor qui occasionnent de courtes pauses. Etonnante mise en scène de ces drames élizabéthains où Shakespeare fouille les mécanismes du pouvoir et décortique le politique, ses manoeuvres, ses stratégies, ses ambitions. Ivo Van Hove bouleverse les données de la représentation en ouvrant la scène au public. Une scène surplombée d'un écran géant et jonchée de téléviseurs sur lesquels sont retransmises, dans le temps du jeu, certaines actions. L'espace est comme un très vaste appartement composés de petits salons avec canapé. Les acteurs se déplacent d'une aire de jeu à l'autre. Et le public aussi qui est invité à bouger. A aller et venir à sa guise entre les gradins et le plateau. Un public à qui il est proposé de boire et de manger et, s'il le veut, de pianoter sur internet et d'envoyer des mails. Conception démocratique du théâtre, certes, mais qui tue le texte et dissémine le propos de Shakespeare en le banalisant et en le fondant dans un confus brouhaha. Un Shakespeare chasse l'autre. Et chasse aussi pas mal de spectateurs avant la fin du marathon, dont moi...

Atropa par Guy Cassiers
Atropa par Guy Cassiers

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

12 juillet : Atropa par Guy Cassiers

Atropa , texte de Tom Lanoye, Opéra Théâtre. Jusqu'au 14 juillet.

Second spectacle proposé par le Flamand Guy Cassiers ici au Festival d'avignon, Atropa plonge les spectateurs dans une tragédie totalement revisitée au déroulement bouleversé :

Une femme aux longs cheveux se dresse sur un promontoire. Derrière elle, tendu sur toute la largeur de la scène, un écran cinéma où se projette son visage, immense, aussi vaste qu'un paysage. Cette femme, c'est Hélène, femme de Ménélas, arrachée à la Grèce pour être emmenée à Troie et alibi d'une guerre sans répit entre les deux pays. Sous la plume de Tom Lanoye, auteur flamand, les vers d'Euripide et les paroles prélevées de discours de Georges Bush ou de Donald Rumsfeld s'entremêlent pour tresser un chant funèbre contemporain. Guy Cassier est le metteur en scène de cette tragédie revisitée qui place au centre du drame Agamemnon, le guerrier aveugle assoiffé de pouvoir. Autour de lui, s'élèvent les plaintes des femmes en deuil. Clytemnestre, Andromaque, Cassandre, Hécube, Hélène. Somptueux comme un tableau de maître, le plateau du théâtre devient le lieu d'une cérémonie hiératique où les larmes et les soupirs des femmes nous parviennent dans leur moindre nuance. Elles chuchotent, implorent, invectivent Agamemnon, impitoyablement figé dans un discours où la raison d'état ne souffre pas la compassion. Juste retour des choses que cette vision moderne des héros d'autrefois, observé du point de vue de la femme, celle qu'on viole, celle dont on tue l'enfant, celle qu'on trahit. La vengeance de la paix, (c'est le sous titre du spectacle) est amère et laisse songeur quant au pouvoir des hommes que toute humanité semble avoir déserté.

Secret de Johann Le Guillerm
Secret de Johann Le Guillerm

© P.Cibille

11 juillet : Secret de Johann Le Guillerm

Un spectacle peu ordinaire à voir au Festival d'Avignon. Ce n'est ni de la danse, ni du théâtre, c'est du cirque, encore, qu'avec Johan Le Guillerm, concepteur de Secret , proposé sous chapiteau dans la Cour du Lycée Mistral jusqu'au 26 juillet, il faut s'attendre à tout, sauf à du cirque :

Johan le Guillerm ou l'art de dompter les éléments. Johan le Guillerm ou le premier circassien qui lutte à main nue avec la matière. Vous vous pensiez au cirque. Vous y êtes. Sur la piste qu'encerclent les spectateurs, pas de lions, pas d'éléphants, pas de trapézistes voltigeant au dessus de nos têtes. Un homme, seulement, mais quel homme. Mi barbare mi animal, grand, le torse nu revêtu d'un manteau rouge, Johan le Guillerm tient en main un fouet qui claque sur des sauts en métal et des fourrures sauvages. Ce grand bonhomme en sueur est un drôle d'artiste. Il déjoue les codes du cirque et crée avec trois fois rien un show spectaculaire où des avions de papier viennent se poser sur sa main, où il saute sur la croupe de chevaux tressés de branches d'acier. Les exercices se suivent et ne se ressemblent pas. Certains sont d'une beauté irréelle et s'offrent comme des tableaux à déguster lentement. Deux tours de livres empilés un à un sur lesquels se couche l'artiste, dans un équilibre précaire et on reste béat devant la poésie du geste, répétitif, minutieux, fragile et délicat. Et un final, somptueux qui voit s'édifier devant nous une cathédrale de planches de bois, tendues de cordes rugueuses et qu'escalade jusqu'au sommet le Guillerm, triomphal. Au fond, la prestation ici n'est pas ce qui compte et ce qu'on emporte avec soi, en quittant le chapiteau, c'est l'imagination sans limite, proprement contagieuse, d'un homme qui semble définitivement avoir dompté les lois de l'apesanteur.

Trois Cailloux d’après Gombrowicz
Trois Cailloux d’après Gombrowicz

Trois Cailloux d’après Gombrowicz © Isabelle Lassalle / RF

**10 juillet : Purgatorio, Another sleepy dusty delta day et Trois Cailloux **

Tous les regards du Festival étaient portés, hier sur Purgatorio , librement inspiré de la Divine comédie de Dante, par Romeo Castellucci, spectacle proposé au parc des expositions de Chateaublanc, jusqu'au 12 juillet. Question : Après L'enfer , comment l'artiste parviendrait-il à restituer l'âme et l'essence de Purgatoire ? On attendait impatiemment ce second épisode d'Inferno . Hier, dans une salle écrasée de chaleur, ce qu'on a vu était tout simplement, dément et insoutenable. Une fois de plus, pas un vers de Dante n'est prononcé au cours du spectacle. Au lieu de cela, ce sont les mots simples d'une famille banale qui s'énoncent. Une mère et son petit garçon, dans un appartement bourgeois. Un père dont le retour semble attendu avec appréhension. Les scènes se déroulent dans une lenteur exaspérée, abritées derrière un tulle de voile. L'enfant se plaint d'un mal de tête. Sa mère le cajole. Plus tard, le père revient d'un voyage d'affaire. Il boit un verre, regarde la télé... Puis il demande à la mère : « où est mon chapeau ? ». Une simple phrase et nous basculons dans l'horreur. Loin des regards, nous parviennent les cris, effrayants, terrifiants, d'un petit garçon que son papa viole, dans une maison paisible, qui ressemble à toutes les maisons. Si le Purgatoire c'est cela, alors, oui, le purgatoire, c'est l'horreur. Castellucci a du génie : il sait que le théâtre doit passer par le corps du public et il sait comment s'y prendre pour que pas un de nous ne sorte indemne de la représentation ; La fin d'Inferno atteint le point de non retour avec l'image projetée sur un écran rond et immense d'un ciel traversé de fleurs vénéneuses et de nuages obscurs. A l'issue du spectacle, c'est debout que les spectateurs ont salué ce moment exceptionnel.

Autre spectacle attendu, celui de Jan Fabre, qui en 2005, était l'artiste associé de l'édition du Festival la plus contestée et la plus mouvementée : Jan Fabre, le retour. Celui qui avait secoué le public en 2005 avec l'Histoire des larmes , revient en force à la Chapelle des Pénitents blancs. Another sleepy dusty delta day , solo crépusculaire qui démarre par la lecture d'un texte de Fabre, annonçant qu'il s'apprête à sauter du pont Benezet. C'est une danseuse qui lit ces mots avant de se lancer dans une chorégraphie sublime, nouée par la douleur, la lassitude et l'épuisement. Vêtue d'une robe jaune, elle se disloque sous le regard d'oiseaux en cage. Façon, sans doute, pour Jan Fabre de répondre à ceux qui l'avaient attaqué, voici quelques années : vous voyez, semble-t-il dire, s'il faut danser, je danse. Mais je ne suis pas pour autant un artiste à qui on met le fil à la patte. De Jan Fabre, on n'en attendait pas moins.

Un coup de coeur absolu, cela aussi peut arriver à Avignon. C'était le cas, avec Laurent Poitrenaux, acteur, dirigé par Didier Galas dans Trois Cailloux , d'après Gombrowicz. C'est le petit bijou du Festival. La seconde partie du Sujet à Vif, une manifestation qui se déroule au Jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph. Une demi heure de bonheur absolue lorsque Laurent Poitrenaux, l'un des meilleurs acteurs de sa génération, se met à déhancher son corps sur les mots de Gombrowicz. Seul en scène avec un danseur habillé exactement comme lui, il se livre à une époustouflante prestation, drôle, cocasse, inepte et jubilatoire. Il épouse au souffle près les chemins sinueux que parcourt le personnage qu'il interprète. Un homme méditant sur la vie et prenant le pli de l'absurde pour évoquer des choses aussi graves que le sens de la vie sur la terre. Un spectacle parfait, à tous égards.