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Avignon 2014 - "Mai, Juin, Juillet", à 24 heures de la première

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**** Dans une édition 2014 du Festival d'Avignon marquée par le mouvement des intermittents, il y a bien sûr une résonance toute particulière à rejouer les événements de mai 1968, et en particulier l'occupation à l'époque du Théâtre de l'Odéon considéré comme un temple de la culture bourgeoise. Sur ce thème, Denis Guenoun a construit la pièce “Mai, Juin, Juillet ", rattrappée elle aussi par la politique, puisque les dernières répétitions du spectacle ont eu lieu en un temps record, après un mouvement de grève des techniciens. Sur le plateau, dans les coulisses, retour sur une dernière journée de répétition dans l'urgence de cette vaste fresque politique créée dans le IN à l'Opéra Grand Avignon.

> Denis Guénoun et Christian Schiaretti étaient les invités de La Grande Table d'été le mardi 15 juillet.

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Sur le plateau, le techniciens s’activent, courent et crient des instructions, dans l’urgence du moment. Ils ont pris un retard conséquent sur un emploi du temps déjà extrêmement court. A Avignon, le montage de la pièce “Mai, Juin, Juillet” mise en scène par Christian Schiaretti souffre d’un sérieux contretemps : le mouvement de grève initié la veille par les intermittents du spectacle a été suivi par une partie de l’équipe technique, retardant la mise en place du plateau d’une journée complète. Une gageure, quand on sait que monter la scène en trois jours relève déjà du défi.

Un projecteur, prêt à être hissé.
Un projecteur, prêt à être hissé.
Valentin Clavel Segura
Valentin Clavel Segura

La première répétition doit prendre place d’ici 3 heures, les comédiens et le metteur en scène ne sont pas encore sur place, mais** l’Opéra Grand Avignon est déjà en pleine effervescence** . Juchée sur un escabeau, une technicienne vérifie l’état d’un énorme projecteur avant qu’il ne soit hissé au dessus de la scène.

Ce que les techniciens installent c’est un Théâtre dans le théâtre . L’Opéra Grand Avignon va héberger en son sein, symboliquement, le théâtre de l’Odéon, qui avait été occupé par les étudiants lors des manifestations de mai 1968. “Ce matin on a accueilli la compagnie du Théâtre National Populaire (TNP) à Villeurbanne. Nous effectuons le montage, que nous avons débuté à 8 h. On monte le décor, la lumière, le son et la vidéo, en essayant de ne pas se gêner les uns les autres ”, raconte Valentin Clavel Segura, assistant directeur technique de l’Opéra, qui retourne assez rapidement aider son équipe dans l'installation du plateau :

Avignon Valentin Clavel Segura Installation

1 min

L'envers des décors Depuis la scène, afin de hisser panneaux et projecteurs, les techniciens hêlent ceux qui se situent plus haut pour donner des instructions ou demander des informations. Le Grand Opéra est encore assez peu automatisé, il faut contrebalancer manuellement le poids des objets à l’aide de pains de métal de 12,5 kilos :

Avignon David Dillies Final

2 min

Avignon David
Avignon David

Sur les passerelles qui encadrent la scène, à 12 mètres au dessus du sol, David Dillies se charge de mettre le nombre de pains adéquat sur la porteuse afin de contrebalancer le poids des équipements :

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0 min

**Peu de techniciens évoluent sur les trois niveaux qui surplombent la scène. Et seuls deux d’entre eux sont actifs sur “le grill”, à 18 mètres au dessus du sol. ** Située juste sous la charpente, cette plateforme métallique porte d’autant mieux son nom qu’il y règne une chaleur infernale. Partout, des câbles sont séparés ou regroupés à l’aide de poulies. Les filins sont tendus à même le sol, rendant la progression difficile pour des techniciens déjà pressés, qui crient leurs instructions constamment afin d'être entendus.

Difficile d'avancer sur le "grill".
Difficile d'avancer sur le "grill".
Les poulies-mères trient les câbles.
Les poulies-mères trient les câbles.

Avignon David Dillies Grill

52 sec

Entre les poutres métaliques du grill, on distingue en contrebas les techniciens, réunis à 5 ou 6 pour parvenir à soulever les immenses panneaux recouverts de tissu noir , qui, sur scène, feront office de murs. L'urgence se ressent lorsqu'ils reculent sous le poids des panneaux, comme s'ils prenaient des risques pour aller plus vite et rattraper le temps perdu.

Les techniciens, en train d'installer les panneaux.
Les techniciens, en train d'installer les panneaux.

En coulisses, à côté des loges, les habilleuses effectuent une dernière revue des costumes. Cravates en mains, elles s’entraînent une dernière fois à faire des noeuds Windsor, plus facile à utiliser dans le cadre des changements de costumes des comédiens. ils sont plus “jolis, droits et stables que les noeuds simples” , assure Sophie, chef habilleuse :

La compagnie du Théâtre National Populaire de Villeurbanne va présenter sur scène un nombre inhabituel de comédiens : ils sont 48 à jouer la pièce . Et chacun d’entre-eux changera deux à trois fois de costume au cours du spectacle. “Ce costume, c’est la robe de la loi de grâce. C’est un costume porté par une étudiante dans “Mai, Juin, Juillet”, qui provient d’un spectacle précédent de Christian Schiaretti, c’est un clin d’oeil” , raconte Claire, habilleuse :

Avignon Habilleuse Claire

2 min

A 16 heures, pour la première répétition, les habilleuses sont prêtes, mais les décors sont loin d’être parfaitement installés. Les lumières ne sont pas fixées à temps, et les comédiens n’ont pas encore de retour son.

Sur scène, des répétitions pressées A peine arrivés au théâtre, les 48 comédiens investissent les lieux, s'emparent de l'espace et se positionnent par rapport aux accessoires qu'ils doivent utiliser. Ils montent également aux balcons, puisque le spectacle se joue en partie dans la salle. Juchés en hauteur, ils observent la scène où tout va se jouer, sous l’oeil du metteur en scène Christian Schiaretti : * “Il y en a qui ont le vertige ? Faites attention !”, * s'inquiète-t-il.

“On peut mettre nos jambes par dessus la balustrade ?” demande une comédienne.

La première de ces ultimes répétitions, le filage, permet en particulier de gérer leur amplitude de voix. ** “Il faut soutenir là ! " conseille le metteur en scène. "Il faut compter 4 fois plus fort, peut-être que vous n’entendez pas mais dans le public le bruit de la climatisation est assez élevé !”

Sur scène se met alors en place un étrange ballet. **Les comédiens jouent une version accélérée de la pièce, ** commencent la première phrase de leurs tirades, la ponctuent de “blablablabla” avant de conclure leurs répliques normalement pour permettre aux comédiens suivants d’enchaîner. Christian Schiaretti observe, corrige : “Ca ne va pas avec les chaises, on a pas le temps là ! Je me débrouillerai, je mettrai des marques au sol !”

Les comédiens auront à peine le temps de faire une pause avant de reprendre pour la répétition générale , face aux photographes, qui débute à 20 h. Quand ceux-ci prennent place dans les fauteuils rouges de l’Opéra Grand Avignon, les artistes viennent à peine d'ajuster leur jeu à l’environnement. **La pièce “Mai, Juin, Juillet” qui dure, entracte compris, près de quatre heures, ** prend vie, à vitesse normale cette fois, et les professionnels mitraillent..

Au sortir de la répétition, Louise Vignaud, comédienne et apprentie metteur en scène, raconte combien les conditions de travail sont cette fois particulières :“Habituellement on a deux mois de répétitions, souvent dans une salle de répétition et en général deux semaines avant on a accès au plateau et on peut répéter dessus.” La compagnie du TNP a eu la chance de pouvoir se préparer dans de très bonnes conditions à Villeurbanne, dans une salle assez similaire au plateau actuel. * “Quand on est arrivés ici il a fallu se réhabituer au décor, se réhabituer à la voix”, * précise Louise.

Avignon Louise Vignaud Conditions répét

3 min

La répétition terminée, les photographes sortent et Christian Schiaretti, resté seul avec sa troupe, fait le bilan. Les conditions de travail inquiètent et la question se pose sérieusement de savoir si les acteurs préfèrent jouer dans les condititions de la répétiton, où s'ils veulent tenter de jouer la pièce avec un plateau complet, sur lequel ils ne se sont pas entraînés."On tente Christian ...", assurent-ils au metteur en scène, apparement plus inquiet qu'eux.

“Il n’y avait aucune lumière, il n’y avait aucun son, et il manquait un tiers des éléments scéniques avec lesquels on achève la scène. On a perdu 16 heures de travail à peu près. On va jouer totalement sans filet” , regrette Christian Schiaretti :

Christian Schiaretti

1 min

La pièce "Mai, Juin, Juillet" retrace les manifestations de mai 68 et des deux mois qui suivirent, de l'occupation du Théâtre de l'Odéon aux réflexions de Jean Vilar (Robin Renucci) sur le Festival d'Avignon en temps de grève . L'ironie a voulu que, 46 ans plus tard, d'autres manifestations empêchent presque la pièce de se tenir, alors même qu'elle était attendue pour le message politique qu'elle délivre.

Avignon Christian Schiaretti Spectateurs et message

1 min

*“Je crois que c’est un texte qui n’a pas été écrit pour la situation actuelle", * estime Louise Vignaud. "Il a été écrit auparavant parce qu’il y avait une nécessité de l’écrire, de dire et de raconter cette histoire qui est la nôtre. Il faut toujours se dire qu’on vient de quelque part. Aujourd’hui rappeler cette histoire permet de faire réfléchir et après tout, le théâtre c’est ça aussi, c’est donner un discours et poser des questions. C’est plutôt ça qu’on vient porter ici, et on est 48 au plateau à être très heureux de le faire."

Malgré tous ces questionnements, le 14 juillet à 22 heures, la première de '"Mai, Juin, Juillet" s'est finalement tenue dans les conditions initialement prévues. De l'occupation du Théâtre de l'Odéon de Jean-Louis Barrault (Marcel Bozonnet) par les étudiants de mai 68, aux manifestations ciblant le festival d'Avignon, la pièce a donné à voir la naissance d'un théâtre engagé, politisé.

Christian Schiaretti l'avait affirmé : la seule leçon de cette pièce est celle de l'Histoire et les techniciens, en choisissant d'abord la grève, ont donc à l'évidence suivi cette ligne directrice. Mais en permettant à la pièce de se tenir dans des conditions idéales pour la première, c'est aussi le respect des spectateurs que toute la troupe a privilégié.

Le public, lui, estimera s'il s'agit ou non, d'un rendez-vous réussi avec l'histoire du Théâtre.