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Avons-nous tous des troubles de l'attention ?

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 Il existe 18 symptômes qui permettent d'identifier un TDAH.
Il existe 18 symptômes qui permettent d'identifier un TDAH.
© Getty - Stellalevi

Sur les réseaux sociaux, de plus en plus de contenus incitent tout un chacun à se demander s'il ne pourrait pas être atteint d’un trouble du déficit de l'attention (TDAH). Mais les symptômes du TDAH sont bien plus lourds que ne le laissent penser ces vidéos.

Vous buvez beaucoup de café ? Ou vous êtes toujours en retard ? Ou encore vous avez remarqué qu’un acteur jouait dans un autre film mais impossible de vous souvenir duquel ? A en croire une récente grille de “Bingo TDAH” qui circulait il y a peu de temps encore sur les réseaux sociaux, vous pourriez être la victime d’un trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Cette maladie est responsable, chez les personnes atteintes, de difficultés à se concentrer, à être attentives ou encore à mener à terme des tâches censément simples, et ce au point d'impacter la vie de tous les jours. 

Ce "bingo" des symptomes du TDAH a été beaucoup partagé sur Twitter et Instagram.
Ce "bingo" des symptomes du TDAH a été beaucoup partagé sur Twitter et Instagram.
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Depuis quelques mois, les vidéos et photos prétendant aider à déterminer si vous êtes victime d’un TDAH pullulent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Tiktok. Un “mentor TDAH”, Adhdvision, qui compte plus de 850.000 abonnés, propose ainsi d’”aider à atteindre le succès TDAH”, grâce à ses vidéos. Dans ses tiktoks, vus plusieurs millions de fois, il liste des symptômes qui semblent pourtant trop peu spécifiques pour ne concerner que le trouble de l’attention. Entre le craquage des doigts présenté comme un symptôme et le “bingo” diffusé sur Twitter et Instagram, difficile de s’y retrouver.

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“Il y a beaucoup de gens qui s’approprient le TDAH, qui en font presque leur personnalité, mais il faut rappeler qu’il s’agit bien d’une maladie, regrette à ce sujet le psychiatre Régis Lopez, spécialiste du sommeil et du TDAH. Ce n'est pas un trait de tempérament, une personnalité, c'est une maladie neurodéveloppementale. C'est-à-dire qu'elle fait partie des troubles avec lesquels on grandit.“

Contrairement à l’idée qu’on s’en fait, le trouble de l’attention n’est pas lié à une problématique d’éducation ou à l’environnement dans lequel on est élevé, mais a bien une origine génétique, précise le Dr Lopez : “On estime que ce qui explique pourquoi une personne souffre d'un TDAH, c'est à peu près à 80 % des facteurs d'origine génétique et à seulement 20 % des facteurs liés à l'environnement. Ça ne veut pas dire que quand vous avez des TDAH, vos enfants sont à risque à 80 % de l'avoir, ça veut dire que si vous souffrez d'un TDAH, ce qui explique que vous l'avez, c'est majoritairement votre bagage génétique. C'est pour cela que c'est un trouble qui a une forte composante familiale. Il y a autant de TDAH dans les milieux aisés que défavorables, de gens qui ont des histoires absolument épouvantables que de personnes élevées dans des familles sans histoires.” Selon le milieu dans lequel une victime de TDAH évolue et grandit, les symptômes de la maladie peuvent être amplifiés ou non, sans que cet environnement soit pour autant à l’origine du trouble.  

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Tous atteints de TDAH ? 

Si les gènes responsables du TDAH n’ont pas été identifiés, ce trouble concernerait entre 3,5 et 5,6 % de la population, selon une étude parue en 2011 (un chiffre remis en cause par une autre étude, parue en 2021, qui estime cette fois que le nombre d'enfants atteints d'un TDAH serait de 0,3 %.) "La prévalence est variable suivant les méthodes et les études, précise la psychiatre Charlotte Van Den Driessche dans une émission de La Méthode scientifique consacrée à ce sujet. On estime cependant qu'elle est se situe autour de 5 %, et que c'est une prévalence mondiale stable : la différence serait plutôt liée aux différences méthodologiques des études plutôt qu'à des différences de population". 

Si la possibilité d'un surdiagnostic fait débat, le trouble de l’attention est aujourd'hui mieux identifié qu’il y a quelques années et de mieux en mieux détecté chez les enfants. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que de nombreux adultes se posent la question de savoir s’ils pourraient ou non être atteint de TDAH.

A juste titre ? Pour la psychologue clinicienne au Centre Hospitalier Sainte Anne Lucia Romo, ce soudain intérêt pour les TDAH peut en partie se justifier par une évolution de la question de l’attention : “On est de plus en plus multitâches, on fait du zapping en continu. On est en train d'apprendre à notre attention à fonctionner différemment. Mais comme on se fatigue rapidement, on se dit qu'on a un TDAH.”

Avoir une tendance forte à la procrastination, n'est d'ailleurs pas forcément le signe d'un TDAH. “C'est arrivé à tout le monde dans sa vie d'avoir du mal à se concentrer, tempère de son côté le psychiatre Régis Lopez. Les trois quarts de la population peuvent se retrouver dans le bingo qu’on a vu. Mais avec cette liste de symptômes qui peuvent être liés ou non au TDAH, il manque un aspect important qui est de demander si les symptômes ont un véritable impact dans la vie de tous les jours.”

Symptômes : le véritable bingo

Mais alors quels sont ces symptômes ? “En fait, pour poser le diagnostic, il y a plusieurs conditions qui doivent être requises, explique Régis Lopez. Ce n’est pas si loin d’un bingo finalement : il y a 18 symptômes qui sont très caractéristiques du TDAH.”

Pour évaluer l’existence d’un trouble de l’attention, les médecins vont vérifier que la personne souffre d’un certain nombre de ces symptômes, divisés en deux catégories : l’inattention et l’hyperactivité. Régis Lopez liste ainsi, pour ce qui est de l’inattention_, “des difficultés à rester concentré, le fait de faire fréquemment des erreurs d'étourderie, des problèmes liés aux oublis, des pertes d'affaires, la difficulté à suivre une conversation, des difficultés d'organisation, la procrastination, les difficultés à aller au bout des tâches qu'on commence, ou encore la distractibilité”._

Côté hyperactivité, les symptômes sont plutôt physiques : “avoir du mal à rester assis, devoir beaucoup bouger, avoir du mal à rester tranquille dans des situations qui l’exigent… Et l'hyperactivité peut être chez l'adulte, très mentale, avec l'impression que les pensées vont beaucoup trop vite, avoir un besoin de débrancher, ne pas arriver à se relâcher, trop parler, couper la parole, avoir du mal à attendre…”

Mais qui n’a jamais coupé la parole à quelqu’un d’autre ? Individuellement, chacun peut évidemment retrouver certains de ces symptômes dans ses propres comportements. Pour qu’un médecin diagnostique un TDAH, il doit détecter cinq symptômes sur neuf, soit pour l’inattention, soit pour l'hyperactivité. Et ces symptômes doivent être considérés comme sévères par le corps médical, c’est-à-dire à l’origine d’une souffrance : “Quelqu’un qui perd ses clés une fois de temps en temps, on n’en fait pas un symptôme. C’est la répétition qui est importante, ce sont des gens qui vont dire : 'je perds une heure tous les jours à rassembler mes affaires'. Il faut que ce soit fréquent, que ça pose problème”. 

Un trouble existant depuis l’enfance

Pour que le TDAH soit caractérisé, il faut que les symptômes constituent un “handicap dans la vie”, poursuit Régis Lopez. Le trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité n’est pas une maladie qu’il convient de traiter absolument :

Il faut bien réaliser qu’il s’agit d’un diagnostic médical et que des gens en souffrent. Quelqu’un qui ne souffre pas, le docteur ne posera pas de diagnostic TDAH parce qu'il n'y a pas besoin de l’aider. Souvent, on a un peu tendance à oublier cette notion de souffrance, de retentissement qui pousse les gens à consulter, à demander de l'aide. Si finalement vous vous reconnaissez là-dedans, mais que vous n'avez jamais pensé à en parler à votre médecin, c'est probablement que vous n'en souffrez pas et qu'il n'y a pas besoin d'aller plus loin.

Une des autres conditions nécessaires à la détection d’un TDAH est de parvenir à caractériser son existence depuis l’enfance de la victime.
“C'est un trouble qui va apparaître pendant l'enfance et qui va évoluer à l'âge adulte, rappelle la psychologue Lucia Romo. Ce trouble commence en général au moment de la scolarité et est souvent diagnostiqué en CP : c'est le moment où il y a l’apprentissage de la lecture et de l'écriture, et c'est là qu'on va voir s’il existe des difficultés.”

Beaucoup de personnes, en passant de l’enfance à l’âge adulte, parviennent à guérir du trouble de l’attention ou bien encore à en “lisser” les symptômes, de façon à vivre avec de façon harmonieuse.

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Le TDAH et ses compagnons de route 

Et si vous veniez à cocher toutes les cases du bingo du TDAH malgré tout ? A en croire les spécialistes, rien ne garantit qu'un TDAH soit à l’origine de vos symptômes. Car ces derniers sont partagés avec d’autres pathologies, qui sont souvent des comorbidités du trouble du déficit de l’attention.

“Il y a souvent d’autres troubles associés, précise Lucia Romo. Pour les enfants, ça va être souvent les troubles dys- : la dysgraphie, la dyslexie ou la dysorthographie). Parfois, c’est aussi associé à des hauts potentiels, ce qu'on appelait avant des surdoués”. En arrivant à l’âge adulte, les troubles comorbides prennent en revanche une autre dimension : abus de substances, addictions, mais aussi des troubles dépressifs ou anxieux... “Ce qui va être difficile à cerner, c'est qu'à un moment donné, vous pouvez ne pas vous rendre compte qu'il y a un TDAH à la base puisqu'il y a d'autres troubles qui ont pris la place”.

Le TDAH agrège souvent d'autres maladies : troubles anxieux, dépression, problèmes de sommeil…
Le TDAH agrège souvent d'autres maladies : troubles anxieux, dépression, problèmes de sommeil…
© Getty - Luana Ciavattella / EyeEm

“Par exemple, la privation de sommeil va se traduire dans la journée par des symptômes qui ressemblent beaucoup à des troubles de l'attention, confirme Régis Lopez. [...] Il y a plein de pathologies qui peuvent, par leurs conséquences, se manifester comme un TDAH. Si beaucoup de personnes et de patients font la confusion, c'est parce que le TDAH agrège autour de lui beaucoup de maladies, et donc des gens qui souffrent aussi de troubles anxieux, de dépression, de mauvaise régulation de leurs émotions, de problèmes de sommeil…” Pour les médecins, démêler les différents troubles permet d’orienter vers de meilleurs soins : il convient de cibler une autre maladie, si elle prédomine sur le TDAH. Et vice-versa, car, à l’inverse, des comorbidités peuvent aussi retarder la prise en charge d’un TDAH mal diagnostiqué.

Des traitements possibles

Un diagnostic établi tôt permet, la plupart du temps, de guérir du TDAH, assure Régis Lopez : “la plupart des adultes en consultation que je vois et qui ont été diagnostiqués puis pris en charge lorsqu’ils étaient jeunes, ceux-là vont très bien. On arrête souvent le suivi une fois qu’ils ont terminé leurs études”. Pourtant, le psychiatre regrette que le gros de ses consultations consiste en des patients qui n'ont pas eu la chance d'être diagnostiqués jeunes ou chez lesquels a été identifiée une autre pathologie : “ce nouveau diagnostic est important parce qu’il permet de leur donner un éclairage un peu différent sur leur parcours”.

Pour ces personnes, il est possible d’apprendre à mieux vivre avec leurs troubles, de développer des stratégies pour arrêter d’oublier ou mieux s’organiser. Et les cas les plus sévères peuvent se voir administrer un traitement médicamenteux qui, s’il ne guérit pas du TDAH, permet d’améliorer les symptômes, à condition “d’être doublé d’un accompagnement psychologique”, rappelle Lucia Romo. 

À réécouter : Attention à l'attention
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Alors l’autodiag’, est-ce le mal ? 

“Chez les adultes, il y a vraiment très peu de patients qui ont un diagnostic établi, assure Régis Lopez. Ou alors ils sont suivis, mais pour autre chose : la dépression, une maladie bipolaire, etc.” Paradoxalement, il y a pourtant de plus en plus de demandes… en raison des auto-diagnostics. “C’est un peu étrange, constate le psychiatre, parce que pour d’autres pathologies, on va voir un spécialiste quand un autre médecin a déjà suspecté quelque chose. Là, on a une voie de recours qui est un peu particulière : les gens se reconnaissent eux-mêmes”. Et le psychiatre de reconnaître qu’il croule sous les demandes de diagnostics, faute de spécialistes de ces troubles, et ce, malgré le fait que les médecins généralistes soient de mieux en mieux formés concernant ces problématiques.

Alors l’autodiagnostic est-il la solution, faute de mieux ? Pas vraiment, à en croire les professionnels, même s’il constitue un premier outil utile : “L’auto-diagnostic n’est pas possible, tranche Lucia Romo. Mais il peut être intéressant si les personnes reconnaissent certains symptômes : à partir de là, consulter un professionnel est une démarche tout à fait légitime et logique. Mais il ne s’agit pas de mettre une étiquette sur ce que l’on croit reconnaître”.

“Il y a des questionnaires de dépistage qui existent, et certains sont même validés par l’OMS, rappelle le psychiatre Régis Lopez :

Souvent, on arrive à des questionnaires qui sont relativement courts parce qu'il y a vraiment 3 ou 4 questions très spécifiques. Ces questionnaires peuvent lister des situations - comme ce fameux bingo - mais en revanche, ils vont vous demander à quelle fréquence ces choses-là arrivent : jamais, parfois, quelquefois-fois, souvent ou très souvent. Cela nous permet d’établir un score global qui permet, non pas de faire un diagnostic, mais d'évaluer s’il existe une probabilité forte ou non de souffrir de troubles de l'attention. Les échelles ne font pas le diagnostic, mais elles vont servir au médecin à savoir s'il doit dépenser de l'énergie : un diagnostic de TDAH prend 2 heures environ, c'est bien de savoir déjà si la personne a ou non des arguments pour penser à ça.

Reste une certitude : si l'effet de "mode" a pour corollaire la détection de véritables cas de TDAH, il convient néanmoins de ne pas se fier à n'importe quel questionnaire trouvé en ligne, particulièrement à une grille de bingo. 

57 min