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Avortement clandestin, quand Annie Ernaux retraçait "L'événement"

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Annie Ernaux en février 2000, au moment de la publication de "L'événement"
Annie Ernaux en février 2000, au moment de la publication de "L'événement"
© Getty - Sygma

Se rendre chez une faiseuse d'ange pour avorter illégalement, c'est une réalité à laquelle les femmes étaient confrontées en France avant la promulgation de la loi Veil en 1975. En 2000, dans un récit intitulé "L'événement", Annie Ernaux brisait le tabou de cette clandestinité.

Ce vendredi 25 mai, les irlandais sont appelés aux urnes pour un référendum historique, et sont invités à se prononcer pour ou contre l'avortement. A l'heure actuelle, le huitième amendement de la constitution irlandaise, en vigueur depuis 1983, n'autorise l'avortement que dans un seul cas, si la vie de la mère est en danger. Nombreuses sont les femmes irlandaises qui sont allés à l'étranger ou ont eu recours à des avortements clandestins, dans l'illégalité. 

4 min

C'est précisément le tabou de cette clandestinité, qui était une réalité en France avant 1975 et la loi Veil, qu'Annie Ernaux entendait brisait en publiant, en 2000, son récit à la première personne intitulé L'événement, prenant son expérience personnelle comme objet de récit. 

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En toute illégalité 

Elle est âgée de 23 ans lorsqu'elle est apprend qu'elle est enceinte. Et à cette époque, l'avortement est illégal et la contraception pas encore autorisée (il faudra pour cela attendre la loi Neuwirth de 1967 pour la contraception, et la loi Veil de 1975 pour la légalisation de l'avortement). Malgré l'interdiction légale, elle décide de ne pas garder l'enfant et se rend chez une faiseuse d'ange pour avorter dans la clandestinité, en janvier 1964 : 

Je marchais dans la rue avec le secret de la nuit du 20 au 21 janvier dans mon corps, comme une chose sacrée. Je ne savais pas si j’avais été au bout de l’horreur ou de la beauté. J’éprouvais de la fierté. Sans doute la même que les navigateurs solitaires, les drogués et les voleurs. Celle d’être allée jusqu’où les autres n’envisageront jamais d’aller. C’est sans doute quelque chose de cette fierté qui m’a fait écrire ce récit. (L'événement)

L'écriture des maux : "ce sont les détails qui tuent"

En mai 2000 au micro d'Alain Veinstein, dans l'émission "Du jour au lendemain", elle revenait sur son parcours d'écriture pour traduire en mots ce parcours du combattant dans l'illégalité qui fut le sien en 1964 :

Ecrire sur un avortement clandestin - je précise bien, c’est important - subi il y a plus de trente ans, et n’écrire que là-dessus, c’est-à-dire, le prendre que comme un événement, traversée par toutes sortes de choses que j’ai subies, que je n’ai pas comprises sur le coup. Je pars à la recherche de tout cela, par un travail d’écriture. Ça n’allait pas de soi. Et c’était presque dangereux pour moi d’envisager cela.”

Annie Ernaux (Du jour au lendemain, 09.05.2000)

34 min

Dans cette archive radiophonique, elle retrace son parcours d'écriture qu'elle visualise comme une descente, une plongée son souvenir de l'époque. Et ce, tout en mettant à distance la biographie. Le "je" de 1963 n'est plus le "je" qui écrit, c'est un personnage", affirme-t-elle, avant de raconter la manière dont elle retrouvé les sensations de l'époque : 

L’immersion s’est produite à la fois par des preuves matérielles, j’ai un agenda qui date de cette époque, avec des notations. Un journal intime avec très peu de choses, parce que c’était trop d’écrire dans un journal intime. Et puis il y a les images et les paroles entendues : il y a des phrases qui se sont gravées de façon définitive dans mon esprit. Rien que de les penser, non pas les écrire, mais d’abord les penser, de me les remémorer, et aussitôt, c’est tout un monde, une sensation violente qui revient. C’est à partir de cette sensation que je suis capable d’écrire.

En 2000, elle pointait encore le silence autour de l'avortement. Celui-ci est devenu légal, mais par contre les récits sont peu nombreux, souligne-t-elle, et la littérature sur le sujet souvent étouffée, faite d'ellipse. “On n’allait pas jusqu’aux détails. Or, ce sont les détails qui tuent, ce sont les détails qui sont affreux."