Avortement : la lutte fondatrice du Mlac

Jeune femme lors d'une manifestation pro avortement
Jeune femme lors d'une manifestation pro avortement

Avortement, depuis 1974, la lutte du MLAC

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Avortement : la lutte fondatrice du Mlac

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Les débats sur la constitutionnalisation de l'avortement insistent sur la fragilité de la dépénalisation permise par la loi Veil. Comment les termes de cette libéralisation se sont-ils posés dans les années 1970 ? Retour en archives sur la lutte du Mouvement pour la liberté de l'avortement (Mlac).

Près de 50 ans après la dépénalisation de l'avortement en France, le droit au choix reste encore fragile. Et la parole des militantes des années 1970 toujours d'actualité, comme le montre le film de Blandine Lenoir " Annie Colère", au cinéma le 30 novembre 2022. Laure Calamy y incarne une mère de famille qui avorte, puis s'engage dans la lutte pour la libéralisation de l'avortement au sein de l'association de médecins et de militantes du Mlac. Les luttes fondatrices de ce mouvement de désobéissance civile ont abouti en 1975 à la dépénalisation de l'avortement portée par Simone Veil. Souvent occultée, cette histoire militante permet de mieux comprendre les termes du débat actuel sur les enjeux de la constitutionnalisation de l'avortement, votée par l'Assemblée le 24 novembre 2022 en première lecture.

Ecoutez les paroles des militantes et militants du Mlac, dans ces archives Ina de 1972 à 1977.

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34 min

Libéraliser l'avortement

En 1973, l’IVG est illégale en France. Les femmes avortent au péril de leur vie. Des médecins et des militantes se battent pour légaliser l’avortement et en limiter les risques pour les femmes. Le MLAC est né.

Delphine Seyrig, 1972 : "Chaque femme doit se faire avorter dans les conditions qu’elle souhaite. Il est plus traumatisant, et toutes les femmes le savent, d’élever des enfants non désirés que de se faire avorter. Les femmes se font avorter au risque de leur vie, il me semble que c’est savoir ce qu’on veut à ce moment-là."

Simone Iff, 1973 : "Dans le centre de planning, aujourd'hui, ici à Paris, il y a 80 femmes qui viennent chaque jour demander un avortement. Qu'est-ce qu'on en fait ? Est-ce qu'on les renvoie à leurs sondes et à leurs pratiques, ou bien est-ce qu'on va leur offrir un appui médical ? Les députés ne peuvent plus attendre pour prendre leurs responsabilités. Il en va de la santé mentale et physique de plus d'un million de femmes par an."

Un médecin militant pro-avortement, 1973 : "Nous ne tenons pas à imposer notre opinion. Être pour la liberté de l'avortement, cela veut dire que chacun puisse décider en fonction de ses convictions, de sa situation. Que toute femme qui désire garder un enfant puisse le faire."

Des résistances profondes

Mais dans les années 1970, les résistances de la société sont profondes comme en attestent ces prises de position de personnalités du monde de la médecine ou de l'Eglise :

Dr Jérôme Lejeune, 1973 : "Comme tout médecin, je suis pour la vie. Je suis fait pour protéger et jamais pour tuer."

Mgr Jacques Fihey, porte-parole des évêques de France, 1973 : "Notre société se condamne elle-même si, après avoir abandonné tant de femmes à l'isolement et à l'angoisse, elle ne trouve d'autre solution à leur proposer que de tuer librement leurs enfants. Est-ce qu'il n'y a vraiment rien d'autre à faire alors ?"

Joëlle Brunerie, militante du Mlac, revient en 1977 sur son engagement avant la dépénalisation : "C'était une sacrée bagarre. Et on l'a menée surtout parce qu'il y avait beaucoup d'avortements provoqués mal faits, avec toutes les complications, souvent dramatiques, que ça avait. Par la suite, on a mené la bagarre au niveau de la légalisation de l'avortement. Dans une réunion, j'ai dit : “Aujourd'hui j'ai vu une femme qui s'est mis un fils de fer dans le ventre.” C'était vrai, et tout le monde l'a senti, et ça a remué les gens. Au bout d'un moment, il y a eu une pression des femmes tellement fantastique que tout le monde s'est dit ce n'est plus possible, on ne peut plus vivre dans cette hypocrisie-là."

Après la loi Veil : le combat reste à mener

En 1975, l’avortement est dépénalisé grâce à la loi portée par Simone Veil. Mais dépénalisation ne veut pas dire affirmation d’un droit positif. L’IVG est soumise à de nombreuses restrictions, dont une clause de conscience des médecins spécifique.

Une jeune femme en 1975, après la dépénalisation : "J'ai été voir un gynécologue et je lui ai demandé s'il pouvait me donner une solution. Il m'a répondu : “Je n'en vois qu'une : garder l'enfant et vous marier.”

Un couple face à une gynécologue lors d'un entretien au Planning familial, fin 1975 :
- Nous nous sommes adressés à un hôpital qui nous a conseillé de venir vous voir parce qu'ils ne s'occupaient pas de ça. C'était un refus catégorique.
- Ah bon ? Vous y avez été pourquoi alors à l'hôpital ?
- En espérant qu'avec la nouvelle loi, on aurait été aidés.
- Mais ils ont refusé de vous prendre ?

Un médecin anti avortement : "Je préférerais démissionner de mes fonctions, mais je ferai savoir mes raisons, plutôt que de faire des avortements."

Le chef de service de gynécologie médicale à l'hôpital Necker : "Je suis prêt à autoriser les interruptions de grossesse, dès que j'aurai l'instrumentation et le personnel nécessaires et les locaux également nécessaires."

Un médecin qui pratiquait des avortement avant la dépénalisation, membre de la Mnef : "Depuis que la loi a été votée, non seulement la situation ne s'est pas améliorée comme elle le devrait, mais très paradoxalement elle s'est quasi aggravée parce que les structures illégales comme la MNEF, le MLAC ou le Planning, qui pratiquaient des avortements, ont pour certaines cessé d'en pratiquer, se disant fort justement que s'il y avait une loi, elles n'étaient plus là pour éponger les carences officielles et les carences légales."

Thérèse Clerc, militante du Mlac, 1975 : "La loi, grâce à notre lutte, a été promulguée le 18 janvier 1975. Et malgré ça, dans les hôpitaux, elle n'est pas appliquée. L'hôpital est un service public et on refuse aux femmes de pratiquer des avortements. Nous sommes allés ce matin à Cochin pour prouver que l'avortement à l'hôpital ne coûtait pas cher, pouvait se faire sans lit ni hospitalisation, sans beaucoup d'argent, à condition qu'il y ait des équipes mises en place par les services publics, pour répondre à ce besoin de santé des femmes."

Une jeune femme interviewée par un journaliste raconte, fin 1975 :
- "D'abord, nous avons été au service du docteur Léger pour une consultation, mais il n'a pas voulu nous recevoir. Alors on a décidé de pratiquer les avortements sur place, dans l'hôpital.
- C'est une question très personnelle que je vais vous poser : pouvez-vous dire pourquoi vous vous faites avorter ?
- Ce n'est pas possible d'avoir un enfant maintenant, pour moi, je n'ai pas de travail. Et puis, c'est très difficile d'élever un enfant dans cette société. Pour moi, c'était pas possible."

En 2022, la double clause de conscience des médecins est encore mobilisable. Les professionnels pratiquant l’IVG manquent, et les disparités territoriales sont criantes. L’IVG n’est pas dans la loi un droit fondamental protégé.