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Axel Kahn : "En France, 65 000 morts de cancer par an seraient évitables"

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Octobre Rose, à la polyclinique Drevon de Dijon (Côte-d'Or), pour sensibiliser au cancer du sein, 7 octobre 2019.
Octobre Rose, à la polyclinique Drevon de Dijon (Côte-d'Or), pour sensibiliser au cancer du sein, 7 octobre 2019.
© Radio France - Victor Vasseur

Entretien. Ce mardi marque la journée mondiale contre le cancer. En France, on relève près de 400 000 nouveaux cas chaque année de ce fléau qui se soigne globalement de mieux en mieux. Mais de gros efforts de prévention restent à faire d'après Axel Kahn, qui préside la Ligue nationale contre le cancer.

La journée mondiale contre le cancer de ce 4 février est l'occasion de mettre en lumière l'ampleur de la maladie et ses variantes aujourd'hui. En France, une personne sur deux sera touchée à un moment de sa vie par un cancer. La maladie se soigne de mieux en mieux, grâce aux progrès de la recherche. Mais il y a un domaine dans lequel les efforts doivent être particulièrement soutenus : la prévention. Car 4 cancers sur 10 sont liés à nos modes de vie et par conséquent, pourraient être évités. Le professeur Axel Kahn, oncologue, hématologiste et généticien, préside la Ligue contre le cancer, deuxième association dans le domaine de la santé sur le territoire français après la Croix-Rouge française. Lui qui s'est engagé très tôt dans le combat contre les cancers du sang notamment rappelle que la sensibilisation de la population est primordiale.

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Le cancer est selon vous d'abord un véritable phénomène de société. 

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Pour vous donner une idée, dans ces années, en gros, il y a 750 000 naissances en France tous les ans et il y a 400 000 nouveaux cas de cancers tous les ans. Avec ces projections, en moyenne, une personne sur deux sera atteinte elle-même, personnellement, par le cancer dans sa vie si ces chiffres se maintiennent ; mais ces chiffres ont toutes les raisons de se maintenir. Par conséquent, le cancer est un véritable marqueur et phénomène de nos sociétés. On ne peut pas envisager l'avenir de la société en oubliant qu'elle est profondément marquée par un destin particulier qui est que la moitié des personnes sera atteinte d'une maladie que l'on guérit de plus en plus, mais qui reste une maladie sérieuse, importante, qui oblige à engager des frais considérables pour la traiter, qui est un long parcours d'obstacles pour les personnes. 

L'élément fondamental pour indiquer la raison pour laquelle il faut une journée internationale de recherche sur le cancer, c'est cela. Ce que je dis au niveau national est vrai au niveau mondial.  

Selon vous, faut il axer nos efforts dans la prévention ou dans la recherche ? Ou bien dans les deux ?

À l'heure actuelle, pour environ 400 000 nouveaux cas de cancer par an, 40% de ces cancers seraient évitables, c'est à dire 160 000 cancers. Compte tenu du fait que la mortalité par le cancer aujourd'hui est aux alentours de 55%, cela veut dire que s'il n'y avait pas de pratiques cancérigènes, 65 000 morts par an en France par cancer seraient évitables. Et donc, bien évidemment, la première des priorités est d'éviter les cancers évitables. Cela vaut mieux que les soigner, qui est notablement compliqué et qui comporte encore un certain taux d'insuccès. Maintenant, dire que 40% des cancers sont évitables, c'est dire également que 60% des cancers ne sont pas évitables, par conséquent, 240 000 cancers par an non évitables. Et il faut bien les soigner. 

La recherche pour dépister ces cancers plus tôt, mieux les soigner, obtenir de plus en plus fréquemment la guérison est une totale nécessité. Il n'est pas question de focaliser uniquement sur la prévention. Il n'est pas question de focaliser uniquement sur le traitement. Les deux fers au feu sont indispensables et c'est ce que fait la Ligue nationale contre le cancer. 

Il faut que les gens soient aidés, qu'il y ait une aide psychologique, qu'on leur offre une activité physique adaptée. Souvent, des soins d'esthétique, de socio esthétique, des soins capillaires, permettent simplement d'essayer, avec la guérison que l'on poursuit, de faire réapparaître les signes extérieurs de la guérison dans le corps, dans le visage. Et puis, le cancer paupérise encore les gens pauvres et donc il y a des gens qui ont besoin d'une aide d'urgence. 

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Si on parle de prévention, quelle est vraiment selon vous la priorité ?

Les trois causes principales de cancer numériquement sont le tabac, l'alcool et la malbouffe. Il faut donc lutter contre le tabac et promouvoir la multiplication des espaces sans tabac. Car dans ce domaine, on trouve des chiffres épouvantables. Le cancer du poumon chez les femmes augmente de 5,3% tous les ans, lié au fait que les femmes se sont mises à fumer des cigarettes après les années 1968. La conséquence est là : dès cette année ou l'an prochain, il y aura davantage de femmes décédant d'un cancer du poumon que d'un cancer du sein, pourtant beaucoup plus fréquent mais que l'on guérit beaucoup plus souvent. C'est dramatique, 46 000 personnes continuent de mourir chaque année d'un cancer lié à la fumée de cigarette. 

La deuxième cause des cancers évitables est l'alcoolisme. Nous sommes en particulier extrêmement inquiets des pratiques d'alcoolisation festive de la jeunesse, y compris l'ivresse express, le "binge drinking", qui semble particulièrement cancérigène. Au minimum, 16 000 personnes meurent de cancers liés à l'alcool. Et les chiffres de la susceptibilité des jeunes qui se livrent à cette ivresse express à un cancer ultérieur sont très inquiétants. 

La troisième cause de cancer est la malbouffe, la mauvaise nutrition, l'obésité : c'est la nourriture trop sucrée, les charcuteries traitées par les nitrates. Il faut donc essayer d'éviter tout cela. La malbouffe en général entraîne entre 5 000 et 7 000 morts chaque année.

Puis, il y a de nombreuses autres causes pas minces, mais qui interviennent à un niveau inférieur : la pollution, les microparticules de diesel, sans doute certains pesticides, les cancers professionnels, le soleil, les papillomavirus pour les cancers génitaux, les cancers du col de l'utérus, de l'anus, des voies aéro-digestives supérieures, etc.  

Cela paraît quand même un combat sans fin ? 

C'est un combat sans fin, car un monde sans cancer ne peut pas être envisagé. En revanche, ce qui peut être envisagé est un monde où le cancer qu'on ne veut pas éviter est un cancer que l'on guérit de plus en plus souvent. C'est le but. Aujourd'hui, on guérit environ 55% des cancers. À la fin de la décennie 2020-2030, j'espère que l'on guérira les deux tiers des cancers. A la fin de la décennie 2030-2040, j'espère que l'on guérira les trois quarts des cancers. Il n'y aura sans doute pas moins de cancers, mais ils tueront de moins en moins. Voilà l'objectif. Mais c'est évidemment un combat sans fin. Car si on cesse de combattre, si on garde le fusil à l'épaule, alors lui, le cancer, continuera. Le cancer ne nous laissera pas en paix.  

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Et quelles sont les dernières pistes thérapeutiques ou les pistes les plus prometteuses ? Est-ce l'immunothérapie ? 

C'est certainement l'immunothérapie parce qu'elle a permis de faire des percées dans des formes de cancer contre lesquelles on n'avait plus aucune ressource ; par ailleurs, les pistes qui restent à explorer sont très nombreuses. Certaines d'entre elles connaîtront sans doute le succès. Et là réside sans doute les promesses principales de succès. 

La deuxième piste correspond à un tournant un peu plus ancien : la thérapie ciblée. C'est la thérapeutique du cancer qui ne consiste pas à tuer des cellules cancéreuses parce qu'elles se divisent vite et plus vite que les autres, mais à tuer des cellules qui ont une modification particulière responsable de la cancérisation. Et donc, évidemment, cette thérapeutique est beaucoup mieux supportée parce qu'elle protège beaucoup plus les cellules normales. Elle n'attaque que les cellules cancéreuses.

Et puis, à côté de cela, il y a toujours les améliorations des autres méthodes. La chirurgie a fait des progrès très importants. La radiothérapie fait des progrès très, très importants. 

Les principaux cancers pour les hommes et pour les femmes, selon le rapport mondial 2018 de l'Organisation mondiale de la santé
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© AFP - John Saeki