Ayşen Uysal : "Repenser les manifestations au temps du confinement"

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Ayşen Uysal : "Repenser les manifestations au temps du confinement"

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Istanbul, 01/05/2020 : Une femme chante pour la Fête du Travail alors qu’un couvre-feu était décrété dans les grandes villes de Turquie. Plus tôt, des manifestants ont été arrêtés par la police alors qu’ils cherchaient à rejoindre la place Taksim.
Istanbul, 01/05/2020 : Une femme chante pour la Fête du Travail alors qu’un couvre-feu était décrété dans les grandes villes de Turquie. Plus tôt, des manifestants ont été arrêtés par la police alors qu’ils cherchaient à rejoindre la place Taksim.
© AFP - Bulent Kilic

Coronavirus, une conversation mondiale. La politiste et sociologue turque Ayşen Uysal étudie l'effet de l’état d’urgence sanitaire sur l'action collective et la mobilisation sociale. Comment conserver son droit de manifester quand l’État accroit le contrôle et la surveillance de ses citoyens ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Ayşen Uysal est professeure des universités et chercheuse associée au Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris (Cresppa - Csu). Elle est spécialiste de la sociologie de l’action collective et de la répression. Elle fait partie des universitaires signataires de la « Pétition pour la paix » du 11 janvier 2016 qui protestait contre les violences d'Etat dont sont victimes les Kurdes en Turquie. Pour cela, elle a été poursuivie en justice et limogée de l’université Dokuz Eylül, à Izmir, en juillet 2018. Son passeport avait également été annulé jusqu’en février 2020. C’est ensuite la crise du coronavirus qui l’a contrainte à rester à Ankara.

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Le livre d’Ayşen Uysal, La politique dans la rue : actions protestataires, manifestants et police en Turquie, a été publié en France aux éditions du Croquant. 

Nous traversons une période pendant laquelle notre rapport à l'espace public et ainsi aux manifestations de rue a été profondément modifié. Dans ces conditions, la question cruciale de « qu'est-ce que nous fait l'enfermement ? » peut être traduite par « qu'est-ce-que l'enfermement fait à l’action collective ? » En Turquie, en France ou ailleurs. Nous, les spécialistes des mouvements sociaux, posions une question similaire depuis longtemps : « Que fait l’État aux mouvements sociaux ? » Je suppose que les réponses données à ces deux questions ont des points communs et que le « gouvernement de l’épidémie » fonctionne comme un État autoritaire face à l’action collective. Les interdictions de rassemblement, la surveillance des individus, des groupes, de l’espace public, la répression des manifestations, la stigmatisation sociale et politique, etc. caractérisaient particulièrement les régimes répressifs jusqu’à l’arrivée de l’épidémie de Covid-19. Aujourd’hui, sous la menace du coronavirus, nous assistons à la généralisation de ce type de mesures liberticides. 

Pour lutter contre la pandémie, de nombreux États ont instauré des mesures coercitives qui ont été souvent bien acceptées par les citoyens. Parallèlement, les régimes autoritaires profitent de la crise sanitaire pour renforcer encore davantage leur arsenal répressif. 

Dès le début du confinement, les actions collectives dans l’espace public ont été interdites par les gouvernements, même dans les pays dits démocratiques. En France, les grèves et les manifestations ont cessé pour une durée indéfinie, même si d’autres formes de mobilisations sont apparues sur les balcons ou sur les réseaux sociaux. De même, dans les pays, comme en Turquie, où le confinement a été décrété seulement pour les week-end et les jours fériés, ou n’a pas eu lieu du tout comme en Corée du Sud, les rassemblements ont également été interdits. Par ailleurs, les drones ont commencé à voler au-dessus de Paris et de Séoul. Le traçage numérique est devenu banal et légitime. Le gouvernement turc, suivant les pas de son homologue coréen, oblige les citoyens à scanner un code QR pour emprunter les transports en commun (bus, train ou avion). Les forces de l’ordre patrouillent partout dans les villes, quel que soit le mode de gestion de la crise – que l’état d’urgence sanitaire soit déclaré ou non. Dans ces conditions, alors que nous sommes sous haute surveillance, sommes-nous complètement démunis du droit de manifester ? 

Les travaux de recherche sur les régimes autoritaires nous montrent que l’action protestataire ne disparait pas avec la répression : elle garde des petites marges de manœuvre et prend d’autres formes, moins organisées et plus discrètes. 

C’est aussi le cas avec cette période de pandémie. Nous ne nous étions pas préparés à l’idée d’être massivement confinés, mais nous avons su réadapter le répertoire d’action aux conditions du confinement.

Le Temps du débat
42 min

L’épidémie et le confinement nous ont obligés, avant tout, à redéfinir le « collectif ». Ils ont démontré qu’il est possible d’agir collectivement sans se trouver physiquement dans le même endroit mais aussi – et surtout – en se plaçant à distance les uns des autres. Je pense aux actions sur les balcons et sur les réseaux sociaux et aux rassemblements avec distanciation physique qui ont eu lieu à Tel Aviv ou à Athènes. Néanmoins, ces petites marges de manœuvre n’existent pas partout. En Turquie, par exemple, les forces de l’ordre n’ont pas toléré ce type de rassemblements avec distanciation physique et elles les ont réprimés violemment. Les messages critiques publiés sur les réseaux sociaux ont donné souvent lieu à des arrestations. Le gouvernement turc a détourné les applaudissements et les chants au balcon pour ses propres intérêts. C’est ainsi que quelques jours après les premières scènes d’applaudissements initiées par les citoyens, on a vu le président Erdoğan et le ministre de la santé applaudirent eux-aussi les soignants depuis leur balcon ou depuis la terrasse du palais présidentiel. On a également vu des citoyens célébrer la fête de la souveraineté du 23 avril, en chantant l’hymne national turc depuis leurs fenêtres. Cette façon de se mobiliser a aussi été instrumentalisée par le principal parti d’opposition. Par conséquent, la population a arrêté les applaudissements. 

Quand le droit de manifester est remis en cause, les mobilisations, qu’elles soient ou non à caractère contestataire, doivent encore davantage se réinventer. Pour faire face aux interdictions, les citoyens élaborent des actions et des registres de résilience plus créatifs et artistiques. 

Ces nouvelles pratiques – individuelles ou collectives – ont permis aux individus de désigner, affronter et surmonter la crise qu’ils traversaient. C’est ainsi que les personnes confinées ont redécouvert les balcons pour surmonter la solitude et l’enfermement, mais aussi pour exprimer leur solidarité avec leurs voisins, les travailleurs du secteur sanitaire, etc. Les manifestations virtuelles qui utilisent des hologrammes – et qui ont été organisées pour la première fois en 2015 en Espagne – ont permis de faire de la politique dans la rue même durant le confinement. En Turquie, à l’ouest du pays, des personnes non identifiées ont diffusé Ciao Bella depuis les minarets de certaines mosquées. Le maire d’Izmir a transformé les grandes places de la ville en cinémas en plein air. Les gens ont ainsi regardé les films projetés sur un grand écran en restant isolés dans leur propre voiture. D’une manière similaire, dans certaines régions italiennes, des films ont été projetés sur les façades des immeubles. Et dans plusieurs pays, des concerts aux balcons ont eu lieu.

Toutes ces mobilisations sous haute surveillance, collectives ou individuelles, dissimulées ou au grand jour, nous montrent que les individus et les groupes sociaux trouvent les moyens d’affronter et surmonter les obstacles à leur droit de manifester. La créativité des mouvements de contestation nous permet d’espérer que l’action collective et la résistance sauront s’organiser même dans des conditions exceptionnelles telles que la crise du coronavirus.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.