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Bac Philo 2010. Lundi 7 juin 2010

Lycée Marseilleveyre à Marseille, avec Olivier Solinas

**Etre libre, est-ce faire tout ce que l'on veut ? **

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• Partir de la réponse la plus immédiate :

Partir de la réponse qui me paraît la plus immédiate, la plus évidente (pour moi) : « Oui, j’aimerais bien, en plus tout. Mais je ne peux pas. Quelque chose (et il faudra que je donne un nom à ce quelque chose) fait que je ne peux pas. »

Tout est à questionner dans cette réponse, pour en tirer une problématisation (problème et problématique), donc un plan.

• Analyser la réponse :

• « Oui, j’aimerais bien » : Un oui franc, sans retenue, qui m’engage totalement : comme une projection au conditionnel dans une autre vie, rêvée.

Un « oui » qui est l’expression d’un désir un peu vague et un peu fou, angoissant même, face à tout ce que je pourrais me permettre de faire, ou d’être, et que j’appellerais « Liberté. »

• « Tout » : C’est quoi tout ? Vais-je, de moi-même, me trouver mes propres limites ? Ce qui fait que je ne peux faire tout ce que je veux, ce serait ma propre incapacité à tout faire ? A tout vouloir ?

Cette capacité de faire tout ce que je veux, va-t-elle entrer en conflit avec des valeurs (le, vrai, le juste, le bien) ? Avec d’autres actes (le doute, la réflexion, la méditation) ?

En définissant la liberté comme capacité à faire tout ce que l’on veut, ne suis-je pas entrain de confondre la liberté avec la puissance. (Je peux donc utiliser une distinction entre deux concepts.) Etre puissant, c’est peut-être faire tout ce que l’on veut ; mais est-ce être libre pour autant ?

La liberté serait alors seulement pensable comme capacité à choisir parmi tout ce que l’on peut faire ? Elle se rabattrait sur la volonté et sur l’exercice du libre arbitre ?

• Qui est le « on » du sujet ? C’est moi, bien sûr, comme individu, avec ma propre subjectivité, avec ma tendance (peut-être naturellement égoïste) à vouloir m’accorder plus de volonté et donc plus de liberté que les autres ? A être, plus que les autres ?

Toutefois, ce « je » peut avoir une portée universelle. Il désigne tout homme dans sa volonté d’affirmer son humanité ?

• Détermination du problème : Faut-il en conclure que, « être libre » et « être homme » serait une seule et même revendication ? Dans ce lien étrange qui se fait entre les termes « liberté », « volonté », « puissance », la question d’une éventuelle définition de l’homme se mettrait en jeu ? (Pour l’instant le problème reste vague : « Qu’est-ce qu’être humain ? » Il faudra que je le précise dans mon développement.)

• A partir de ce problème, je peux travailler mon plan :

Partie I de la dissertation : Liberté et déterminisme : Etre libre est-ce vouloir ?

Détermination du sens du problème : Quelle nature peut-on attribuer à l’homme ? Est-il libre, est-il déterminé ?

Avec quels philosophes travailler cette idée ?

a) Descartes : Oui être libre, c’est faire tout ce que l’on veut. C’est choisir ce que je veux faire, et je peux choisir tout ce que je veux. Cela est possible grâce au : Libre arbitre (1) (pensé par Descartes comme naturellement présent dans tous les hommes et qui constitue une sorte de premier degré de la liberté, la « liberté d’indifférence (2) ») ; et la véritable liberté (pour Descartes ou liberté seconde) éclairée par la raison (3) .

Quelle est, alors ; la nature de l’homme pour Descartes ? L’homme est un être rationnel (Descartes convoquera le « bon sens » comme étant la chose du monde la mieux partagée par tous, dans le Discours de la méthode, afin de le justifier. (4) )

Transition et critique : L’homme est-il vraiment rationnel ? Etre libre est-ce seulement concéder ce que la raison exige ? Et puis, surtout, peut-« on » vraiment se rendre indifférent à ce qui nous détermine ?

b) Spinoza : Etre libre, ce n’est pas user de son libre arbitre, c’est connaître et reconnaître tout ce qui nous détermine. Cela est possible, pour Spinoza, dans la mesure où : Nous nous trompons sur le libre arbitre. Il n’est qu’une illusion(5) . De plus, agir selon son bon plaisir, ce n’est pas être libre. C’est précisément être esclave de son plaisir(6) . Dans l’Ethique, Spinoza distingue trois genres de connaissances qui mène à la sagesse, pensée comme adéquation avec ce qui nous détermine.

Quelle est la nature de l’homme pour Spinoza ? L’homme pour Spinoza n’est qu’une partie de la nature, une partie qui s’efforce comme toutes les autres de persévérer dans son être (ce que Spinoza nomme le « Conatus (7) ». Est-ce à dire que l’homme n’a pas une place particulière ? L’homme libre s’emploie à s’attacher d’amitié tous les autres hommes(8) . Le « tout » du sujet devient, ici, celui de tous les hommes. Spinoza part d’un constat naturel pour exiger un lien qui unit les hommes (ce lien sera celui de la démocratie comme seul espace politique pour que l’humanité se réalise.)

Transition et critique : La connaissance des déterminismes nous délivre-t-elle une vérité sur l’homme ou une sagesse pratique (l’éthique), un art de la sagesse ? Avec Spinoza nous savons comment nous comporter ; mais en avons-nous fini pour autant avec ce qu’est l’homme ?

c) Freud : Peut-on penser une connaissance de l’homme qui nous permettrait de mieux le comprendre pour ce qu’il est ? Freud propose « l’hypothèse de l’inconscient (9) » ; et la psychanalyse comme lecture de ce qui nous détermine, ou de ce que nous faisons.

Quelle est la nature de l’homme pour Freud ? L’homme (le sujet) est à comprendre comme une histoire, son histoire avec laquelle il peut se réconcilier.

Transition et critiques : Toute connaissance d’un déterminisme peut-elle suffire à atténuer la portée de ce déterminisme ? Et puis, suffit-il de constater que l’homme est déterminé pour vraiment épuiser ce que c’est qu’être libre ?

• Suite de la construction du plan :

Nous avons résorbé la définition de la liberté dans celle de l’humanité. Nous avons fait de la liberté, une conséquence de la liberté de l’homme. Mais, où est, par exemple, le sentiment de liberté, la liberté « concrète », telle que je peux l’éprouver ?

Il faut donc reprendre la réflexion et l’élaboration du plan : Etre libre ce ne serait donc pas vraiment faire tout ce que l’on veut ? Qu’est-ce qui fait, alors, que je ne peux vraiment pas ?

Imaginons, après tout, que je connaisse tout ce qui me détermine : Pourquoi, alors, ne pourrais-je pas faire tout ce que je veux ? Je voudrais bien faire tout ce que je veux, mais c’est autrui, les autres hommes concrets qui m’en empêchent.

Sont-ce les déterminismes qui m’empêchent de faire tout ce que je veux, ou la seule et simple présence de l’autre ? Je ne suis pas plus homme seul que ce je suis libre seul ; Etre libre, ce ne serait pas faire tout ce que l’on veut dans la mesure où la loi (aussi bien politique que morale) me rappelle le respect incontournable que je dois à mon semblable. ?

En quoi cette interdiction, ou cette incapacité que je m’avoue à moi-même est-elle révélatrice de la liberté ?

Faut-il concevoir la loi comme ce qui freine la violence envers autrui ? La liberté ne serait alors que ce que la loi permet ? Etre libre, ce ne serait pas faire tout ce que l’on veut ; mais, se heurter concrètement aux autres hommes, permettre cette coexistence plus ou moins pacifique que l’on appelle la société.

Se demander ce que c’est qu’être libre ne reviendra plus à réfléchir sur la nature de l’homme, mais à la condition des hommes à travers l’Etat.

Partie II de la dissertation : Liberté, politique et morale : C’est face à la loi que la liberté, se détermine ?

Détermination du sens du problème : Etre libre et être homme, revient à fixer des limites à sa condition, à éprouver concrètement cette condition. Se demander ce que c’est qu’être libre ne reviendra plus à réfléchir sur la nature de l’homme, mais à la condition des hommes à travers l’Etat.

Avec quels philosophes travailler cette idée ?

A. Hobbes (10) : Pour Hobbes, être homme c’est finalement passer d’une liberté absolue de se détruire à une liberté réglée par la loi. Cela permet de fonder la sécurité nécessaire aux rapports humains. Le passage de l’état de nature à l’état de culture serait, en quelque sorte, notre intérêt bien compris ? Or, que veut l’homme ? La liberté ou la sécurité ? Ne sommes-nous pas entrain de confondre les deux ?

Quelle est la nature de l’homme pour Hobbes ? L’homme à l’état de nature, est un loup pour l’homme. L’Etat nous donne permet de coexister en nous donnant notre statut de citoyen. Or, Le citoyen n’est pas l’individu.

Transition et critique : Avons-nous affaire à une analyse de la liberté ou du pouvoir ? La structure du pouvoir consisterait à nous faire sacrifier la liberté pour nous offrir la sécurité ? Peut-on penser un Etat qui se fonderait sur la liberté et qui la garantirait ?

B. Rousseau : Pour Rousseau, être libre c’est être citoyen de la république.(11) Rousseau explique cela non plus par le libre arbitre, mais par « la volonté générale. » Est-ce le besoin de sécurité ou le besoin de liberté qui fonde République ? Avec Rousseau, on passe d’une liberté absolue, mais illusoire (celle du « bon sauvage »)(12) à une liberté réglée (par la loi), mais concrète.

Quelle est la nature de l’homme pour Rousseau ? On forcera les hommes à être libre, on les forcera à obéir à la loi. L’homme est plus défini comme citoyen (de la République) que comme individu. Rousseau apporte donc une réponse politique à la question de la liberté et de l’humanité : La République.

Transition et critique : Comment assurer que la loi soit juste ? Elle peut, selon les fois, exprimer la puissance d’un homme (le tyran) contre tous (CF. le « tout est permis » du Caligula de Camus qui se transforme en solitude.) La loi politique n’arrive pas à écarter la dérive de toute puissance ou de violence envers autrui. Faut-il en déduire que ce qui est vécu comme une contrainte extérieure doit devenir une obligation morale ? Il reste toujours la possibilité de la révolte. Peut-être est-ce elle qui nous fait plus et mieux sentir ce que c’est qu’être libre ?

C. Kant (13) : Etre libre ce n’est pas faire tout ce que l’on veut, c’est respecter autrui. Afin de le justifier Kant va faire une distinction entre Hétéronomie de la volonté (le désir commande à la volonté) / autonomie de la volonté (la raison commande à la volonté.) Ce que la raison nous permet de découvrir et d’appliquer, c’est « l’Impératif catégorique », ou loi morale : « Agis toujours de telle sorte que tu considères l’humanité en toi comme chez autrui toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen. » La morale de Kant ne nous apprend pas à être heureux, ni être libre ; mais à nous rendre digne du bonheur et de la liberté.

Quelle est la nature de l’homme pour Kant ? Il n’y a pas d’humanité hors de la dignité. Kant fait une distinction entre la « Causalité par liberté » et la « Nécessité naturelle. » Selon la seconde, je suis bien déterminé dans la mesure où je réponds à des lois naturelles. Selon la première, je suis la cause de mes actes. C’est ce qui fait que l’homme n’est pas seulement un être naturel. Il est aussi un être moral : Il appartient à ce que Kant nomme « Le règne des fins », ou personne. Il est une personne, il a une dignité, parce qu’il peut être sa propre finalité.

Transition et critique : La liberté est-elle seulement une propriété ? Une propriété de la morale et de la politique ?

• Suite de la construction du plan :

Il faut donc reprendre la réflexion : En prêtant notre attention au fait que le sujet n’évoque pas la liberté (donc une qualité, ou une propriété de l’homme.) Il parle de ce que c’est qu’être libre. La liberté a une dimension concrète dans le sujet : « Etre libre, ici et maintenant. »

Etre libre est-ce faire pour, au nom d’autrui ou avec lui ? Voire, même, contre lui ? Etre libre reviendrait alors à poser la question du sens de nos actes (et non plus de leurs valeurs, Kant)?

Partie III de la dissertation : Etre libre, c’est poser la question du sens de nos actes.

Détermination du sens du problème : La question de l’humanité se résorberait dans le sens que nous donnons à nos actions ? Etre libre ce ne serait pas tant être déterminé, obéir à la loi, que de pouvoir s’engager, par exemple. Etre libre suppose, alors, de se demander ce que c’est qu’exister pour l’homme.

Avec quels philosophes travailler cette idée ?

A. Nietzsche : La liberté comme l’être de l’homme se situe au-delà même de ses catégories. Etre, c’est exprimer la vie comme force(14) , ce que Nietzsche appelle « La volonté de puissance . » (15)

Quelle conception de l’homme pour Nietzsche ? Il ne s’agit ni d’être homme, ni d’être libre ; mais d’exprimer la volonté de puissance. Il y aura donc ceux qui exprimeront cette volonté et ceux qui ne le feront pas soit par peur, soit par impossibilité, … Nietzsche propose de faire une différence entre la morale des « forts » et la morale des « faibles ». Ces termes ne sont pas des catégories politiques qui justifieraient les pires racismes. Ce lui qui se proclamerait supérieur aux autres hommes, Nietzsche le nomme le « dernier homme », l’homme décadent. Nietzsche voit en chacun de nous ce qu’il appelle le surhomme, autre nom que l’on peut donner à celui qui exprime la volonté de puissance.

Transition et critique : Si être, c’est exprimer un certain degré de volonté de puissance, sommes-nous tombés dans une philosophie de « l’au-delà de l’humanisme » ? Il n’y aurait plus rien à espérer de l’homme ?

B. Sartre (16) : Etre libre, c’est s’engager. La liberté est en acte, elle est acte. Si, pour l’homme, l’existence précède l’essence. L’homme est ce qu’il aura projeté d’être, non pas ce qu’il voudra être.

Quelle est la nature de l’homme pour Sartre? L’homme est condamné à être libre, l’homme est liberté. Il est dans un monde où il doit faire avec (puisque je suis dans un monde où l’autre est déjà là pour me faire être), pour (c’est là tout le sens de la morale Sartrienne : Toutes les façons d’exister ne se valent pas. Je ne peux choisir une vie qui supposerait que l’autre soit mon objet, je ne peux me vouloir bourreau sans victime, sans que cela ne soit pas automatiquement immoral) ; et contre les autres (d’où la formule « l’enfer c’est les autres ») Celui qui refusera cette liberté et se trouvera des raisons pour être ce qu’il est sera de mauvaise foi. Sartre voit en lui « Le salaud. »

Transition et critique : Sartre répond à la question de l’existence, du sens de l’existence humaine. Répond-t-il à la question de sa maîtrise ? Est-ce l’angoisse, la peur de la mort, qui nous pousse à poser la question de la liberté ?

C. Platon (17) : Etre libre ce n’est pas faire tout ce que l’on veut, mais pouvoir savoir ce que l’on veut. Afin de le comprendre on pourrait analyser l’opposition entre Calliclès et Socrate, dans le Gorgias de Platon, comme une opposition entre deux modes d’existence humaine. Exister, dans l’Antiquité grecque ce serait réaliser une sorte d’idéal humain.

Quelle est la nature de l’homme pour Platon ? Toute la philosophie de Platon est soutenue par l’idéal de sagesse. Etre, être homme et être sage sont profondément liés. C’est l’idéal grec d’un homme beau et bon.

Transition et critique : L’humanité deviendrait-elle, alors, un idéal de perfection ; et la liberté ce qui permet de s’élancer ?

• Conclusion :

Et si, l’homme était immortel, si jamais nous ne devions mourir ? Pouvoir saisir ce que c’est qu’être libre aurait, alors, encore, une quelconque importance ? Faut-il en conclure que, être libre, ou s’éprouver comme tel, c’est vouloir s’arracher à sa nature pour changer sa condition ?

Je peux donc maintenant répondre au sujet : Etre libre, c’est bien faire ce que l’on veut. Mais, pas comme on pourrait le croire : Non pas en le faisant vraiment ; mais en le souhaitant, toujours, comme une possibilité de s’arracher à sa nature afin de réaliser sa condition.

(1) Descartes : Discours de la méthode, 3eme partie.

(2) Descartes : Lettre au Père Mesland, du 9 février 1645. Pléiade, pp. 1177 à 1178.

(3) Descartes : Méditations Métaphysiques, Méditation Quatrième « du vrai et du faux. »

(4) Descartes : Discours de la méthode. Première Partie.

(5) Spinoza : Lettres, lettre VIII écrite à G. H Schuler.

(6) Spinoza : Traité théologico-politique, chapitre XVI. Celui qui fait tout ce qu’il veut est captif de son plaisir.

(7) Spinoza : Ethique, IIIeme partie, Prop. VI, scolie de la proposition IX

(8) Spinoza : Ethique, IV, prop. 70, démonstration.

(9) Freud : Métapsychologie, Gallimard, Idées, pp. 66 à 67.

(10) Hobbes : Léviathan.

(11) Rousseau : Du Contrat Social.

(12) Rousseau : Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

(13) Kant : Critique de la raison pratique.

(14) Nietzsche : L’Antéchrist, §. 2 et 6

(15) Nietzsche : La volonté de Puissance. Tome 1, Traduc. Geneviève Bianquis. Ed. Gallimard. p.216

(16) Sartre : L’existentialisme est un humanisme.

(17) Platon : Gorgias.