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Baccalauréat : 200 ans de "C'était mieux avant"

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Un étudiant face à sa copie de philosophie, lors des épreuves du baccalauréat.
Un étudiant face à sa copie de philosophie, lors des épreuves du baccalauréat.
© AFP - FREDERICK FLORIN

Le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé une réforme du baccalauréat qui tiendra compte du contrôle continu. Depuis Jules Ferry en passant par la démocratisation du secondaire jusqu'au logiciel APB, aucune réforme n'aura fait consensus et on continue à entendre que le niveau baisse.

Chaque année, c’est la même musique : le diplôme du baccalauréat a-t-il encore de la valeur ? En somme, est-ce que le bac "c'était mieux avant" ? Après 200 ans de réformes successives, le bac a toujours ses détracteurs et la polémique émerge à chaque nouveau lifting ou à la simple annonce des résultats, comme ce mercredi.

Car le baccalauréat a bel et bien 200 ans : il est à l’origine instauré sous Napoléon Ier en tant que diplôme d’entrée à l’université. L'Empereur veut alors former les élites dédiées au fonctionnement du pays et, pour ce faire, crée les lycées. La première session du baccalauréat, en juillet 1809, n’accueille ainsi que 39 candidats, tous issus de la haute bourgeoisie. Il n’existe pas encore d’épreuve écrite, il ne s'agit que d'un simple entretien oral. L'examen est quasiment donné.

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A la moitié du XIXe siècle, le baccalauréat devient de plus en plus difficile, mais attire toujours peu de monde : sur 100 000 candidats arrivant en terminale, seuls 4600 d’entre eux s’essayent à passer le baccalauréat. C'est au début du XXe siècle, avec les réformes de Ferry et l’école laïque et obligatoire, que le nombre de bacheliers augmente considérablement : de 7 000 en 1890, ils passent à 37 000 en 1926. Un chiffre qui ne cesse d'augmenter au cours du siècle, à mesure que réformes et décrets viennent préciser les conditions d'obtention, rendant au passage le baccalauréat accessible aux femmes.

Dès ses premières réformes, le baccalauréat est remis en question : "Il a toujours été contesté, soit certaines de ses formes, soit le baccalauréat en lui-même, expliquait l'historien de l'éducation française Claude Lelièvre dans "Lieux de mémoire" en 1998. On lui reproche alors de figer l'enseignement secondaire, de l'organiser autour de quelques épreuves écrites et orales, d'empêcher les professeurs d'élargir la forme de leur enseignement, parce qu'ils prépareront moins bien les élèves au baccalauréat, etc."

Par exemple, le discours latin qui est imposé au baccalauréat de 1853 jusqu'en 1881... Ce discours latin qui est une forme aberrante de formation des enfants au XIXe siècle, joue un rôle considérable dans le maintien de la France intellectuelle à l'intérieur de cadres de pensée traditionnels. Ce n'est pas un hasard si on a pu accuser l'enseignement public français d'être responsable de la défaite de 1870-1871 [ndlr : la guerre franco-prussienne].

Le Baccalauréat (Lieux de Mémoire, 1998)

58 min

En 1960, la réforme générale du système d’enseignement crée le diplôme tel qu’on le connaît aujourd’hui. De 32 000 bacheliers en 1960, on passe ainsi à 237 000 en 1970 : face à l'afflux de nouveaux étudiants, dans l’urgence, entre 1965 et 1975, l’Etat construit quasiment un collège par jour ouvré.

Dès 1964, pourtant, comme on pouvait l'entendre dans l'émission "Echec au hasard", un représentant de la Fédération des parents d’élèves des écoles publiques était venu exprimer ses inquiétudes quant à l'état général du baccalauréat :

Je crois qu'il y a une certaine disqualification autour du baccalauréat. Il nous semble absolument anormal qu'un examen qui ait tant d'importance dans la vie d'un individu, puisse être entaché d'erreurs dans les textes que l'on remet aux candidats : ainsi un petit "a" qui se transforme en grand "A", un "n prime" à qui le prime manque, ou bien on dispose sur le bureau des candidats de certains baccalauréats des textes qui ne conviennent pas et qui étaient prévus pour une autre session.

La Réforme du baccalauréat (Echec au hasard, 1964)

10 min

En 2016 : 88,6% % de réussite au baccalauréat

A peine sa réforme entamée, donc, le bac n'était déjà pas à la hauteur. Alors quand, en 1985, Jean-Pierre Chevènement annonce qu'"Il faut à l'horizon de l'an 2000, amener 80 % d'une génération au niveau du baccalauréat", on commence d'ores et déjà à questionner le niveau du futur examen. "Et si trop de diplômes tuait le diplôme ?" s'interrogeait le journaliste Gérard Petitjean dans Le Nouvel Observateur, en 1990, dans un article intitulé "Le Bac peau de chagrin" :

Dans la région Nord-Pas-de-Calais, on sera bientôt à 75 % de bacheliers, commentait d'ailleurs un des intervenants dans l'article. Parmi lesquels 95 % feront au moins deux ans d'études supplémentaires. Qui peut croire qu'on trouvera 70 % d'emplois à bac + 2 dans le Nord-Pas-de-Calais ?

Un an plus tard, le même journaliste signait pourtant un papier intitulé "Ecole : des idées pour sauver vos enfants" où il assurait:

Oui, la démocratisation des lycées est irréversible. Non, l'objectif « 80% au niveau du bac » n 'entraînera pas fatalement une baisse tragique du niveau. A condition que l'école sache s’adapter.

Depuis, le débat n'a guère changé, et on continue à parler de "génération sacrifiée" sous prétexte que tout le monde aurait le bac.Depuis 1980, le niveau de bacheliers n'a cessé d'augmenter. L'année 2016 a marqué un record avec 88,6 % de réussite au bac, porté par les chiffres du baccalauréat professionnel. Pourtant, dans les filières technologiques et générales, le niveau stagne. Ce qui n'empêche pas les détracteurs du diplôme de dénoncer un diplôme toujours plus facilement accessible

La Proportion de bacheliers dans une génération.
La Proportion de bacheliers dans une génération.
- INSEE

Un système scolaire inégalitaire

En réalité, ce n'est pas tant la question du niveau du baccalauréat qui se pose à travers ce débat sans doute bicentenaire, que deux visions d'un système éducatif : à un système élitiste s'oppose une volonté d'offrir une scolarisation "de masse". La création du collège unique, l'obligation de la scolarité, ont toujours tendu à un but inscrit dans la devise de la République française : l'égalité. L'idée de la massification de la scolarisation, initiée par Ferry, suit d'ailleurs son cours. Si l'on s'en tient aux chiffres bruts, la démocratisation de l'enseignement supérieur est un but d'ores et déjà atteint... mais au prix de nombreuses inégalités sur le plan scolaire.

En septembre 2016, l'émission Le Grain à Moudre questionnait "Les inégalités que l'école doit encore combattre ?". Car il existe une multitude de diplômes du baccalauréat différents et, même dans une filière unique, derrière un diplôme du bac, se cachent en réalité des disparités de formation, et donc de niveau réel d'un élève. Selon que l'on soit fils d'ouvrier ou que l'on vive en banlieue, par exemple, la qualité de l'enseignement diffère, et l'égalité n'est que de façade**.**

Derrière la démocratisation affichée, le système scolaire français est en fait largement décrié pour son incapacité à réduire les inégalités, sociales notamment : "On ne peut pas tous les 4 ans, au lendemain des enquêtes PISA, constater que les inégalités se creusent et dire depuis 30 ans que toutes les réformes sont des catastrophes, commentait alors Guillaume Goubert, directeur de la rédaction du journal La Croix. On est dans le constat que l'école est inégalitaire et fonctionne mal et dans l'idée que dès qu'on change quelque chose ce sera pire. On est devant une forme de tragi-comédie nationale."

Quelles inégalités l'école doit-elle combattre ? (Le Grain à Moudre, 09/2016)

39 min

Est également contesté le mécanisme de sélection post-bac, et notamment l'admission dans des établissements supérieurs, décidée avant-même l'examen du bac. En effet, les 30 000 à 40 000 nouveaux bacheliers arrivant chaque année à l'université reçoivent la réponse de leur lieu d'affectation avant les épreuves via le logiciel APB. Ce logiciel fait aujourd'hui polémique dans la mesure où il dévaluerait en lui-même l'examen : avec ou sans mention, qu'il ait 10,2 de justesse ou 16,9, un bachelier ne sera pas pénalisé dans son affectation. Aux yeux des détracteurs, ce système tire vers le bas.