Barbe bleue : le féminicide dans la culture populaire

Publicité

Barbe Bleue : le féminicide dans la culture populaire

Par

Bien que terrifiante, l'histoire de Barbe Bleue a accompagné des générations d'enfants. Mais que cache ce sombre conte écrit par Charles Perrault à la fin du XVIIe siècle ?

Vieux de plus de huit siècles, Barbe Bleue n’en finit pas de terroriser ses lecteurs. Et pour cause : secret, punition, trahison, suspense, violence... Les éléments (presque) parfaits d’un conte pour enfants.

Mais ce qui se cache derrière cette sombre histoire de féminicides nous aide à comprendre comment la culture populaire représente la violence conjugale et l’initiation sexuelle des jeunes femmes.

Publicité

À réécouter : Psychanalyse des contes de fées

Henri VIII, Gilles de Rais, source d'inspiration ?

C’est un encouragement je trouve ce conte, dans une lecture contemporaine. C’est un encouragement à prendre notre destin en main. Elisabeth Lemirre, autrice, spécialiste des contes

Vous connaissez peut-être La Barbe bleue de Charles Perrault, écrivain à la cour de Louis XIV, connu pour ses contes merveilleux. Dans sa version, une jeune fille  épouse un homme laid et riche. Alors qu’il s’absente et lui interdit d’ouvrir une pièce du château, elle enfreint la règle et découvre les corps pendus de ses précédentes épouses. 

Une légende populaire y voit une inspiration royale. Car vers 1500, Henri VIII, roi d’Angleterre, a eu six épouses et en a tué deux, exécutées par décapitation. Une histoire vraie connue de Charles Perrault.

Henri VIII et ses six femmes
Henri VIII et ses six femmes
© Getty

Autre origine souvent prêtée à Barbe Bleue : Gilles de Rais, baron du XVème siècle, pédocriminel et tueur d’enfants.

Il tuait des enfants lors de pratiques magiques dans son château de Tiffauges. Mais ça n’a rien à voir et certainement Perrault ne s’est pas référé à Gilles de Rais. Mais c’est vrai que ça a beaucoup circulé. Elisabeth Lemirre, autrice, spécialiste des contes

Cet amalgame entre ce baron et Barbe Bleue s’est construit au XIXe siècle dans l’Ouest de la France. Les actes du baron étaient tellement effroyables qu’ils se sont installés dans l’imaginaire populaire.

Des origines bien plus anciennes

En réalité, les origines de Barbe Bleue sont beaucoup plus anciennes et ont une double référence  :

  • une chanson médiévale, La Maumariée ou La Mal mariée, qui retrace l’histoire d’une femme battue  
  • et surtout une référence à un ancien conte oral qui circulait au Moyen Âge : l’histoire d’un cheval blanc qui tue ses femmes, la dernière découvre les corps démembrés de ses sœurs dans une pièce qui lui est interdite.

On retrouve plusieurs similitudes entre les deux versions comme la clé tachée d’un sang ineffaçable, preuve de la transgression de la jeune épouse.

À l’époque de Perrault il y a beaucoup de lettrés qui s’inspirent de la matière orale pour écrire et publier des contes. Mais Perrault, ses versions à lui ont été les plus gardées et les mieux diffusées, soit par le colportage, soit par les images d’Épinal. Parce qu’il a su garder l’épine dorsale du conte, les formules fortes. Alors que les autres lettrés de son époque, du XVIIe siècle, ont dilué ça en les mettant à la mode de la cour ou des lettrés auxquels ils s’adressaient. Elisabeth Lemirre, autrice, spécialiste des contes

Illustration du conte de Barbe Bleue de 1754
Illustration du conte de Barbe Bleue de 1754
© Getty

La réécriture de Charles Perrault s'est très largement diffusée, à tel point que les animaux des versions orales ont adopté petit à petit le physique de Barbe Bleue. La barbe noire aux reflets bleus comme un corbeau est perçue comme un dernier signe de son animalité.

Initiation sexuelle

Traditionnellement, ces histoires étaient racontées lors de veillées auxquelles assistaient adultes et enfants . La publication de Perrault s’adresse aux adultes lettrés, à la cour, et aux jeunes filles.
 

L'interprétation je crois qui est la plus admise est celle de l’initiation sexuelle des femmes. Il semble bien que la chambre interdite, dans laquelle on ne peut rentrer, c’est le corps de la femme, le corps de la femme que seul le mari qui en a la clé peut ouvrir. À l'époque, les femmes devaient leur initiation au seul mari. Elisabeth Lemirre, autrice, spécialiste des contes

En désobéissant, en transgressant l’interdit et pour la version orale, en sauvant ses sœurs, la jeune épouse s’affranchit de l’autorité de son mari et prend son destin en main.