Batailles navales au large de la Libye

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Batailles navales au large de la Libye

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Alors qu’elle voulait contrôler la cargaison d’un cargo turc suspect, la frégate "Courbet" (photo d'archives) a été marquée en juin par le radar d’un navire de guerre d’Ankara. Une posture hostile.
Alors qu’elle voulait contrôler la cargaison d’un cargo turc suspect, la frégate "Courbet" (photo d'archives) a été marquée en juin par le radar d’un navire de guerre d’Ankara. Une posture hostile.
© AFP

La multiplication des incidents maritimes entre la flotte turque et les marines française, grecque et italienne est un défi pour l’Union européenne. La crise libyenne est un dossier stratégique pour les 27 : la sécurisation de la Méditerranée et l’avenir de la coopération OTAN-UE sont en jeu.

Les récentes escarmouches maritimes au large de la Libye alimentent une tension qui va crescendo entre la Turquie et les Européens et plus particulièrement avec la France. Entre Paris et Ankara, le ton monte. Le président turc Recep Tayip Erdogan "joue un jeu dangereux" et "syrianise" la crise libyenne accuse Emmanuel Macron.

Alors qu’elle voulait contrôler la cargaison d’un cargo turc suspect, la frégate Courbet a été "illuminée" au mois de juin par le radar d’un navire de guerre d’Ankara. "L’illumination est l’étape juste avant le tir d’un missile, précise un officier de marine français. C’est une posture hostile." 

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France-Turquie : la crise diplomatique se joue en mer

Les procédures OTAN, dont les deux pays sont membres, ont été ignorées, semble-t-il. "Le navire français n’a pas répondu à l’intimidation du navire turc, poursuit cet officier. Si on commence à jouer à ce jeu de poker menteur avec les Turcs, ça finira mal. Il fallait faire baisser la tension."

Sur le dossier libyen, France et Turquie s’opposent frontalement. Ankara soutient militairement le gouvernement de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU, tandis que Paris a longtemps joué la carte du maréchal Haftar au nom de la lutte contre les djihadistes. 

Ce conflit diplomatique déborde désormais en mer. L’Élysée accuse la Turquie de violer l’embargo sur les armes en Libye en acheminant par cargos des blindés, des drones et des miliciens. De son côté, la Turquie dénonce la ligne de Paris qui soutient "le putschiste Haftar".

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Or, Ankara participe à la mission en Méditerranée de l'OTAN, baptisée "Sea Guardian", avec l’Italie, le Portugal et la Grèce. Cette opération de surveillance maritime démarrée en 2016 a pour objectifs principaux d’assurer la sécurité de navigation et de lutter contre les trafics.

Pas de coordination entre l'OTAN et l'UE

Lorsque le navire turc a menacé la frégate Courbet, "il opérait dans le cadre de Sea Guardian avant de passer sous opération nationale", explique notre officier de marine_._

Les Turcs jouent sur cette ambivalence. Ils sont dans l'OTAN mais n’ont pas les mêmes objectifs. Quant à l’UE, ils n’hésitent pas à la défier ouvertement !

L’opération Sea Guardian se superpose avec Irini, la mission maritime de l’Union européenne en Méditerranée. La coexistence de ces deux dispositifs provoque de sérieux malentendus quand les règles d’engagement ne sont pas respectées, comme on l’a vu avec le Courbet.

"Plutôt que de coordonner les deux opérations, en s’épaulant, parce que plusieurs États relèvent des deux organisations, à part la Turquie, on travaille dans la rivalité", regrette notre interlocuteur de la Marine nationale.

Irini_,_ qui signifie "paix" en grec, a pour tâche principale de faire appliquer l'embargo sur les armes à destination de la Libye, imposé par les Nations unies à l'aide de moyens aériens, satellites et maritimes. 

Elle a le mandat d’inspecter des cargos qui pourraient transporter clandestinement du matériel militaire. Irini est dirigée par le vice-amiral italien Fabio Agostini, secondé par le Français Jean-Michel Martinet.

Les Européens divisés face à la Turquie

Face au comportement de la marine turc, Irini semble aujourd’hui impuissante à remplir sa mission. L'opération maritime européenne ne compte que deux navires et deux avions. Par manque de moyens, d’intérêt ou de volonté politique, les 27 rechignent à muscler le dispositif qui permettrait de s’opposer au comportement de la Turquie.

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À Bruxelles, personne ne veut que cette bataille navale avec la marine turque ne dégénère. Ces tensions se régleront sur le terrain diplomatique. Mais côté européen, la division sur le dossier libyen complique la sortie de crise et l'élaboration d'une stratégie commune.

"Il y a les pays, comme la France, qui sont dans un affrontement symbolique très fort avec les Turcs, constate Dorothée Schmid, spécialiste de la Turquie à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il y a ceux qui ne veulent pas forcément s’engager aux côtés d’Haftar, et ceux qui sont un peu au milieu. Les Allemands, qui ont organisé une grande conférence multilatérale à Berlin en début d’année, ont plutôt envie d’un apaisement. Les Italiens auraient plutôt tendance d’être du côté des Turcs."

Malgré leurs différences, les Européens veulent afficher un front uni au moins en apparence, comme en témoigne la déclaration commune du 25 juin 2020 dans laquelle la France, l’Allemagne et de l’Italie appellent à l’arrêt immédiat des combats en Libye et à la fin de toutes les ingérences étrangères dans le pays.

L'OTAN, victime collatérale

"Le problème, remarque Nicolas Gros-Verheyde, journaliste responsable du blog Bruxelles 2, est que la diplomatie est un exercice compliqué avec la Turquie, qui a décidé de partir en guerre en Syrie et en Libye. D’autant plus qu’Ankara a pris en otage les Européens en contrôlant le robinet des migrants syriens."

Aujourd’hui, les Européens sont démunis face aux ambitions méditerranéennes d’Erdogan.

Pour faire de la diplomatie, encore faut-il disposer de moyens de pression ou d’une carotte. Or, les 27 n’ont ni l’un ni l’autre !

Si les Européens sont désarmés et frileux, l'OTAN apparaît complètement tétanisée par la posture d’Ankara. À l’intérieur de l’alliance, les débats sont très durs entre la Grèce et de la Turquie, qui sont au bord de l’affrontement armé.

"On est dans un échange mortifère de coups et de gifles au sein de l'OTAN, constate Nicolas Gros-Verheyde. Tous les grands débats sont à lire à l’aune de cette question gréco-turque et donc, tout est bloqué. Résultat : la coopération OTAN-UE est en train de sombrer corps et biens."

À la fin du XIXe siècle, l’empire ottoman était désigné comme "l’homme malade de l’Europe". Ironie de l’histoire, un siècle plus tard, c’est l’Union européenne qui semble aujourd’hui "malade" de la Turquie...