Publicité

Baudelaire à la BnF : images et poèmes, les dessous de sa création

Par
Au prologue de l’exposition, le “Portrait de Charles Baudelaire “ peint par Émile Deroy en 1844, quand le poète dans sa jeunesse s’observait “dans le miroir d’Hamlet”, avant de s’observer plus tard dans ses autoportraits “au miroir de lui-même”.
Au prologue de l’exposition, le “Portrait de Charles Baudelaire “ peint par Émile Deroy en 1844, quand le poète dans sa jeunesse s’observait “dans le miroir d’Hamlet”, avant de s’observer plus tard dans ses autoportraits “au miroir de lui-même”.
- © Élie Ludwig / BnF

De la publication des "Fleurs du mal" à ses portraits et autoportraits, Baudelaire n'a cessé de contrôler sa création. À l'occasion du bicentenaire de sa naissance, une exposition à la BnF s'est donnée pour ambition de donner à voir et à comprendre le parcours du poète et critique d'art.

Comme un livre, l’exposition Baudelaire, la modernité mélancolique débute par un prologue et se termine par un épilogue, mettant tous deux l’accent sur le très important rapport à l’image du poète et critique d’art. 

Pour célébrer le bicentenaire de sa naissance, la Bibliothèque nationale de France invite le public, depuis le 3 novembre et jusqu’au 13 février 2022, à pénétrer au cœur de son univers poétique et de son imaginaire, par la découverte de quelque deux cents pièces, dont certaines de collections privées, rarement ou jamais présentées jusque-là : tableaux, gravures, lithographies, dessins, estampes, photographies, éditions originales, coupures de presse, lettres autographes et manuscrits. 

Publicité

Dans un ordre thématique et non pas chronologique, elles illustrent ses sources d’inspiration, son personnage de dandy, son processus de production et le rôle déterminant qu’y a joué l’expérience de la mélancolie : fil rouge de cette exposition qui n’est pas consacrée à la vie de Baudelaire, mais à sa création poétique et sa création de critique esthétique. 

Trois grandes parties se penchent sur le sentiment de l’exil (Mélancolie du non-lieu), sur l’impossible présence au monde et le sentiment de disparition (L’image fantôme) et sur l’impossible présence à soi-même (La déchirure du moi). 

Parmi les pièces les plus remarquables, le recueil des épreuves corrigées de l’édition originale des Fleurs du mal, un dessin du poète intitulé Autoportrait sous l’influence du haschisch, et son dernier portrait photographique réalisé en 1866, nous montrent à quel point Baudelaire, à la recherche constante de la perfection, a composé dans un contrôle total, son œuvre et sa propre image. 

"Les Fleurs du mal" : lente genèse d’un chef d'œuvre sans cesse remanié

La page de titre et le poème “Spleen”, dans le recueil des épreuves corrigées de l’édition originale des “Fleurs du mal”.
La page de titre et le poème “Spleen”, dans le recueil des épreuves corrigées de l’édition originale des “Fleurs du mal”.
- BnF

Le recueil des épreuves corrigées de l’édition originale des Fleurs du mal est une des pièces maîtresses de l’exposition Baudelaire, la modernité mélancolique. Longtemps resté en mains privées, ce document exceptionnel a été acquis par la BnF en juin 1998, lors d’une vente aux enchères chez Drouot. Le manuscrit original n’a jamais été retrouvé. Il s’agit donc des seules traces manuscrites du chef d’œuvre. Considérablement annoté par Baudelaire, ce recueil constitue une pièce décisive pour prendre la mesure du travail de genèse des Fleurs du mal, entre février et juin 1857 avant sa publication. Baudelaire multiplie les échanges avec son éditeur Auguste Poulet-Malassis, pour demander à plusieurs reprises un très grand nombre de corrections. Baudelaire est visiblement insatisfait et perfectionniste, comme le décrit le directeur de la Réserve des livres rares de la BnF, le commissaire général de l’exposition Jean-Marc Chatelain : "On voit sur les pages de ce recueil un Baudelaire extrêmement scrupuleux annotant d'une façon très minutieuse, voire parfois vétilleuse. Il cherche chaque fois à atteindre à la formulation qui lui paraîtra la plus juste. À la manière dont un musicien viendrait accorder son instrument, il essaie de trouver le diapason le plus exact."

Baudelaire, tatillon sur l’orthographe, retravaille son texte en modifiant des strophes et se montre particulièrement attentif à la ponctuation, dans sa recherche encore de justesse explique Jean-Marc Chatelain : "Ce qui pourrait paraître secondaire ne l'est absolument pas pour Baudelaire. On en a pour preuve d'ailleurs un certain nombre de ses lettres, dans les échanges qu'il a avec son éditeur où il lui rappelle à quel point la ponctuation est pour lui un élément très important, un élément décisif de sa poésie, dans la mesure où c'est elle qui commande, nous dit-il, la diction même du poème. Pour Baudelaire, le poème n'est pas seulement quelque chose qui se lit. C'est aussi quelque chose qui se dit, quelque chose qui s'écoute et s'entend. Il s'agit, un peu comme on le ferait d'une partition musicale, d'indiquer tous les signes, toutes les notations qui permettront d'atteindre à l'interprétation la plus juste__.

Ce qui correspond à la première étape de sa création poétique. Des "publications déclamées" précèdent les publications imprimées, comme le rappelle Jean-Marc Chatelain : "Nous savons par Ernest Prarond, un des amis du jeune Baudelaire dans les années 1840, qu’il avait coutume de déclamer ses poèmes, un certain nombre de ses compositions, dans des cafés que fréquentait la bohème littéraire de ce temps."

Baudelaire mobilise tout l'éventail de la ponctuation à sa disposition : le point, le point d'exclamation, le point-virgule, les points de suspension et une ponctuation nouvelle à l’époque que Balzac le premier a utilisé, celle du tiret. Moyen expressif supplémentaire, il introduit “tout un ensemble de valeurs que le mot lui-même ne parvient pas à dire”, pour Jean-Marc Chatelain, “C'est un peu comme les gestes qui accompagnent la parole dans la communication verbale. Il permet à Baudelaire de donner du rythme, prolonger des effets de suspension et donner de la couleur pour indiquer aussi éventuellement un changement d'intonation, un assombrissement possible de la voix pour créer finalement, à l'intérieur de l'unité d'une diction, des formes de brisures de la voix__. Cette brisure de la voix étant évidemment quelque chose qui a directement à voir avec la dimension mélancolique du poème. Le poème devient alors justement un chant qui se brise et le tiret est un artifice typographique qui a une grande importance dans l'indication même de cette voix brisée.” 

L’exposition “Baudelaire, la modernité mélancolique” réunit quelque deux cents pièces : manuscrits, éditions imprimées et lettres, mais aussi des pièces graphiques et picturales, pour éclairer la compréhension de l’œuvre du poète.
L’exposition “Baudelaire, la modernité mélancolique” réunit quelque deux cents pièces : manuscrits, éditions imprimées et lettres, mais aussi des pièces graphiques et picturales, pour éclairer la compréhension de l’œuvre du poète.
© Radio France - Benoît Grossin

Les épreuves corrigées de l’édition originale des Fleurs du mal ne sont ni un aboutissement ni un commencement. Baudelaire a envisagé dès le milieu des années 1840 de publier un recueil de vers sous le titre Les Lesbiennes, avant de privilégier un autre titre, Les limbes, et de trancher en 1855 pour Les Fleurs du mal. Si le premier projet est resté lettre morte, si aucun document ne permet de l’exposer, le deuxième est en revanche illustré à la BnF, grâce au prêt d’un collectionneur privé, par une pièce rare : un ensemble de douze poèmes manuscrits que Baudelaire à envoyés à Théophile Gautier, à la fin de l’année 1851, dans l’espoir de les voir publier dans une revue. Pour Jean-Marc Chatelain, “C’est une pièce majeure dans la genèse du projet de Baudelaire et une pièce remarquable dans la mesure où il n'existe aucun autre ensemble de poèmes manuscrits de Baudelaire.” 

D’autres éléments montrent le mûrissement très progressif des Fleurs du mal, dans leur publication, notamment les éditions qui paraissent d’abord sous forme originale dans des journaux et revues et qui présentent souvent un état différent des poèmes. Parmi les nombreux documents de presse présentés dans l’exposition, Le Messager de l'Assemblée, journal d'information générale et politique qui contient des poèmes sous le titre Les Limbes et la Revue des Deux Mondes qui publie, en 1855, dix-huit poèmes sous le titre Les Fleurs du mal. Un document très important estime Jean-Marc Chatelain : “C'est la première apparition imprimée de ce titre que Baudelaire avait retenu depuis peu__. En publiant dix-huit poèmes, Baudelaire n'entend pas seulement donner un échantillon des Fleurs du mal, un peu comme il l'avait fait pour Les Limbes auparavant dans la presse. Il entend organiser après ces poèmes, un trajet, une narration suivie. Ce que nous avons là sous forme de presse est donc en réalité une sorte d'image en petit des Fleurs du mal, deux ans avant que l'intégralité du recueil ne paraisse”.  

Deux mois après sa publication, en août 1857, Baudelaire est condamné pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et à la suppression de six poèmes des Fleurs du mal. La seconde édition de 1861 contient de nouveaux poèmes dont la quasi-totalité paraissent d’abord dans la presse. Deux d’entre eux font aussi l’objet d’une publication privée, comme le montre une pièce prêtée par la bibliothèque de la ville de Rouen, un placard que possédait Flaubert. Une pièce unique, souligne Jean-Marc Chatelain : “Un placard, c'est-à-dire une feuille qui est imprimée sur un seul de ses côtés que Baudelaire a fait fabriquer à Honfleur, là où résidait sa mère, en 1859. Et sur cette feuille sont imprimés deux des poèmes qui ne sont pas parmi les moins importants des Fleurs du mal, puisqu'il s'agit de L'Albatros, poème universellement célèbre, et du Voyage, le plus long des poèmes des Fleurs du mal et celui que Baudelaire, lors de la seconde édition des Fleurs du mal, va placer à la toute fin du recueil, celui qui constitue donc la conclusion de tout le recueil. Et on sait combien Baudelaire était attaché à cette architecture de son livre de poésie.” 

Dans ce placard, seul exemplaire complet qui a été conservé, L’Albatros ne compte que trois strophes imprimées et un ajout manuscrit, précise Jean-Marc Chatelain : “Baudelaire, de sa propre main, a écrit une nouvelle strophe, sur le côté un peu en travers et inscrit aussi en marge de ce placard, une petite croix entre la deuxième et la troisième strophe, qui indique l'endroit où elle va venir s'insérer. C'est donc peu de temps après l'impression de ce placard qu'il a choisi d'ajouter ce qui constitue aujourd'hui la troisième strophe de L'Albatros. Nous connaissons l'histoire même de cette strophe par un échange de correspondance avec son ami Charles Asselineau qui a été ensuite son premier biographe. Il avait fait part à Baudelaire de la très grande admiration que lui inspirait cette pièce, en parlant d'un véritable diamant. C'est le mot que reprendra également Flaubert, pour ce poème. Charles Asselineau regrettait que manque à son goût une strophe qui aurait fait plus tableau, comme il le dit, sur la gaucherie de L'Albatros. Baudelaire a donc suivi sa suggestion, pour aboutir à la version définitive que nous connaissons aujourd'hui de ce poème très célèbre."

Une autre rareté parmi les pièces imprimées et provenant d’une collection privée est l’exemplaire de l’édition originale des Fleurs du mal que Baudelaire a offert à l’une de ses principales muses, à laquelle plusieurs poèmes du recueil sont dédiés : Madame Sabatier, qui animait un salon que fréquentait notamment Théophile Gautier. Cet exemplaire est extraordinaire à plusieurs titres, affirme Jean-Marc Chatelain : “Nous savons qu'une autre muse extrêmement importante de Baudelaire a été Jeanne Duval et que le poète n’a eu avec Madame Sabatier qu’une liaison très éphémère. Le document exposé est ouvert à la page où un dessin de la main de Baudelaire a été glissé par son ancienne propriétaire, un portrait de profil de Jeanne Duval. Madame Sabatier l’a donc conservé comme une relique, dans son exemplaire des Fleurs du mal, en ajoutant de manière ironique, sous le portrait de Jeanne Duval, ces deux mots : son idéal, suivis d'un point d'exclamation.” 

L’histoire des Fleurs du mal est une histoire qui ne s’achève pas, conclut Jean-Marc Chatelain : “Baudelaire est mort en souhaitant publier une troisième édition. Mais nous ne connaitrons jamais l’état qu’il rêvait pour cette nouvelle édition qui n’aurait peut-être pas été non plus l'édition définitive.

Baudelaire : dessinateur et caricaturiste  

Prêté par un collectionneur privé, “Autoportrait sous l’influence du haschisch”, réalisé entre 1842 et 1845, est une des pièces remarquables de l’exposition “Baudelaire, la modernité mélancolique”à la BnF.
Prêté par un collectionneur privé, “Autoportrait sous l’influence du haschisch”, réalisé entre 1842 et 1845, est une des pièces remarquables de l’exposition “Baudelaire, la modernité mélancolique”à la BnF.
- Coll. part.

Critique d’art et poète, Baudelaire a très vite aussi montré ses qualités de dessinateur et manifesté son intérêt pour la caricature, en réalisant ce portrait de lui-même dans les années 1840, ses années de bohème : Autoportrait sous l’influence du haschisch, une autre pièce remarquable prêtée par un collectionneur privé. Il n’y a pas toutefois de certitude absolue sur le sens de cet œuvre, pour l’un des commissaires de l’exposition, conservateur au département Littérature et art de la BnF, Julien Dimerman : “Le titre de cet autoportrait a été donné postérieurement. Il semblerait que Baudelaire se soit donc représenté fumant un cigare après avoir pris du haschisch, dans sa jeunesse. Il se dessine trois fois plus grand que la colonne Vendôme. Ce qui témoigne de ce goût de l’infini qui caractérise le fumeur de haschisch ou plutôt le preneur de haschisch, puisqu’il était à cette époque surtout consommé sous forme de confiture verte__. C’est Louis Ménard, un condisciple au lycée Louis-le-Grand, qui l’aurait initié, avant que Baudelaire ne participe à des réunions du club des Haschischins, à l’hôtel Pimodan, quai d’Anjou sur l’île Saint-Louis, qui existe toujours sous le nom d’hôtel de Lauzun, dans lequel Baudelaire a habité autour de sa vingtième année. Nous évoquons ce séjour dans le prélude de l’exposition. Sous la houlette du docteur Moreau de Tours, les convives dont le poète Théophile Gautier participaient à des séances d’expérience des drogues. Baudelaire, après Théophile Gautier auteur d’une nouvelle intitulée Le Club des Haschischins, a voulu lui aussi analyser leurs effets hallucinatoires.

Dans son essai Les Paradis artificiels paru en 1860, Baudelaire traite de la relation entre les drogues et la création poétique, en racontant justement certaines de ses expériences dans l’hôtel Pimodan. 

Plusieurs autres autoportraits sont exposés à la Bnf, mais il n’existe finalement que très peu de réalisations. “Nous constatons qu'il était très bon dessinateur, mais cela reste pour lui une pratique mineure, qui accompagne son écriture”, explique Julien Dimerman. Le poète a surtout commenté des dessins et gravures, en tant que critique d’art, "l’un des plus grands critiques d’art du XIXe siècle"__, souligne-t-il : “André Malraux le tenait même pour le plus grand critique d’art de la France et sans doute de l’Europe. Baudelaire s’est intéressé à la grande peinture, notamment à Delacroix, son modèle. Mais il s’est intéressé simultanément aussi aux estampes et à la caricature, un art qui se développait considérablement dans sa jeunesse. Dans les années 1830, la monarchie de Louis Philippe est l’apogée de la caricature française et de la caricature politique, en particulier. ” 

Baudelaire est un des tous premiers à célébrer la caricature de Daumier, en le plaçant aux côtés de Delacroix ou d’Ingres pour la qualité de son dessin dans Salon de 1845, sa toute première publication, alors qu’il est âgé de 24 ans.  

La question du rire occupe une place centrale dans son œuvre, explique Julien Dimerman : “Il publie une série de textes qui sont présentés dans l’exposition, dans les années 1850. Le premier en 1855 est une sorte d'introduction théorique à un travail sur la caricature qui s'intitule De l'essence du rire, où Baudelaire réfléchit donc vraiment sur l'idée même du rire : qu'est-ce que le rire ? Il le complète ensuite avec deux séries d'études d'artistes français, Daumier étant l'un des dix qui sont mentionnés et de caricaturistes étrangers, en particulier Goya, qui est aussi l'un des phares du poème qui porte ce titre. Ces textes paraissent en 1857, année aussi de publication des Fleurs du mal. Il nous a semblé important de mettre en valeur ces textes et les œuvres dont Baudelaire parle, notamment plusieurs œuvres admirables de Daumier et une partie de la série des Caprices de Goya dans de très belles planches, puisque ce sont celles qui ont appartenu au célèbre graveur Vivant Denon.” 

Dans l’écriture de Baudelaire, la caricature est aussi très présente, notamment dans le recueil posthume de poèmes en prose Le Spleen de Paris, comme l’évoque Julien Dimerman : "Dans cette série de poèmes, Le Miroir est une sorte de caricature du démocrate, un homme extrêmement laid qui se regarde quand même dans le miroir parce qu'il veut faire valoir son droit à se regarder dans le miroir. Il y a aussi Un Plaisant, la caricature d’un imbécile qui trouve amusant, le premier janvier, de souhaiter la bonne année à un âne. Baudelaire nous livre ici une sorte de vignette à la Daumier, mais à l’écrit.” 

Baudelaire croqué par son ami Nadar, dans ce dessin de 1859 : “Charles Baudelaire, Fleurs du mal”.
Baudelaire croqué par son ami Nadar, dans ce dessin de 1859 : “Charles Baudelaire, Fleurs du mal”.
- BnF

Baudelaire a lui-même été croqué par ses amis, notamment par Nadar, grand photographe mais aussi caricaturiste. Un de ses dessins au fusain montre le poète sous les traits d’un dandy fixant à ses pieds le cadavre renversé d’un animal, environné de mouches. Allusion aux Fleurs du mal, ce dessin que possède et expose la BnF est mis en avant par Julien Dimerman : “C’est un Baudelaire à la charogne, c'est-à-dire qu'on voit la charogne lubrique du poème intitulé Une Charogne et Baudelaire à côté. Cela donne une image assez représentative de ce qu'il était à l'époque. Baudelaire était perçu essentiellement comme l'auteur de ce poème-là, Baudelaire nauséabond d'une certaine manière.” À cette caricature, le poète répond le 14 mai 1859 : "Il m'est pénible de passer pour le Prince des Charognes."

Quant à la pratique de l’autoportrait chez Baudelaire, elle est analysée par Julien Dimerman, comme une représentation mélancolique de soi, une tentative pour se livrer à ce “Tête-à-tête sombre et limpide / Qu'un cœur devenu son miroir !”, comme il l’écrit dans le poème L’Irrémédiable, un face-à-face douloureux et sans doute impossible avec soi-même.” 

Les quatre autoportraits de Baudelaire qui sont exposés ont été réalisés dans les années 1860. Il semble, selon Julien Dimerman, "qu’il ait cherché, c'est une hypothèse, à produire une image pour remplacer le frontispice de la seconde édition des Fleurs du mal. Il s'agit d’une tentative pour Baudelaire de saisir son image, avec des commentaires qu'il note à côté des dessins, en écrivant à propos de l’un d’entre eux, qu’il y a par exemple trop de hachures. On sent qu'il est dans une recherche de l'image la plus adéquate de lui-même et je crois qu’on est obligé de laisser la conclusion ouverte puisqu’il s’agit de ce "tête-à-tête sombre" et limpide dont le dernier mot n’est peut-être jamais donné.” 

Baudelaire : créateur de ses portraits photographiques

Dans cette photographie réalisée par Etienne Carjat en 1886, un an avant sa mort, Baudelaire victime d’aphasie s’expose pour la dernière fois, en montrant une “souffrance sans espoir”.
Dans cette photographie réalisée par Etienne Carjat en 1886, un an avant sa mort, Baudelaire victime d’aphasie s’expose pour la dernière fois, en montrant une “souffrance sans espoir”.
- BnF

Dans le manuscrit autographe de Mon cœur mis à nu, autre pièce rare conservée par la BnF et exposée au public, Baudelaire livre cette fameuse formule : "Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion)", citation inscrite dès le début de cet ouvrage qu’il projetait d’écrire à la fin de sa vie et qui est donc resté inachevé. 

Le poète s’est activement penché sur sa propre image, par l’art aussi de la photographie, avec Nadar, avec Charles Neyt et avec Étienne Carjat qui signe en 1866, un an avant sa mort, son dernier portrait. Un exemplaire original est à découvrir dans le parcours de Baudelaire, la modernité mélancolique. "Cette photographie est particulièrement émouvante", pour la commissaire Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la photographie à la BnF : "Avec son paletot boutonné et ses cheveux assez longs, il nous regarde dans les yeux, avec une très grande tristesse. C'est une photo réalisée dans la dernière année de sa vie, au moment où il est très malade. Il a été ramené de Belgique par sa mère et ses amis après avoir eu une attaque__. Il est soigné dans la clinique du docteur Guillaume-Émile Duval, à côté de l'Arc de l'Étoile. Après cette attaque, il ne peut presque plus parler. Il souffre d'être incapable de s'exprimer alors qu'il a gardé tout son esprit. Il est prisonnier de cette incapacité de parler." 

Théophile Gauthier, témoin de ses derniers moments, décrit le regard de Baudelaire qui apparaît dans cette photographie, peu après sa mort le 31 août 1867, dans un article publié par le Moniteur universel, le 9 septembre 1867 : "L’'intelligence n'était pas éteinte, mais brûlait comme une lampe dans un cachot, visible seulement aux étroites ouvertures des soupiraux. Quel horrible supplice ! Comprendre et ne pas pouvoir répondre, et sentir les mots jadis si dociles et si apprivoisés, s'envoler au moindre essai d'entretien, comme des essaims d'oiseaux farouches !” 

Sylvie Aubenas rappelle que "dans les dernières années de sa vie en Belgique, Baudelaire était très malheureux et révolté" et elle estime que cette photo "donne vraiment l'impression qu’il a abandonné", qu’on y lit désormais "une souffrance sans espoir.

Mais ce n’est pas la première fois que Baudelaire pose devant Étienne Carjat. Le photographe, selon elle, après de précédentes "séances organisées par le poète pour obtenir un résultat satisfaisant sa maniaquerie et son sens de la perfection", se souvient de "ce que Baudelaire voulait et l'immortalise en 1866, comme il l’aurait demandé s’il avait pu parler."

Deux des portraits de Baudelaire par Nadar exposés à la Bibliothèque nationale de France.
Deux des portraits de Baudelaire par Nadar exposés à la Bibliothèque nationale de France.
- © Élie Ludwig

Dans la quinzaine de ses portraits photographiques, pris entre 1855 à 1866, Sylvie Aubenas relève des points communs, quels qu’en soient les auteurs : "Elles sont toutes excellentes et ont toutes un style qui se ressemble, avec la même sobriété et la même attention aux détails, vestimentaires notamment”__. Il n’y a pas de doute pour elle que “Baudelaire a toujours préparé de façon très pointilleuse les séances de prises de vue”, de la même manière qu’en tant que "dandy, il attachait une importance extrême à la façon dont il s'habillait, dont il se comportait et à l'image qu'il donnait aux autres."

Comme son œuvre littéraire, comme la présentation typographique de ses livres, Baudelaire a donc contrôlé de très près son image photographique, en pensant qu’elle était vouée à être diffusée, par ce que Sylvie Aubenas considère comme une "mise en scène de ce qu’il était et de ce qu’il voulait laisser comme idée de son personnage__. Il a dit d’ailleurs à propos d’Edgar Poe et de Balzac, la très grande importance de connaître le visage d’un auteur." 

Dans quasiment tous ses portraits photographiques, Baudelaire présente un regard fixe avec ses yeux très noirs, "brillants comme des gouttes de café "disait Nadar, avec toujours le même objectif, souligne Sylvie Aubenas : "C'était quelqu'un qui avait une présence très forte et qui sollicitait votre attention quand vous étiez en face de lui. Il le fait donc passer dans ses portraits photographiques, c'est-à-dire qu'il vous oblige à le regarder, en vous demandant l'effet qu'il vous fait. Caractéristique des dandys, il veut susciter l'admiration, l'étonnement, en faisant une apparition, au sens religieux ou théâtral du terme."

Son dandysme, Baudelaire le montre à chaque fois aussi dans son apparence, "simple mais extrêmement sophistiquée et étudiée", explique Sylvie Aubenas : "Nous savons qu'il faisait confectionner ses vêtements par un tailleur, qu’il ne suivait pas la mode, qu'il créait la coupe de ses redingotes lui-même, qu’il choisissait les tissus, qu'il ne faisait pas empeser ses chemises... Il avait un goût très particulier et le résultat est très photogénique, avec des vêtements sombres, avec un col de velours souvent, avec du linge blanc qui fait ressortir le visage et une cravate couleur sang de bœuf, nouée très savamment autour de son col blanc. Et à part une canne sur des photos de Carjat, il n'y a pas d'autres accessoires : pas de bijoux, par de chaînes de montres, pas de chapeaux haut de forme."

Baudelaire se démarque également des autres figures du monde littéraire à l’époque, avec un visage glabre, la tête rasée ou les cheveux toujours en arrière. "Ses contemporains disaient qu’il était rasé comme un ecclésiastique. Ce côté clérical agaçait les frères Goncourt", affirme Sylvie Aubenas. Les hommes de lettres, comme Théophile Gauthier ou Flaubert, sont à cette époque, rappelle-t-elle, "mal coiffés, avec des barbes très broussailleuses, de grosses moustaches ou des favoris qui étaient très à la mode sous le Second Empire. Il faut noter que le père de Baudelaire avait commencé sa carrière avant la Révolution comme ecclésiastique, justement. Baudelaire est le fils d’un prêtre défroqué. Cet élément ne doit pas être oublié dans la construction de sa personnalité."

Ce portrait flou réalisé par Nadar en 1860 ou 1861 est le seul portrait de Baudelaire retrouvé dans ses manuscrits.
Ce portrait flou réalisé par Nadar en 1860 ou 1861 est le seul portrait de Baudelaire retrouvé dans ses manuscrits.
- Hervé Lewandowski / RMN-Grand Palais (musée d'Orsay)

Une photographie de Nadar de fin 1860 se distingue des autres : une photographie floue de Baudelaire. Elle n’est pas pour autant ratée, estime Sylvie Aubenas : "Cette photo est très belle. On le voit comme s’il avait bougé, en s’avançant vers Nadar. C'est la seule photo que Baudelaire avait lui-même conservée dans ses papiers et qui a été retrouvée après sa mort. Moi, je préfère penser que c'est un effet de Baudelaire d'appliquer le mouvement à la pause photographique, au moment où il écrit le poème A une Passante qui est une apparition fugitive d'une femme rêvée dans la rue__. Au moment où il s'intéresse aussi à Constantin Guys, le dessinateur de presse et peintre qui fait des croquis sur le vif de la vie parisienne. Je pense que Baudelaire s'intéresse à l'image fugitive, au flou et qu'il le fait pour lui-même. Le résultat est superbe."

En composant à chaque séance de pose des expressions très différentes de lui-même, en montrant un visage très dur ou au contraire assez doux et parfois aussi un regard interrogatif, Baudelaire "dirigeait le photographe comme il dirigeait le tailleur, l’éditeur, le graveur, le typographe", pour Sylvie Aubenas, en vue de créer de véritables autoportraits : "Il a composé ses photographies comme autant de poèmes en images, œuvres qu’il faut ajouter à son œuvre."

Il ne voulait surtout pas que son image lui échappe, en "dandy maniaque", souligne-t-elle enfin : "le dandy, dernier héros du monde moderne, glacé comme un soleil qui se couche, pour Baudelaire : vivre stoïquement, de manière mélancolique et désespérée, est la dernière élégance qui reste à l'homme moderne"

À réécouter : Charles Baudelaire