Baya, la femme qui a renouvelé l'art algérien

L'artiste Baya avait 16 ans lors de sa première exposition à Paris.
L'artiste Baya avait 16 ans lors de sa première exposition à Paris.

Baya, la femme qui a bouleversé l'art algérien

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Baya, la femme qui a renouvelé l'art algérien

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Orpheline puis servante, Baya a su déjouer sa condition sociale pour devenir une pionnière de la peinture moderne algérienne. Son travail et ses alliances de couleurs ont inspiré des générations d’artistes en Algérie et à travers le monde.

L'exposition Baya, femmes en leur jardin, à l'Institut du monde arabe, nous donne l'occasion de revenir sur la vie et l'œuvre de cette artiste, icône de la culture algérienne. Pour le commissaire de l'exposition, Claude Lemand, c'est une artiste unique car "elle a apporté quelque chose de nouveau, d’exceptionnel et qui rendait compte de la culture algérienne qui avait été un peu gommée, presque effacée par la colonisation française."

Les critiques font l’éloge de son sens inné du mariage des couleurs et des formes. On compare son trait à celui de Matisse, ses couleurs à celles de Chagall. Les surréalistes, comme André Breton, voient en elle "la reine d'un monde nouveau".

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La Grande Table culture
27 min

Une enfance dans la pauvreté

Pourtant rien ne la prédestinait à une vie d'artiste. Enfant dans les années 1930, Baya travaille pour des colons dans une ferme quand elle est repérée par la sœur des propriétaires, Marguerite Carminat, elle-même artiste. "Dans la cour de la ferme, quand elle avait un peu de temps, elle dessinait sur le sable et elle faisait des sculptures avec de la terre et de l’eau, raconte Claude Lemand. Et au fil des semaines et des mois, Marguerite a fini par demander à la grand-mère de Baya si elle pouvait la prendre à son service à Alger."

Portrait de Baya, 1947
Portrait de Baya, 1947
- Anom Franom

Servante le matin, Baya peut se consacrer à l’art l’après-midi, encouragée par ses nouveaux patrons, grands amateurs d’art. Ce qui fait dire au galeriste qu'en "l’espace d'à peine deux ans, Baya est passée du stade du dessin d’enfant au stade de peintre tout court".

Le succès dès l'adolescence

Baya a 16 ans quand des artistes, amis de la famille, présentent ses œuvres à un galeriste parisien, Aimé Maeght. Il est "émerveillé et il lui organise en novembre 1947 cette première et grande exposition qui a eu un succès phénoménal sur le plan médiatique, sur le plan commercial et sur le plan politique", détaille le commissaire de l'exposition.

BAYA, Mère et enfant en bleu, peinture à la gouache de1947
BAYA, Mère et enfant en bleu, peinture à la gouache de1947
- Baya - Col.-Isabelle-Maeght

Baya affirme à travers ses sculptures et peintures sa double identité arabe et kabyle. Ses personnages, toujours des femmes, représentent sa mère peinte avec des couleurs éclatantes et dans un style qui lui est propre, loin de l’orientalisme de l’époque. Claude Lemand précise : "C’est cette première et grande période où pour moi elle a révolutionné l’art algérien et même un peu universel".

Rapidement, elle se fait un nom dans les milieux artistiques parisiens. Albert Camus écrit après avoir vu son exposition : "J’ai beaucoup admiré l’espèce de miracle dont témoigne chacune de ses œuvres. Dans ce Paris noir et apeuré, c’est une joie des yeux et du cœur". Elle obtient même pendant quelques semaines, un atelier à côté de celui de Picasso. Mais le succès ne dure pas.

Baya, La dame aux roses, 1967
Baya, La dame aux roses, 1967
- © Musée de l'IMA - Philippe Maillard, Paris.

Un destin lié à la colonisation française

Les portes qui s’étaient ouvertes pour elle en France se referment à son retour en Algérie, car ateliers et galeries sont réservés aux colons. En 1953, Baya se marie avec un musicien de 30 ans son aîné. Pendant dix ans, elle se consacre à sa vie de famille et abandonne complètement son art.

Mais après l’indépendance, l’Algérie connaît une phase d’effervescence culturelle qui redonne à Baya l’envie de peindre d'après Claude Lemand : "On a fait en 1963 une grande exposition, c’était la première fois que le musée des beaux-arts d’Alger exposait des artistes algériens de la nouvelle génération. Et Baya à ce moment-là avait vraiment envie de redémarrer. En termes de créativité, c’est une renaissance exceptionnelle. À partir de 1963 jusqu’à sa mort en 1998, elle n’a plus arrêté de peindre".

BAYA dans son atelier à Blida en 1998.
BAYA dans son atelier à Blida en 1998.
- Photo par la famille de l'artiste

L'orpheline continue à peindre sa mère, mais développe aussi des jardins et des natures mortes dans lesquelles des instruments de musique sont souvent présents. Régulièrement exposée en Algérie, elle refuse toute sa vie de s’affilier à un courant artistique ou politique, et préfère rester une artiste indépendante.

Baya, Les oiseaux musiciens, 1976
Baya, Les oiseaux musiciens, 1976
- © Photo Alberto Ricci

Avec son audace et sa puissance picturale, elle a su comme personne moderniser l’art traditionnel algérien. "Je peins ce que je sens. Je suis agacée quand on me demande ce que je veux exprimer à travers ma peinture. Je vous donne le droit d'y trouver ce que vous désirez (...) Moi je peins. À vous maintenant de ressentir."  Baya, 1986