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Bayrou, Giscard, Lecanuet : à quel centriste Macron ressemble le plus ?

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Macron et les leaders historiques du Centre
Macron et les leaders historiques du Centre
© Radio France - Camille Renard

Comment Emmanuel Macron se rapproche et distingue des dirigeants historiques du Centre ? Tentatives de comparaison au regard de trois leaders qui ont marqué l'histoire de cette sensibilité politique sous la Ve République : Jean Lecanuet, Valéry Giscard d'Estaing et François Bayrou.

"Emmanuel Macron est l'un des rares hommes politiques de la Ve République dont il est difficile de dire qu'il n'est pas du Centre" : Nicolas Sauger, chercheur en science politique à Sciences Po, nous aide dans cette perspective à mieux comprendre le personnage politique d'Emmanuel Macron et la rupture qu'il incarne, en le comparant, sans volonté d'exhaustivité, aux trois leaders qui ont posé leur empreinte sur la mouvance centriste.

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1) Emmanuel Macron et Jean Lecanuet (1965)

Emmanuel Macron et Jean Lecanuet
Emmanuel Macron et Jean Lecanuet
© Radio France - Camille Renard

Jean Lecanuet, en 1965, se présente contre François Mitterrand et Charles de Gaulle au nom du MRP. Il s'agit de la première élection au suffrage universel direct qui suit le référendum de 1962, réformant le mode de scrutin et installant résolument la France dans la Ve république.

En quoi ils se ressemblent. Sur la forme : Leur slogan - "mettre la France en marche" pour Lecanuet, "En marche !" pour Emmanuel Macron. Ils incarnent l'émergence d'une figure nouvelle en politique. Leur ascension politique rapide surprend l'opinion publique (Lecanuet est crédité de 4% d'intention de vote au début de la campagne). Leur jeune âge (45 ans pour Jean Lecanuet, 39 pour Emmanuel Macron), leur allure soignée et policée : costume noir et blanc qui sied bien au contraste de la télévision de l'époque pour Lecanuet, qui s'autoproclame par ailleurs "le Kennedy français" ; discours policé de "bon client" médiatique pour Emmanuel Macron. Sur le fond : la position centriste qui dénonce un système politique sclérosé et des personnalités au pouvoir depuis trop longtemps, l'atlantisme, l'insistance sur l'importance de l'Europe, le réformisme progressif.

En quoi ils se distinguent. Jean Lecanuet vient du centre droit, et recrute donc lors de sa campagne vers le centre gauche. Emmanuel Macron fait le chemin inverse. Jean Lecanuet représente la part démocrate chrétienne du centrisme, ce que ne revendique pas Emmanuel Macron. Enfin, la surprise Lecanuet s'arrête le soir du premier tour de l'élection présidentielle : de 4% d'intention de vote au début de sa campagne, il finit par séduire près de 16% des électeurs, obligeant ainsi le Général de Gaulle à affronter François Mitterrand au second tour, second tour duquel Lecanuet reste absent.

2) Emmanuel Macron et Valéry Giscard d'Estaing (1974)

Emmanuel Macron et Valéry Giscard d'Estaing
Emmanuel Macron et Valéry Giscard d'Estaing
© Radio France - Camille Renard

En quoi ils se ressemblent. Sur la forme : le portefeuille du ministère de l'économie qui précède juste l'élection présidentielle ; l'image du dynamisme : Valéry Giscard d'Estaing, 48 ans à son arrivée au pouvoir, aimait à se présenter jouant au foot ou pratiquant le ski ; l'aisance en matière de communication audiovisuelle ; le barrage "utile" à une force politique opposée qui fait inquiète la majorité de la société : le "socialo-communisme" en 1974, le Front national en 2017 ; la question ouverte de la "majorité présidentielle" à l'Assemblée ; l'image de "traître" vis-à-vis de sa famille politique d'origine.

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Sur le fond : selon l'historienne du Centre Sylvie Guillaume, qui souligne la grande ressemblance entre les deux trajectoires et entre leurs valeurs, "tous deux pensent que le progrès dépend de réformes plus que de ruptures". Au plan institutionnel, une tonalité parlementariste (réforme constitutionnelle de 1974 qui permet aux parlementaires de se saisir le Conseil constitutionnel). Au plan sociétal, la posture du modernisateur réformiste : les premières années du mandat de Valéry Giscard d'Estaing sont marquées par des avancées sociétales : IVG, abaissement de la majorité à 18 ans, divorce par consentement mutuel... Au plan économique et social : la défense d'une "société libérale avancée" (Valéry Giscard d'Estaing), traduite par l'augmentation et la diffusion étendue des prestations sociales, la création d'emplois publics, tout en se revendiquant être à l'écoute de la société moderne (encadrement plutôt que lutte contre l"ubérisation" du travail pour Emmanuel Macron).

En quoi ils se distinguent. Comme Jean Lecanuet, Valéry Giscard d'Estaing est issu du centre droit, et sa campagne vise plutôt à séduire les électeurs de centre gauche. C'est le discours lors de la conquête du pouvoir qu'il convient de mettre en regard, car l'exercice du pouvoir de Valéry Giscard d'Estaing se droitise en se libéralisant sur le plan économique, ce qui était quasiment absent de sa campagne. Enfin, la chronologie, entre la conquête du pouvoir et la constitution d'un parti, est inversée entre les deux hommes.

3) Emmanuel Macron et François Bayrou (2007)

Emmanuel Macron et François Bayrou
Emmanuel Macron et François Bayrou
© Radio France - Camille Renard

En février 2017, François Bayrou, qui s'est présenté aux élections de 2002, 2007 et 2012 au nom d'un parti centriste, annonce son soutien à Emmanuel Macron.

En quoi ils se ressemblent. Sur la forme : tous les deux apparaissent comme des traîtres pour leur famille politique : François Bayrou a constitué un parti autonome de la droite, et appelé à voter François Hollande en 2012, alors qu'Emmanuel Macron a quitté le gouvernement en défiant le président de la République. Tous deux ont souhaité fonder un autre périmètre politique au-delà du clivage droite / gauche. A la fondation du MoDem en 2007, François Bayrou réaffirme une autonomie de la voie centriste, quitte à voir une partie des troupes fonder leur propre mouvement de centre droit. Sur le fond : la critique du système politique, la volonté de renouvellement, le réformisme, l'idée d'une gestion "raisonnable" des affaires. Les conditions du ralliement de François Bayrou à Emmanuel Macron étaient déjà en grande part inscrites dans le projet d'En marche ! : la moralisation de la vie publique, la limitation du nombre des membres du gouvernement, l'introduction d'une part de proportionnelle, la limitation du nombre de mandats, des instances de surveillance de la probité des élus, et la lutte contre les conflits d'intérêts et l'indépendance vis-à-vis des lobbys.

En quoi ils se distinguent. François Bayrou a une longue carrière politique derrière lui, contrairement à Emmanuel Macron, qui n'a jamais été élu. Sur la stratégie de conquête du pouvoir, comme Jean Lecanuet et Valéry Giscard d'Estaing, François Bayrou a une trajectoire inverse à celle d'Emmanuel Macron : ils venaient de la droite modérée pour recruter vers la gauche, alors qu'Emmanuel Macron vient du centre gauche et élargit sa base vers sa droite. Son libéralisme social est donc plus assumé, alors que ses positions sociales le sont moins. Enfin, Emmanuel Macron profite du chemin déjà tracé par François Bayrou, qui avait déjà fait tomber le tabou d'une voie centrale. Faire ce pas de côté n'est plus un handicap en 2017, alors que François Bayrou a essuyé les plâtres d'une stratégie moins acceptable dans les années 2000. Conséquence : François Bayrou était isolé, alors qu'Emmanuel Macron réussit à attirer électeurs et personnalités politiques des deux bords.

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