"Beaucoup de tabous sont brisés en Iran" estime Farid Vahid

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"Beaucoup de tabous sont brisés en Iran" estime Farid Vahid

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Manifestation à Téhéran le 19 septembre 2022, trois jours après la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police pour « port de vêtements inappropriés ».
Manifestation à Téhéran le 19 septembre 2022, trois jours après la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police pour « port de vêtements inappropriés ».
© AFP - Anadolu Agency

Il y a un mois, la mort d’une jeune femme embrasait tout l’Iran. La police des mœurs avait arrêté Mahsa Amini parce qu’elle ne portait pas son voile correctement. Malgré la répression qui a déjà coûté la vie à plus de 100 personnes, et des centaines d’arrestations, la contestation ne retombe pas.

Nouvelle journée de tensions et de manifestations en Iran ce samedi, alors que des militants avaient lancé un appel en ligne à manifester en masse sous le slogan "Le début de la fin !" du régime. Des "troubles" ont aussi éclaté samedi soir dans la tristement célèbre prison d'Evine à Téhéran, mais la "situation est sous contrôle", a rapporté l'agence de presse officielle Irna. Les images filtrant sur les réseaux sociaux ont pourtant montré un important incendie avec des bruits de tirs et d'explosions.

L'Iran est en proie à des manifestations depuis la mort le 16 septembre dernier d'une Kurde iranienne de 22 ans, Mahsa Amini, qui avait été arrêtée trois jours plus tôt par la police des moeurs pour avoir, selon celle-ci, enfreint le code vestimentaire strict de la République islamique pour les femmes, prévoyant notamment le port du voile.

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Selon l'ONG Iran Human Rights Watch, la répression du régime a fait au moins 201 morts. Et au moins 23 enfants auraient été tués par les forces de l’ordre, selon l’ONG Amnesty Iran. Les manifestants ayant reçu, vendredi soir, le soutien de Joe Biden, qui a assuré que les États-Unis étaient "aux côtés des citoyens, des courageuses femmes d’Iran".

Farid Vahid est directeur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la Fondation Jean Jaurès. Joint ce vendredi, il décrit un mouvement singulier en Iran, par son intensité, sa couverture géographique et sa profondeur sociale. Un mouvement prévisible, tant le régime ultraconservateur a accentué son emprise, ses velléités de contrôle social. Mais, assure le chercheur, "en ce moment, le régime subit un coup dur. Les opposants ont de plus en plus de courage dans leurs actions. Donc c'est une étape importante".

Peut-on faire une première photographie de ce mouvement d’une ampleur inégalée qui est apparu il y a un mois en Iran ?

Ce mouvement touche premièrement tout le pays. C'est très important parce que j'entends parfois certains analystes qui ont tendance à avoir une lecture régionale du mouvement. Non seulement c'est faux et en plus, c'est jouer sur le terrain de la République islamique, qui voudrait faire croire qu'il y aurait des zones séparatistes en Iran. C'est le narratif pour justifier une répression sanglante dans ces régions-là. On doit donc dire que c'est un mouvement national qui touche toutes les régions.

Ensuite, il touche toutes les classes sociales, c'est très important. Ce n'était pas le cas en 2009. À l'époque, c'est la classe moyenne, très éduquée, plutôt bourgeoise, qui s'était mobilisée. En 2019, c'était l'inverse. La contestation émanait des classes défavorisées, des régions périphériques. Aujourd'hui, ce sont vraiment toutes les classes sociales [qui sont dans la rue]. Et depuis plusieurs jours, on voit que le mouvement s'étend aux avocats, aux professeurs, aux ouvriers du secteur pétrochimique aussi.

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Y avait-il des signes avant-coureurs à ce mouvement de protestation ?

Tous les Iraniens l’ont vu venir ! Cela fait très longtemps qu'on en parle. La question du voile avec Mahsa Amini, c'était la goutte d’eau. Depuis que le président Ebrahim Raïssi a été élu en 2021, il y a eu des signaux très inquiétants. Des projets de loi complètement surréalistes et très choquants pour beaucoup d'Iraniens, notamment. L’entourage du président – des conservateurs, des militants – a évoqué par exemple la possibilité, avec l'intelligence artificielle, de mettre des amendes aux femmes qui ne seraient pas voilées dans leur voiture. On constate un retour aux principes fondamentaux de la République islamique.

Il n’est donc pas surprenant de voir ce qui s'est passé, d’autant que beaucoup de militantes, comme Nasrin Sotoudeh, qui est la voix et l’avocate des filles qui enlèvent leur voile, sont actuellement en prison, tout comme d'autres militantes féministes. Avec Raïssi, on savait que cela allait arriver, mais pas comme ça. Le meurtre de Mahsa Amini a beaucoup choqué. Mais sur les femmes, sur le voile, c'était prévu d'avance. Je veux dire par là que cela s’inscrit dans leur programme et le projet politique des conservateurs.

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Peut-on parler d’un clivage générationnel aujourd’hui en Iran ?

Je ne pense pas. Nos parents, nos grands-parents qui ont fait la révolution, qui ont fait la guerre, une grande partie d’entre eux sont d'accord sur le fait que la révolution a dévié de ses objectifs. Sur cela, il n’y aucun doute. Je suis persuadé que si demain on organisait le même référendum qu’en 1980, pour ou contre la République islamique, le "contre" gagnerait largement. Les autres générations aussi voteront contre.

Reste que la jeunesse iranienne d'aujourd'hui est très connectée et, dans une certaine mesure, très proche des valeurs occidentales, ce qui n'est peut-être pas forcément le cas de leurs grands-parents. Mais les opinions dépendent aussi du lieu de vie : à la campagne, en ville, dans tel ou tel quartier de Téhéran. Il faut nuancer.

Une toute petite minorité soutient le régime, pour deux raisons : soit par idéologie – c'est la vision de l'islam chiite dans la région –, soit par intérêt économique, ce qui est le cas d'une grande partie des Gardiens de la révolution. Leurs intérêts économiques sont fortement liés à l'ordre qui est en place en Iran.

Sur quoi ce mouvement peut-il aboutir ?

Je dirais qu’il a déjà abouti, dans le sens où, pour moi, beaucoup de tabous sont brisés en Iran. Beaucoup de filles aujourd'hui ne se voilent plus dans la rue, des intellectuels prennent des positions qu'ils n'auraient jamais prises il y a encore quelques années. Donc la société civile avance, la lutte continue. C’est la première phase.

Après si on veut imaginer un changement de régime, il faudra réussir à mobiliser tous les secteurs du pays, organiser des grèves générales, avoir une partie des forces de l'ordre, de l'armée, qui lâche le système, comme en 1979. Tout ça, on ne peut pas le prédire. Je pense que ça arrivera un jour, je ne sais pas quand, mais c'est un long processus. Il faut le voir sur le long terme. On ne doit pas avoir l'obsession de se demander si cela arrivera dans deux semaines ou dans deux mois.

Mais je pense que l'on assiste quand même aujourd'hui à une étape fondamentale de ce long processus. En ce moment, le régime subit un coup dur. Les opposants ont de plus en plus de courage dans leurs actions. Donc c'est une étape importante.

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