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Bécassine, moins raciste que Tintin

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Poupées à l'effigie de Bécassine
Poupées à l'effigie de Bécassine
© AFP - KENZO TRIBOUILLARD

Vidéo. Le film "Bécassine" de Bruno Podalydès sort ce 21 juin. Il fait polémique auprès de mouvements indépendantistes bretons qui appellent au boycott du film. Bécassine est-elle de droite ? est-elle raciste ? L'historien Pascal Ory, spécialiste de BD, répond.

Le film "Bécassine", réalisé par Bruno Podalydès, sort au cinéma ce 21 juin. Depuis le mois de mai, il fait polémique, auprès notamment de certains mouvements indépendantistes bretons, qui appellent au boycott des avant-premières du film organisées en Bretagne.  Bécassine est-elle de droite ? Est-elle raciste ? L'historien Pascal Ory, spécialiste de bande dessinée et collectionneur des albums de Bécassine, restitue au personnage sa densité historique : non, il ne s'agit pas d'une simple gourde exploitée par les bourgeois ; et s'adaptant à son époque, entre sa date de création - 1905, et les années 1960, elle évolue au fil du temps, en s'émancipant. 

Pascal Ory est historien. Il travaille en particulier sur les politiques et l'histoire culturelles. Collectionneur passionné lui-même, il est l'un des rares historiens écrivant sur la bande dessinée dès les années 1970. Il est notamment le co-auteur de L'art de la bande dessinée (Citadelles & Mazenod éditions). 

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Le Billet culturel
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Pourquoi Bécassine est intéressante, aujourd'hui encore ?

Il faut s'intéresser à Bécassine, parce que justement, elle n'est pas apparemment moderne, et en réalité, elle nous parle d'aujourd'hui. 

La Bécassine des débuts, en 1905-1913, est une gourde.
C'est la tradition de la gourde, de la niaise, au moins de la naïve, qui fait des bêtises. 

D'un certaine façon, tout le XXe siècle, ça se résume au glissement de Bécassine à Gaston Lagaffe. 

Et puis peu à peu, Bécassine, surtout quand c'est Caumery le scénariste - car le temps passe : la guerre de 1914, la crise économique de 1929, etc. C'est elle qui devient la personne active. 

Et ce sont les élites traditionnelle : la marquise de Grantelle, etc., qui déclinent. Il y a un côté presque Marcel Proust là-dedans. 

En mai dernier, des associations indépendantistes bretonnes ont appelé au boycott du film "Bécassine" de Bruno Podalydès. La polémique autour de Bécassine est-elle neuve ? 

En 1939, les nationalistes bretons ont menacé de faire sauter des salles de cinéma, en Bretagne, qui diffusaient la première version du film "Bécassine". 

Je n'ai pas vu cette première version. Je pense que c'était beaucoup plus condescendant que ne l'est le film de Podalydès. 

Donc il y a une espèce de réflexe conditionné.
Mais je signale qu'aujourd'hui, nous sommes dans une société qui a ses censures. 

On pensait peut-être s'en libérer. Non ! Il y a des censures aujourd'hui. Elles sont différentes des censures d'hier. 

Comment peut-on en 2018 se servir de figures qui représentent l’esprit colonialiste, impérialiste et de prédominance d’une élite bourgeoise ? Dispach, mouvement indépendantiste breton, 27 mai 2018 

En savoir plus : La France de Bécassine
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Bécassine est-elle raciste ?

La question des immigrés et du racisme est évoquée, et de façon beaucoup plus positive que chez Tintin, chez Hergé. Chez Tintin vous avez un personnage, Rastapopoulos, qui reste jusqu'au bout un personnage négatif. 

Alors que chez Pinchon et Caumery (le scénariste), il y a un Rastaquouèros, qui au départ n'est pas très sympathique, qui avec tous les schémas qu'on connaît encore aujourd'hui, met la main sur la fortune nationale, mais qui se révèle un bon gars, qui a été dépassé par les événements, et fait fortune in extremis, et résout tous les problèmes. 

C'est assez surprenant, surtout dans les années 1930, alors qu'on dit souvent que notre époque rappelle celle des années 1930, là ce sont des années 30 qui se terminent bien.  

Pour le reste, Bécassine n'a jamais beaucoup plu aux Bretons dans sa forme bande-dessinée.
Dans ce film, la dimension anti-bretonne est quasiment inexistante, fort heureusement.  

Bécassine est-elle de droite ?

Il est clair que Bécassine est du côté de l'ordre. En 1919, c'est extraordinaire,  c'est une bande dessinée presque plus liée à l'actualité encore que Tintin, elle participe comme spectatrice, mais elle applaudit à une grève brisée par les ingénieurs. 

Mais clairement, on a assisté à la promotion d'une jeune femme issue des classes populaires. 

Sur l'ensemble des années qui vont de 1905, mais surtout 1913, à 1960, il est clair que Bécassine devient la personne active, un peu comme s'il y avait une promotion d'une forme de prolétariat. Et on assiste clairement au déclin, parfois à la déconfiture, des élites traditionnelles. 

Mais dans son discours, elle reste partisane du compromis, de la "collaboration de classes", bien sûr.