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Bélarus ou Biélorussie ? Une question très symbolique, un enjeu démocratique

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Un opposant au président Loukatchenko brandit un drapeau bélarussien après la clôture des bureaux de vote, le 9 août 2020 à Minsk.
Un opposant au président Loukatchenko brandit un drapeau bélarussien après la clôture des bureaux de vote, le 9 août 2020 à Minsk.
© AFP - Iliya Pitalev / Sputnik

Décryptage. À Minsk, la démocratie a par deux fois tenté de s’installer, à chaque fois bâillonnée par un pouvoir autoritaire pro-russe. Mais la nouvelle défaite de l’opposition à la présidentielle masque peut-être une victoire symbolique, avec le retour des attributs de la République populaire du Bélarus.

Le drapeau du Bélarus – blanc, rouge, blanc – et les armoiries – le chevalier avec un glaive, la "Pahonia" en langue bélarussienne, la "poursuite" – sont des symboles qui remontent au Moyen-Âge, aux origines de l'histoire du pays.

Tout commence avec la Principauté de Polotsk, une ville dans l'est du Bélarus actuel. Du Xe au XIIIe siècle, elle constitue le premier État de la Ruthénie blanche – le nom pourrait venir du fait que cette principauté n'a pas été envahie par les Tatars, qu’elle est restée "blanche", "vierge" – ou, dans la langue locale, le "Bélarus".

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À Varsovie, en Pologne, des membres de la diaspora manifestent leur opposition au président Loukatchenko sous les couleurs (interdites) de la République populaire du Bélarus le 7 août 2020.
À Varsovie, en Pologne, des membres de la diaspora manifestent leur opposition au président Loukatchenko sous les couleurs (interdites) de la République populaire du Bélarus le 7 août 2020.
© AFP - François Devos

En 1387, les Lituaniens et les Bélarussiens s'unissent dans un État commun, le Grand Duché de Lituanie, où les premiers apportent la force militaire et les seconds la noblesse, la langue officielle et les armoiries, la Pahonia (qui deviendront celles de la Lituanie).

Le drapeau est peut-être né a cette époque. En 1410, un chevalier bélarussien participe à la grande bataille de Grünwald (ou de Tannenberg). Il combat les chevaliers teutoniques avec son maître, le Grand Duc de Lituanie, mais aussi aux côtés des rois de Pologne et de Galicie, futurs Ukrainiens, ainsi que des Tatars de la Horde d'Or, qui sont devenus des alliés. À l’issue de l’affrontement, les chevaliers teutoniques sont défaits, mais le héros bélarussien n’a pas survécu. Le corps de l’homme tué au combat est placé sur un drapeau entièrement blanc, celui de la Ruthénie blanche. Lorsque son cadavre est déplacé, il laisse sur le tissu immaculé une longue traînée rouge, la trace de son sang. La légende veut que soit né ainsi le drapeau du Bélarus.

La première renaissance

Pendant des siècles, le Bélarus, fondu dans le Grand Duché de Lituanie, n'aura aucun symbole étatique en propre. Il lui faudra attendre la fin de l'Empire russe pour renaître, et avec lui ses attributs. La République populaire du Bélarus, proclamée le 25 mars 1918, s’habille d’un drapeau blanc, rouge et blanc, des armoiries du "Pahonia", affiche la devise "Longue vie au Bélarus" et se dote d’un parlement démocratique, la "Rada", l'Assemblée nationale.

Carte de la République démocratique Blanche-Ruthénienne.
Carte de la République démocratique Blanche-Ruthénienne.
- DR

Mais la (très) jeune république n’aura pas vraiment le temps de prendre son envol. Tout au plus pourra-t-elle installer la Rada, mise en place à Minsk puis à Hrodna, signer des relations diplomatiques avec la Finlande, la Tchécoslovaquie, la République populaire d'Ukraine, la Lituanie, la Lettonie, l'Estonie et la Turquie. Car dès le 5 janvier 1919, les Soviétiques mettront un terme à l’aventure démocratique de la République populaire du Bélarus. Et ses représentants, et notamment les membres de la Rada, se réfugieront en Lituanie, puis à Prague, puis en Amérique du Nord (où la communauté bélarussienne est très présente : les grands-parents de Wayne Gretzky, le meilleur hockeyeur de tous les temps, viennent du Bélarus).

L'effacement des symboles

En 1919, Staline, commissaire du peuple du gouvernement soviétique, créé la République socialiste soviétique de Biélorussie, un terme qui, lui, vient du russe : « bielo », blanc en russe, et « rossia », Russie. Plus aucun rapport, donc, avec la Principauté de Polotsk ou le Grand Duché de Lituanie, pas plus qu’avec le drapeau blanc, rouge et blanc. Pour enfoncer le clou, les Soviétiques imposent le russe comme seule langue parlée dans la république… Jusqu'en 1991, à la chute de l'URSS.

Pour l'opposition, l’indépendance retrouvée est l’occasion de remettre en avant le nom originel du pays et ses attributs. C’est sous le drapeau blanc, rouge et blanc, les armoiries du "Pahonia" et la devise "Longue vie au Bélarus" que le président du parlement, Stanislaw Chouchkievitch, un mathématicien et physicien, issu de l'opposition, signe, au nom du Bélarus, avec le Russe Boris Eltsine et l'Ukrainien Leonid Kravtchouk, l'accord de Minsk du 8 décembre 1991, qui enterre l'URSS.

Le président ukrainien Leonid Kravchuk (2e en partant de la gauche), le président du Parlement du Bélarus Stanislav Shushkevich (3e) et le président russe Boris Eltsine (5e) à Minsk.
Le président ukrainien Leonid Kravchuk (2e en partant de la gauche), le président du Parlement du Bélarus Stanislav Shushkevich (3e) et le président russe Boris Eltsine (5e) à Minsk.
© AFP - Novosti

Mais cette fois encore, il se révélera difficile de bâtir sur les fondations démocratiques. Le 10 juillet 1994, la République est à nouveau ébranlée, cette fois-ci par Alexandre Loukachenko. Le nouveau président, porté au pouvoir par les urnes, remplace le drapeau (retour au rouge et vert, très proche de celui de la République socialiste soviétique de Biélorussie), supprime armoiries et devise et change la constitution qui fonde la République indépendante de 1991. 

La résurrection du Bélarus

Depuis 1994, il était interdit de brandir un drapeau blanc, rouge et blanc, d’afficher la "Pahonia" ou de scander "Longue vie au Bélarus". Seuls des militants chevronnés de l'opposition, des supporteurs de football ou des Bélarussiens de l’étranger prenaient ce risque.

Mais à Minsk ou ailleurs dans le pays, l'opposition a remporté une grande victoire. Elle a réussi à réinstaurer le triptyque, drapeau, armoiries et devise en tête de ses manifestations. Désormais, il est presque normal de les afficher pour descendre dans la rue. Comme si la République populaire du Bélarus était devenue une évidence. À Pinsk, une petite ville près de Brest, on a même vu des jeunes se battre avec les policiers et les mettre en fuite en criant "Longue Vie au Bélarus". Chose encore incroyable il y a quelque temps. 

Reste que, historiquement, les sursauts démocratiques bélarussiens, en 1918-1919 et en 1991-1994, se sont révélés très éphémères. Celui de 2020 sera-t-il plus pérenne ? En attendant, Sviatlana Tsikhanouskaia, la candidate de l'opposition à la présidentielle, est réfugiée en Lituanie ; une habitude pour l'opposition bélarussienne vaincue.

31 min