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Bénin, Côte d’Ivoire : les nouveaux terrains de guerre des djihadistes

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Sur la base de Barkhane à Gao au Mali. Actuellement plus de 5000 militaires français sont engagés au Sahel
Sur la base de Barkhane à Gao au Mali. Actuellement plus de 5000 militaires français sont engagés au Sahel
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Entretien. Le G5 Sahel tient son sommet durant deux jours au Tchad. Il devrait décider de la suite des opérations qu'il mène contre les djihadistes dans toute la région du Sahel. Parallèlement, les terroristes continuent d'avancer vers le Golfe de Guinée. Objectif pour eux, aller jusqu'à l'océan.

Alors que se tient le sommet du G5 Sahel au Tchad, ce lundi et mardi, sans qu'Emmanuel Macron ne fasse finalement le déplacement, l’inquiétude grandit dans le golfe de Guinée. Les djihadistes descendent en direction du Bénin, de la Côte d’Ivoire, et même du Sénégal ou une cellule vient d’être démantelée. L’information a été confirmée dernièrement par Bernard Emié, le patron du renseignement extérieur français.  

Pour faire le bilan de la situation, rencontre avec Julie Benmakhlouf, chargée de mission sur le Sahel, membre de l’organisation internationale de droit et du développement IDLO. Elle dresse un bilan assez sombre de la situation et analyse les stratégies de conquête des djihadistes au Sahel.

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Quel est l'état des lieux aujourd'hui du terrorisme et du djihadisme au Sahel ?

On observe une expansion progressive des groupes armés dans de nouvelles zones jusque-là préservées. Je pense notamment à certaines parties du Niger qui étaient encore très sûres il y a deux ans, ou bien évidemment au Burkina Faso. Et effectivement, on constate une descente progressive vers le Bénin, vers la Côte d'Ivoire, voire le Togo.

Se déplacent-ils ou agrandissent-ils leur territoire ?

C'est une question intéressante. Ils se déplacent et ils agrandissent leur zone en même temps. Ils se déplacent parce qu'ils ont une capacité de mouvement assez forte, avec des moyens de locomotion très efficaces. Ils ont aussi une capacité à passer inaperçus. A cela s’ajoute le fait que les groupes armés recrutent très facilement. Ils savent se montrer souples, ce qui leur permet d'utiliser des frustrations existantes pour rallier à leur cause des populations qui ne sont pas forcément criminelles, terroristes ou qui n’ont pas de fortes convictions religieuses à la base.

Quelle stratégie utilisent-ils pour rallier les populations ?

Ils les rassurent d'abord : C’est la première phase. Ce que j'appelle leur "opération séduction". Ils montrent aux communautés qu'ils sont capables de répondre à leurs besoins, de les entendre alors qu'elles étaient laissées à l'abandon depuis longtemps. Abandonnées par leur propre État, par leurs propres autorités, par ceux qui sont censés les protéger et qui sont absents, ou corrompus.

Conséquence, ces groupes armés exploitent les ressentiments que cela génère et comme ils arrivent avec de l’argent, ils sont capables d'offrir des systèmes alternatifs de santé, de justice, de sécurité à ces communautés qui se sentent complètement délaissées.

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Les djihadistes descendent donc aujourd'hui, vers le Bénin et la Côte d'Ivoire.

On en est sûr : on a vu ce qui s'est passé au Burkina, ce qui se passait au Niger et on avait eu auparavant des signaux ces dernières années. Rappelez-vous de l’attentat de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire en 2016 (19 personnes tuées lors d'une fusillade revendiquée par AQMI). Il y a eu aussi un enlèvement il y a deux ans au nord du Bénin, qui laissait penser qu'effectivement, ces groupes bénéficiaient d'alliances ou d’aides de personnes compromises en échange d'argent. Et je ne suis effectivement pas surprise de voir que maintenant, les djihadistes ont réussi à s'implanter dans certains villages reculés dans ces deux pays.

Quel intérêt pour eux de descendre vers le sud ?

Le principal objectif est d'avoir enfin un accès à la mer pour profiter de ses richesses. Le Mali, le Niger et le Burkina sont des pays très enclavés. Le but est donc d’ordre pécuniaire. S’assurer un accès à la mer est lucratif. A cela s’ajoute des stratégies de déstabilisation par la terreur de toute cette zone de l'Afrique de l'ouest. L’objectif reste à terme de créer ce grand califat qui a échoué au Moyen-Orient.

Zones d'influence des groupes armés au Sahel
Zones d'influence des groupes armés au Sahel
© AFP - Valentina Breschi, Maryam El Hamouchi

Le Sénégal est relativement épargné, même si des signes sont inquiétants.  

Il est plus épargné mais tout est à relativiser. Il n’y a heureusement pas eu pour les Sénégalais d'attentats majeurs ou d'actes de violence qui puissent être apparentés à du terrorisme pur. En revanche, effectivement, d'après les dernières nouvelles, on apprend qu'il y aurait des cellules qui sont démantelées. Cela montre aussi le réalisme du Sénégal et sa capacité à vouloir mettre un terme à ce phénomène. Mais c'est un territoire à surveiller de près, effectivement.

Julie Benmakhlouf, chargée de mission sur le Sahel, membre de l’Organisation internationale de droit et du développement IDLO.
Julie Benmakhlouf, chargée de mission sur le Sahel, membre de l’Organisation internationale de droit et du développement IDLO.
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Quand on écoute les forces armées françaises, on a l'impression qu'il y a eu des coups rudes portés contre le djihadisme et donc peut-être un recul. Est-ce une illusion ?

C'est une illusion à court terme. C'est-à-dire qu'effectivement, les forces de défense et de sécurité sont à court terme capables de neutraliser des individus jugés dangereux et de venir à bout de cibles militaires. Mais dans la réalité du contexte sahélien, des réseaux se développent depuis maintenant quinze, seize, dix-sept ans, qui ont investi sur des stratégies à long terme, voire à très long terme et qui se nourrissent de thématiques liées au sous-développement, à la pauvreté, à des sentiments d'injustice des populations. Ces groupes sont capables de se régénérer rapidement pour devenir de nouvelles cibles, si bien que quand les militaires démantèlent un groupe, d’autres renaissent plus loin.

Cela signifie que des chefs djihadistes se projettent dans les cinq ans ou dix en ans à venir ?

Oui, effectivement. J'ai connu le djihadisme en Algérie dans les années 80. J'ai assisté à ce qui se passait plus tard en Afghanistan, au Moyen-Orient. Là, dans le contexte sahélien, on a le sentiment qu'on a un retour d'expérience de tous ces réseaux, que les groupes armés sont capables de capitaliser sur ce qu'ils ont appris dans d'autres théâtres d'opérations. Ils en retirent des leçons, des acquis pour essayer de mieux s’intégrer, de mieux s'ancrer dans de nouveaux territoires. Ce n'est pas pour rien, d'ailleurs, qu'ils sont liés à des groupes au Moyen-Orient.

Donc, oui, ils ont une stratégie, ils sont capables de préparer les futures générations, notamment en investissant dans l'éducation, en faisant des alliances et des mariages avec des membres de communautés ancrées depuis longtemps dans tel ou tel endroit.

Enfin, encore une fois, dans le Sahel, ce qui est intéressant, c'est qu’ils utilisent des rivalités anciennes. Les rivalités inter-communautaires existent depuis des dizaines et des dizaines d'années. Les groupes armés sont donc aussi capables d'investir dans le passé pour construire un avenir à moyen et long terme.

À réécouter : Sahel : les ajustements de la stratégie française

Existe-t-il une rivalité entre Al-Qaïda et Daech dans ces zones ?

Cette rivalité existe autant au Sahel qu’ailleurs mais, encore une fois, on peut dire que les groupes armés tirent les leçons du passé, parce qu'il n'y a pas vraiment de confrontation sur le terrain, on observe plutôt une alliance. 

Il y a des divergences assez fortes sur le plan idéologique mais pas sur l'aspect logistique et politique. On constate un grand pragmatisme de ces groupes qui ont plutôt envie de collaborer pour des objectifs communs que de s'entretuer.

Mais attention, une fois qu'ils auront avancé leurs pions et qu'ils seront en mesure de déstabiliser des États entiers, je ne suis pas sûre que l'alliance dure éternellement. 

La fracture idéologique se situe sur quel genre de sujet ? 

Typiquement sur l'application de la charia, notamment sur la lecture du Coran, sur les inspirations salafistes. Des groupes sont beaucoup plus pragmatiques que d’autres, qui ont une interprétation des textes beaucoup plus extrémiste. C'est vraiment sur cette dimension idéologique que les groupes divergent.

Lesquels sont les plus radicaux, alors ?

L’État islamique est bien plus violent. Al-Qaïda se veut plus pragmatique mais leurs membres sont, excusez-moi l’expression, des "petits joueurs" à côté de ceux de l'État islamique.

Faut-il négocier ou pas ? La question se pose vraiment.

Oui, il faut négocier, mais pas avec tout le monde. Ce qui est intéressant dans le contexte sahélien, c'est qu'on a une multitude d'acteurs qui se sont formés pour des raisons différentes, parfois autour de conflits liés à l'accès aux ressources naturelles.

Il y a autant de groupes armés qu'il y a de possibilités de marge de manœuvre pour les États. Il faut voir qui a du sang sur les mains, qui a des revendications politiques légitimes et qui est simplement dans une stratégie de terreur. Mais c'est du cas par cas, effectivement. Et je comprends qu'il y ait des États sahéliens engagés dans des processus de négociation.

Une action militaire comme Barkhane ne peut aboutir que s'il y a une action politique à côté ?

Une action politique effectivement mais surtout - le plus important -, des actions de développement en mesure d'apporter des services sociaux aux gens. La réponse est là : à la fois simple et compliquée. Finalement, les groupes armés arrivent à trouver un public auprès des gens qui sont dans une situation de pauvreté extrême et qui ont besoin qu'on leur apporte la santé, l'éducation, l'emploi. Or, il suffirait d'investir sur des programmes de développement efficaces et à long terme. Le problème maintenant est que nous sommes dans une situation et dans une phase où le travail des humanitaires et des acteurs du développement n'est quasiment plus possible parce qu'il est devenu extrêmement dangereux.

Retirer des forces, comme la France prévoit de le faire, est une bonne idée ?

C'est à double tranchant. C'est un sacré dilemme parce que beaucoup estiment que ce qui se passe au Sahel est le fait de la France. De ce qu’elle a fait au départ en intervenant en Libye : elle a ouvert une sorte de boîte de Pandore. Et en même temps, on voit aussi un sentiment anti-français qui se développe, assez inquiétant et qui laisse à penser que la France est responsable de tout ce qui se passe au Sahel. Pourtant, je pense qu’il est impossible de se retirer, même s'il faut repenser l'appui français puisque visiblement, il ne fonctionne pas.