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Benjamin Morel : "Il appartient toujours au politique de trancher les conséquences du débat scientifique"

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Le 5 mars 2020, alors que la France n'était pas encore confinée, Emmanuel Macron avait réuni à l'Elysée des chercheurs et des scientifiques
Le 5 mars 2020, alors que la France n'était pas encore confinée, Emmanuel Macron avait réuni à l'Elysée des chercheurs et des scientifiques
© AFP - Yoan Valat / Pool

L’invité de la semaine. Face à la crise du coronavirus, l’exécutif utilise l’argument scientifique pour justifier ses décisions politiques. Une stratégie risquée quand les scientifiques eux-mêmes ne sont pas d’accord entre eux. Entretien avec Benjamin Morel, docteur en Science politique.

C’est un discours qui restera comme un cas d’école dans le "en même temps" macronien. Le 12 mars dernier, Emmanuel Macron annonçait le maintien du premier tour des élections municipales tout en décidant de fermer les établissements scolaires et universitaires. Une double décision apparemment contradictoire que le Président avait expliquée en invoquant son Conseil scientifique. Depuis, le professeur marseillais Didier Raoult s’est imposé dans le débat sur la gestion de la crise du coronavirus. Une présence forte qui montre les divergences de la communauté scientifique sur la pandémie. 

Pour Benjamin Morel, docteur en Science politique à l'École Normale supérieure Paris-Saclay et maître de conférences en droit public à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas, il revient aux responsables politiques d’arbitrer ces divergences. Ce spécialiste de la vie politique française analyse la façon dont Emmanuel Macron et son Premier ministre Edouard Philippe gèrent la crise. 

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À quel type de crise peut-on comparer la crise du coronavirus ?

Du point de vue des moyens juridiques exceptionnels mobilisés, avec cette assignation à résidence de tout un chacun à travers le confinement, on est dans une situation qui n'a pas réellement de précédent. On a connu des pandémies graves, des moments de traumatisme national important, mais jamais les pouvoirs publics n’étaient allés aussi loin dans les mesures mises en place. Hors période de guerre, c'est une première.

Face à cette situation inédite, avez-vous l’impression que le gouvernement est en difficulté ?

Le gouvernement a réagi tardivement. On peut toujours lui en faire grief, mais on peut aussi dire que la plupart, sinon la totalité, des gouvernements occidentaux ont réagi extrêmement tardivement dans cette crise, avec une sorte d’effet domino à 15 jours près, entre l’Italie et nous et entre nous et l’Allemagne. Il y a eu probablement de la part de l’ensemble des gouvernements occidentaux une mauvaise anticipation. Cela ne veut pas dire qu’une fois prise au sérieux, la crise a été mal gérée. Mais on est face à une situation qui, encore une fois, est sans précédent. Et donc, les outils à la fois juridiques et politiques ont dû être construits sur le tard, extrêmement rapidement. 

Aujourd’hui, on voit très clairement que les pouvoirs publics ont trouvé un rythme de croisière pour arriver à gérer cette crise dans de bien meilleures conditions. 

Emmanuel Macron invoque régulièrement le comité scientifique qui le conseille dans la crise pour justifier les mesures prises. Au risque d’être accusé d’ouvrir le parapluie. Comment analysez-vous cette stratégie ?

Il y a deux aspects dans cette stratégie. Premier aspect important, la légitimation de la décision politique. En matière de santé, demeure le syndrome de Tchernobyl, ou celui de la vache folle. L'opinion publique croit relativement peu les pouvoirs publics quand ils parlent des questions de santé. Comment dans ces conditions crédibiliser la parole publique ? La meilleure solution est de s’appuyer sur des données, en se fondant sur leur caractère neutre et apolitique, objectif, c’est-à-dire scientifique. 

Deuxième aspect, vous avez un gouvernement qui souffre d’être très clivant. Aussi, pour arriver à construire le consensus dans un moment de crise, il a besoin de s’appuyer sur autre chose que son propre crédit politique. À travers le comité d’experts, il peut crédibiliser ses décisions qui n’impliquent pas que lui-même. 

Mais le scientifique n’est plus tout à fait crédible et inattaquable. C’est notamment le cas avec les réseaux sociaux et la capacité à faire valoir des versions alternatives à une expertise scientifique valable sur un sujet. Même cette caution-là est aujourd’hui une source de légitimation fragile pour les gouvernements. 

On voit effectivement que les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux. Il y a l’exemple emblématique du professeur Raoult, convaincu d’avoir trouvé un protocole pour soigner les malades. Il est loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique, mais il est très populaire dans une partie de l’opinion et de la classe politique. C’est une difficulté de plus pour le gouvernement, l’omniprésence de Didier Raoult dans le débat ?

C’est une difficulté qui n’est pas négligeable. Lorsque vous êtes en état de crise, vous devez faire des choix en termes de gestion de la santé publique et de restrictions très importantes des libertés publiques. Comment légitimez cela ? Vous le faites en vous appuyant sur une expertise scientifique : elle semble solide, on a affaire à un comité dont l’autorité n’est pas à démontrer. Quand Emmanuel Macron dit, "On maintient le premier tour des municipales", il le dit parce que "les scientifiques nous ont dit qu’on pouvait le faire". Donc, la parole politique et les décisions qui peuvent être sensibles sont légitimées par les scientifiques. 

Si les scientifiques ne sont plus unanimes, la légitimité que vous en tirez pour fonder vos décisions est amoindrie. Et si cette légitimité est affaiblie, vos décisions ne sont plus conçues comme rationnellement nécessaires d’un point de vue scientifique. Elles retombent dans le champ de la politique au sens classique du terme, elles peuvent donc faire l’objet d’une contestation, d’une remise en cause quant à leur opportunité. On retombe à ce moment-là dans un jeu traditionnel d’opposition-majorité, que l’on retrouve au sein de l’opinion. 

À lire : Didier Raoult, chercheur disruptif

À partir de là, peut-on estimer qu’il appartient au politique de trancher le débat scientifique, de considérer que tel scientifique est plus crédible que tel autre ?

Il appartient toujours au politique de trancher les conséquences en termes de politiques publiques du débat scientifique. Le scientifique n’est jamais tout à fait unanime, il avance par consensus raisonnable. Beaucoup de scientifiques vous disent que la Terre est ronde durant la Renaissance, quelques-uns vous disent que la Terre est plate, et vous jugez au vu d’un consensus relatif que la Terre est ronde. 

Idem aujourd’hui pour le réchauffement climatique ou le coronavirus. Ce sont les scientifiques eux-mêmes qui évaluent et actent le consensus suffisant. 

Mais lorsqu’il s’agit de développer les politiques publiques issues de la recherche, c’est au politique de trancher. 

En savoir plus : Covid-19 : les scientifiques au pouvoir

Entre Emmanuel Macron et Édouard Philippe, les rôles sont-ils bien définis dans la gestion de crise ?

Au début de la crise, ces rôles sont très mal définis. Quand on voit les premiers discours d’Emmanuel Macron, où il nous explique qu’on va devoir prendre du temps pour nous, pour lire, pour rencontrer nos voisins, on constate que la division des tâches est mal assurée. D’autant plus que, quelques jours plus tard, Édouard Philippe annonce la fermeture des commerces non indispensables, deux jours après la décision d’Emmanuel Macron de maintenir les municipales. Tout cela se marie mal. 

Mais depuis le début du confinement, on a vraiment une répartition des rôles qui est beaucoup plus claire, une capacité à incarner à la fois l’autorité de l’État et la pédagogie des mesures. D’un côté, l’incarnation du régalien, de la continuité et de l’unité de l’État. C’est le rôle que campe depuis quelques semaines plutôt bien Emmanuel Macron. Et de l’autre, une pédagogie pour expliquer les mesures dans une époque où, entre les chaînes d’info en continu et les réseaux sociaux, elles seront toujours remises en cause. Il faut expliquer, justifier en toute humilité, tout en montrant que vous avez en main toutes les données scientifiques. C’est plutôt le rôle qui est aujourd’hui campé par Édouard Philippe. Le couple pour l’instant fonctionne plutôt bien. 

Emmanuel Macron a finalement maintenu le premier tour des municipales, qui a eu lieu deux jours avant le début du confinement. D’un point de vue politique, était-ce une erreur selon vous ?

C’était clairement une erreur. Si on prend les comparaisons européennes, il est intéressant de voir comment les autres pays ont réagi, cela permet de relativiser les débats qu’on peut avoir en France. On voit que beaucoup de gouvernements européens, y compris le gouvernement britannique qui semblait négliger la crise au départ, ont reporté un certain nombre d’élections. Les seuls à avoir maintenu un scrutin local sont les Bavarois, en Allemagne, mais avec un deuxième tour aménagé, car le vote par correspondance est possible outre-Rhin. 

En France, très clairement, il y a eu une erreur dans le maintien des municipales. Erreur d’autant plus embêtante qu’elle posait des problèmes en termes sanitaires et en termes de sincérité du scrutin. Si vous avez une partie de la population qui ne va pas voter parce qu’elle a peur d’attraper le virus, vous remettez en cause tout ce que l’on a construit pour garantir cette sincérité du scrutin. L’objectif de notre technologie du vote est de faire en sorte justement que les gens n’aient pas peur en allant voter. C’est le but de l’isoloir, éviter les pressions politiques sur les votants.

Par ailleurs, l’opposition n’était pas plus encline que la majorité à reporter les municipales, c’est donc une faute collective du personnel politique. Ce n’est pas la faute de Gérard Larcher, ce n’est pas la faute d’Emmanuel Macron, de la gauche, de la droite ou de la République en marche. Il y a eu à l’évidence une prise de conscience tardive de l’ensemble du personnel politique.

Un bureau de vote à Paris le 15 mars 2020, jour du premier tour des élections municipales
Un bureau de vote à Paris le 15 mars 2020, jour du premier tour des élections municipales
© AFP - Hervé Lequeux / Hans Lucas

Il y a des recours de plus en plus nombreux devant la justice administrative pour contester les résultats du premier tour. Ces recours peuvent-ils remettre en cause ces résultats ?

Théoriquement, oui. On peut toujours penser que le juge administratif décide que la sincérité du scrutin n’a pas été tout à fait assurée. Mais je ne pense pas qu’on arrivera à une annulation totale du premier tour. Ce qui est probable, c’est un report au mois d’octobre, voire plus tard, de l’ensemble du scrutin municipal dans les communes qui n’ont pas vu leur maire élu au premier tour. 

Le Conseil d’État a dit dans son avis que tout report au-delà de l’été impliquerait de refaire le premier tour dans ces communes. 

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La cote de popularité d’Emmanuel Macron a beaucoup progressé depuis le début de la crise, 46% d’après la dernière enquête Ifop Fiducial. Mais on est loin du score obtenu par Angela Merkel, 79% selon un récent sondage. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a plusieurs raisons. On a avec Emmanuel Macron une personnalité politique qui est beaucoup plus clivante que la chancelière allemande. Et sa cote de popularité part de beaucoup plus bas que celle d’Angela Merkel. Quand on prend le détail de la majorité des enquêtes, on voit qu’Emmanuel Macron progresse surtout dans un électorat qui est plutôt proche de lui, la majorité évidemment, mais aussi une partie de l’électorat socialiste et une partie de celui de Les Républicains. Dans le reste de la population, la défiance vis-à-vis de l’exécutif est persistante. 

L’aspect beaucoup plus consensuel de la figure d’Angela Merkel induit un décrochage moins grand. N’en demeure pas moins que si vous prenez les enquêtes d’opinion concernant le président du conseil italien Giuseppe Conte ou le Premier ministre britannique Boris Johnson, vous avez une croissance de la popularité qui est bien plus importante que celle d’Emmanuel Macron. 

Il y a peut-être aussi une particularité française, l’effet "ralliement sous le drapeau" est moins fort que dans les autres pays occidentaux. En période de crise, les sondeurs constatent une hausse de l’adhésion aux chefs d’État et de gouvernement. Mais si on prend les enquêtes sur la première Guerre du Golfe en 1990 et les attentats du 11 septembre 2001, on constate que les hausses des cotes de popularité de François Mitterrand et de Jacques Chirac sont à peu près égales, voire inférieures à celles d’Emmanuel Macron aujourd’hui. 

Pour revenir à la situation actuelle, peut-on considérer que certaines polémiques ont été utiles ? On voit bien qu’aujourd’hui le gouvernement fait tout pour trouver des masques après avoir expliqué qu’ils ne servaient à rien pour ceux qui ne sont pas malades.

La réponse est probablement oui. Si vous prenez par exemple la loi sur l’état d’urgence sanitaire, vous voyez que peu à peu les parlementaires, et même le gouvernement, ont ouvert des champs de transparence. Par exemple, les études scientifiques mobilisées pour la prise de décision devront donner lieu à des avis publics. C’est très important, parce que l’état d’urgence permet à l’État de prendre des mesures exceptionnelles et de contraindre l’ensemble des autres acteurs. 

Il faut des contre-pouvoirs pour que cette prise en main n’implique pas la fin et la fragilisation de la démocratie. 

Et cela passe par deux canaux principaux. Un canal traditionnel, celui du Parlement, avec la mise en place de missions d’information en période de crise pour qu’il y ait un contrôle parlementaire. Cela demeure insuffisant, il serait nécessaire de permettre la tenue de vraies commissions d’enquête pendant plus de six mois en période d’état d’exception et de modifier l’ordonnance du 17 novembre 58. 

Ensuite, vous avez un deuxième canal, le contrôle par l’opinion publique, via les réseaux sociaux et la médiatisation en général. Cette transparence accrue peut être intéressante sous réserve qu’elle ne soit pas polluée par les fausses informations ou par des mouvements irrationnels. D’où l’intérêt de la pédagogie gouvernementale et d’une information transparente, lisible, compréhensible pour tout un chacun. Il s’agit de savoir si cet état d’urgence sanitaire et ses restrictions aux libertés publiques sont proportionnées, légitimes et encore nécessaires. C’est un débat qui doit avoir lieu, il est nécessaire, mais doit être honnête et encadré.

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