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Benoîte Groult, ainsi fut-elle

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Benoîte Groult, jurée du prix Femina 2013
Benoîte Groult, jurée du prix Femina 2013
© Maxppp - Xavier de Torres

Disparition. Journaliste, écrivain, féministe, Benoîte Groult est morte à 96 ans ce 20 juin à Hyères, où elle vivait et écrivait. Réécoutez-la dans nos émissions.

"Mes petites-filles ne savent pas que je suis née avec zéro droit. Que j’ai vu tous mes droits arriver un par un, pendant toute ma vie."

Elle s'appelait Benoîte, car ses parents pensaient attendre un garçon. Filleule de Marie-Laurencin (dont elle dira "C'était Zazie, dans la vie, dans la peinture, avec les poètes… c'était une petite fille."), fille de Nicole Poiret, dessinatrice de mode, et de André Groult, styliste de meubles, Benoîte Groult grandit à Paris durant les années folles, dans un milieu intellectuel et aisé. Elle est élevée dans les canons de la société bourgeoise, mais dans ce paysage, sa mère détonne, comme elle le racontait au micro de Laure Adler dans l'émission Hors Champs en mars 2010 :

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"Elle était toujours brillante, tapageuse, je n'avais qu'une peur dans la vie, c'est qu'elle vienne me chercher à la porte de l'Institut Sainte-Clothilde, très catholique (…) Je me disais : toutes les filles vont la regarder, elle a des talons aiguilles, qui font un bruit terrible, elle a un manteau de singe, avec des poils partout, c'était pas du tout le genre des mères des élèves qui tricotaient des chaussettes pour leurs filles, qui étaient 'comme il faut' et qui ne travaillaient pas." Benoîte Groult à propos de sa mère

Benoîte Groult à Hors-champs en 2010

44 min

A réécouter : Benoîte Groult dans une série d'archives de 1962 : “Dans 50 ans, les femmes ne porteront plus les enfants pendant 9 mois”

Son père lui conseille de passer le bac latin-grec, qui lui ouvrirait les portes de la vie parisienne. Elle l'obtient en 1938, durant la guerre… et commence sa carrière en tant qu'enseignante de latin au cours Bossuet.

"J'ai été professeur de latin à 25 ans et je n'avais pas le droit de vote. Même les femmes turques avaient le droit de vote ! Toute l'Europe, sauf la Grèce et le Lichtenstein je crois… Et je ne me suis pas dit : 'Mais il faut qu'on se batte !'. Le mot 'féminisme' on n'en parlait pas ; Simone de Beauvoir n'avait pas encore écrit Le Deuxième Sexe, elle l'écrira quatre ans après. Et puis elle ne croyait pas au féminisme, elle pensait que le socialisme allait apporter l'égalité, la justice…"

Sa mère, elle, ne lui trouve "pas de talent" et la pousse à se marier. "A 24 ans je n'étais pas mariée, c'était l'échec total." Elle même, plus tard, encouragera ses filles à ne pas épouser un homme avant de le connaître "à la maison, au lit…". Car sa première grande expérience maritale avec Georges de Caunes, rencontré après la Libération à la radio, où elle rédige des bulletins, est "catastrophique". Avec lui, elle a deux filles, avant de divorcer et de se remarier avec Paul Guimard, union de laquelle naît une autre fille.

"Je crois qu'il y avait beaucoup de femmes frigides et que ça rassurait les maris. Ils trouvaient du plaisir avec des gourgandines dans des maisons closes, avec des petites amies, mais leurs femmes ça les inquiétait : une femme honnête ça n'a pas de plaisir, chantait Jean Ferrat."

A écouter : émission spéciale consacrée par Ping Pong à Benoîte Groult

Benoîte Groult écrit pour divers journaux Elle, Parents, Marie Claire… Puis elle se lance sur la scène littéraire, où elle se fait remarquer à partir de 1972, date de publication de son premier "best seller", La Part des choses. En 1975, elle publie Ainsi soit-elle, ouvrage fondateur pour le féminisme du XXe siècle. Mot d'ordre : "Il faut enfin guérir d’être femme. Non pas d’être née femme mais d’avoir été élevée femme dans un univers d’hommes". A travers lui, elle est la première à dénoncer les mutilations génitales féminines. Benoîte Groult aura écrit une vingtaine de romans et d'essais. En 1978, elle fonde F Magazine avec Claude Servan-Schreiber, un journal féministe pour lequel elle est éditorialiste.

"Quand on a écrit nos deux premiers livres ma sœur et moi, on était considérées comme doublement littérature féminine, donc littérature de second ordre, et les titres des articles c'était 'Quand ces dames échangent le plumeau contre le stylo'. Et quand on est passées chez Pivot, il groupait les femmes : on était un troupeau de dames, on n'était pas affrontées à des hommes, qui eux écrivent de la belle littérature par définition. Nous on ne pouvait écrire que des petites histoires sentimentales. Et ça finit par vous peser sur l'ambition, le plaisir d'être, sur l'écriture aussi sûrement."

Dans cette émission, où elle racontait bien sûr longuement les rapports hommes/femmes de la société de l'époque et la place qu'y tenaient la petite fille, et la femme, Benoîte Groult évoquait aussi la vieillesse, sa famille, mais aussi la figure de Marie Laurencin, la femme-enfant, ou encore celle d'André Gide, qui l'a beaucoup influencée sur la question de la libération des mœurs.

"En vieillissant, on devient invisible. On ne nous regarde plus dans la rue. Quand je prends le métro le soir pour rentrer, il y a des jeunes qui s’interpellent d’un quai à l’autre, et j’ai l’impression que je tomberais, ils me pousseraient sur la voie, qu’ils ne m’auraient même pas vue. Le regard s’échappe. La vieillesse n’intéresse personne."