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Birmanie : quand l’anonymat des photojournalistes s’impose pour que la vérité s’expose

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Une petite fille birmane crie son désespoir à l'enterrement de son père, tombé sous les coups de la junte au pouvoir.
Une petite fille birmane crie son désespoir à l'enterrement de son père, tombé sous les coups de la junte au pouvoir.

Le monde dans le viseur. Il a couvert le soulèvement de la rue birmane depuis le coup d'État militaire du 1er février 2021, et ses images ont été récompensées par le Visa d’or News 2021. Mais, c'est une première dans l’histoire du Festival international de photojournalisme de Perpignan, son identité doit rester secrète.

Une petite fille birmane assiste à l'enterrement de son père. Son visage, déchiré par un cri, irradie de douleur le reste de l’image. Bouche ouverte, un ton chair clair dans un ensemble situé de couleurs, comme un point de fuite au centre de la composition, elle constitue aussi un regain de vie dans un cliché marqué par l'absence : absence de vie – celle du père défunt –, absence de visages, coupés par le cadrage ou fuyant de l'objectif.

Parmi les vingt photos récompensées par le Festival international de photojournalisme de Perpignan, celle-ci détourne immédiatement Mikko Takkunen de sa fonction d’éditeur photo au New York Times.

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Je suis père de deux enfants. Ce cri est si terrifiant qu’il est impossible de ne pas être frappé par la souffrance de cet enfant qui vient de perdre son papa.

« C’est l’instant capturé qui nous trouble ici, une seconde avant ou après, le cadre n’aurait pas eu la même puissance. » Elle témoigne aussi de la sensibilité du photojournaliste : « La famille lui a fait confiance parce qu’elle voulait que son histoire soit racontée. »

Dès le premier jour du coup d’État militaire, Mikko Takkunen a travaillé avec ce photographe indépendant birman.

À réécouter : Birmanie : retour en dictature

Pour comprendre la décision de conserver, encore aujourd’hui, l’anonymat du lauréat du Visa d’or News, il faut d’abord évoquer le contexte dans lequel se déroule aujourd’hui la crise en Birmanie. Cette semaine, au lendemain d’un appel à la révolte contre la junte militaire, plusieurs antennes-relais de la société Mytel, contrôlée par les militaires, ont été détruites. Un acte symbolisant la place centrale de la guerre de l’information dans le conflit interne que traverse la Birmanie depuis le putsch du 1er février 2021. Une réponse à la liste noire établie par les généraux, répertoriant les journalistes, les médias qui ont choisi d’évoquer librement l’action contestataire du mouvement démocratique.

Le photojournaliste dans le viseur

Il existe de plus en plus de risques à dévoiler le nom d’un photographe ou d’un journaliste. Le jour même de l’intervention militaire, des rumeurs se sont répandues sur la traque organisée par la junte contre les médias indépendants. Les responsables du New York Times, explique  Mikko Takkunen, ont tout de suite pris conscience de l’urgence de protéger leurs nouveaux collaborateurs. « Les photographes birmans sur place nous ont dit, par la suite, qu’ils étaient d’accord pour que leur nom apparaisse, mais nous avons préféré maintenir l’anonymat. Ça nous arrive une ou deux fois par an, notamment en Chine. »

Selon Reporters sans frontières (RSF), le Code pénal imposé par la junte birmane punit la diffusion d’informations contrevenant aux intérêts de l’armée, l’article 505 prévoit une peine de trois années de prison ferme. « J’espère que ça ne deviendra pas la nouvelle norme à l’avenir, ces photographes méritent d’être reconnus pour ça. La Birmanie est inaccessible, nous avons beaucoup de chance d’avoir ces gens sur place », poursuit l’éditeur photo du quotidien américain.

Précieuse, la production du lauréat du Visa d’or News l’est particulièrement selon Mikko Takkunen, « au-delà du talent technique, c’est le courage, l’intégrité et l’empathie que je retiens chez lui ». La série récompensée nous plonge au cœur de la résistance du mouvement démocratique birman.

Des manifestants du mouvement démocratique birmans affrontent les militaires
Des manifestants du mouvement démocratique birmans affrontent les militaires
- Photographe anonyme pour le New York Times

Comme sur cette image, prise à ras du sol, qui met en lumière la riposte des citoyens birmans face aux militaires. « Ces jeunes Birmans résistent face à l’arsenal militaire avec des armes primitives. On comprend toute leur colère à ne pas accepter leur sort, à se battre, même avec des équipements si légers comme des cocktails molotov ou des lance-pierres. C’est comme une scène de chasse, la diagonale tracée par les élastiques des frondes nous donne l’impression du combat entre David et Goliath. »

« Le courage et l’empathie »

Des étudiants en médecine, des médecins et des ingénieurs ont rejoint les dizaines de milliers de manifestants opposés au coup d’État militaire. Mandalay, Birmanie, 26 février 2021.
Des étudiants en médecine, des médecins et des ingénieurs ont rejoint les dizaines de milliers de manifestants opposés au coup d’État militaire. Mandalay, Birmanie, 26 février 2021.
- © Photographe anonyme en Birmanie pour The New York Times

A priori, la plongée sur la parade contestataire de Mandalay, ne dit rien sur la prise de risque de son auteur. « Il a dû traverser le pays pour couvrir cette manifestation. Un voyage extrêmement dangereux. Il m’a dit que le défilé avait commencé depuis dix ou quinze minutes quand il s’est posté sur le toit de l’immeuble. La puissance de cette image c’est l’impression d’infinité du défilé. » Le mouvement démocratique birman s’organise dans l’ordre, le calme, une ligne lumineuse se forme dans l’atmosphère sombre de Mandalay ce jour-là.

Un tout autre cliché, pris le même jour, nous révèle la brutalité de la répression contre les populations ce 26 février 2021 dans la ville. Il expose un manifestant blessé lors des manifestations.

Un manifestant blessé lors d'affrontements avec les autorités birmanes à Mandalay, le 26 février 2021
Un manifestant blessé lors d'affrontements avec les autorités birmanes à Mandalay, le 26 février 2021
- © Photographe anonyme en Birmanie pour The New York Times

« Cet homme transféré sur un lit d’hôpital avec, comme un rappel, en miroir, le tableau accroché au mur derrière qui dépeint la même scène de souffrance. Cette photo dégage une vraie force », conclut Mikko Takkunen.

La rédaction du New York Times l’a choisie pour composer sa une le lendemain.

Photos mises à disposition gracieusement par Visa pour l'image et le New York Times pour France Culture.

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